E COMME ÉMIGRATION – Philippines.

Overseas, Yoon Sung-A, Belgique-France, 2019, 90 minutes.

Elle nettoie, elle brique, elle frotte, elle récure, elle fait briller la cuvette des wc et le carrelage tout autour. Elle passe et repasse son éponge. On dirait qu’elle ne peut pas s’arrêter. Qu’elle ne s’arrêtera jamais. A quel moment ce sera assez propre ? Et puis, peu à peu, par petites touches sonores, on l’entend pleurer. Seule dans son travail. Et ses pleurs deviennent de vrais sanglots. De gros sanglots. Un plan fixe, de plus de quatre minutes. Un incipit qui dit clairement ce que le film se propose de développer. La condition tragique de ces femmes chargées du nettoyage des wc, et de la maison, de toute la maison, et plus encore.

Nous sommes aux Philippines. Les Philippines exportent leur personnel féminin. Les femmes, jeunes, vont travailler dans les riches pays du golfe (Arabie Saoudite, Quatar, Dubaï…) ou à Hong Gong, ou Singapour. Elles partent comme employée de maison. On devrait d’ailleurs dire domestique, ou bonne – bonne à tout faire – ou tout simplement esclave. Car c’est bien d’esclavage qu’il s’agit. Corvéables à merci, du matin au soir. Et même du soir au matin. Faire la cuisine, servir les repas, faire le ménage, les courses. Satisfaire tous les désirs des maîtres, ceux qu’on appelle pudiquement les employeurs. Un travail épuisant. Il faut obéir à tous les ordres. Et bien sûr, comme ce sont des esclaves, elles n’ont droit à aucune considération. Dans certains cas elles sont même battues. Sans parler du harcèlement, depuis les gestes déplacés jusqu’aux tentatives de viol. Pour certaines de ces femmes il s’agit vraiment d’un enfer. D’autant plus qu’elles sont loin de chez elles, loin de leur famille, loin de leurs enfants qu’elles ont laissés à une parente. Et cet éloignement est ce qui leur coûte le plus.

Le film a l’originalité d’aborder ces situations dans le cadre d’une « école » où sont formées les candidates à cette émigration. Une formation qui comporte d’abord des aspects techniques, comment mettre le couvert ou faire le lit. Mais elle est surtout une préparation psychologique. Comment supporter les vexations, et même les coups. Comment être forte, et rester forte. « On ne pleure jamais devant l’employeur ». Un précepte qu’il est bien difficile de suivre. La formation met en scène des jeux de rôle qui abordent les aspects les plus délicats de cette vie de « robot ». Comment résister par exemple à une tentative de viol. Pulvériser par exemple du parfum dans les yeux de l’assaillant semble une bonne solution. Ou, comme le dit une des « élèves » qui a du vivre cette situation, le frapper aux parties sensibles. Sa franchise fait bien rire ses condisciples et détend un peu l’atmosphère. Mais le plus souvent, celles qui sont ici pour faire part de leur expérience passée aux candidates au départ, ne cachent pas la dimension dramatique de leur vie d’émigrées.

D COMME DROGUE – Philippines.

Aswang. Alyx Ayn Arumpac, Philippines-France, 2019, 84 minutes.

Un film de mort. De mort violente. Par assassinat. Dans les rues, la nuit. Au matin on retrouve les cadavres sur les trottoirs. Une véritable hécatombe. Dans les quartiers pauvres surtout. Les bidonvilles de Manille.

Ce sont ceux qui consomment de la drogue qui sont ainsi exécutés. Sans jugement bien sûr. La justice est totalement hors circuit. La police aussi. A moins qu’elle soit directement concernée par ces meurtres.

 Cette vague de morts est la conséquence de la politique de lutte contre le trafic de drogue, instaurée par le Président Duterte. Mais ce sont les pauvres qui en pâtissent. Les gros bonnets eux ne sont nullement inquiétés.

Le film nous plonge au cœur de ce pays de plus en plus marqué par cette vague de violence. La découverte des cadavres, les scènes d’enterrements sommaires, la douleur des familles et des proches et les cérémonies religieuses dans des églises bondées. Jusqu’à cette immense manifestation contre Duterte et sa politique. Des défilés gigantesques pour demander justice. Et la nuit, aux flambeaux, ce peuple en colère brule des caricatures du président tout en demandant la fin du capitalisme.

La cinéaste suit tout au long du film un petit garçon, dont les parents sont en prison et qui survit comme il peut dans les ruelles étroites et souvent boueuses du bidonville. Avec les autres enfants il joue à la guerre avec des bouts de bois comme arme. Visiblement elle s’attache de plus en plus à lui, allant jusqu’à lui acheter des tongs. Il est vrai qu’il est particulièrement photogénique et pas mal débrouillard. Et puis un jour il disparaît. La cinéaste part à sa recherche et finit par le retrouver dans un autre quartier. A la fin du film, sa mère est libérée et la vie de famille semble reprendre. Ils vont ensemble la nuit ramasser du papier et des bouteilles plastiques dans les dépôts d’ordures de la rue. Des images de grande misère.

La police est directement mise en cause pour pratiquer des enlèvements et demander des rançons. La cinéaste se mêle à une foule de journalistes qui assistent à l’ouverture d’une sorte de cache, un étroit placard, où sont entassés  une trentaine d’hommes et de femmes dont on se demande comment ils ont pu survivre dans de telles conditions.

Un film de chaos, social et humain. Il montre un pays ravagé par cette violence aveugle et généralisé. Les seuls moments de calme sont ceux qui montrent un homme qui se recueille un court instant dans une chapelle.

Aswang, le titre du film évoque une créature maléfique qui hante la ville depuis sa création. Les humains sont sa proie « Il tue tous ceux qui osent regarder derrière eux ». Une métaphore bien sûr.

Il n’y a dans le film guère de signe d’espoir, malgré la religion, malgré les manifestations. Il reste le cinéma : montrer pour dénoncer.

Cinéma du réel 2020