M COMME MARAIS – Guyane.

Eaux noires. Stéphanie Régnier, France, 2018, 54 minutes.

Un film de rencontres. Rencontre avec un pays, la Guyane française, ou plutôt un espace, avec ses paysages, ses eaux, sa végétation surtout aquatique, et ses animaux, beaucoup d’oiseaux et pour l’élevage, des zébus.

Rencontre avec quelques-uns des habitants du lieux, des éleveurs ou des pécheurs, des femmes âgées aussi, qui évoquent leurs ancêtres et le temps de l’esclavage, cette époque de misère qu’elle n’ont pas connu directement mais dont on leur a tant parlé. La cinéaste les sollicite. Elles ont bien quelques chansons anciennes à nous présenter. Et des légendes aussi. L’histoire de la Maman de l’eau, ou celles des esprits, la Bête à feu ou le Maître de la forêt.

Le film n’a pas d’autre visée que de nous faire partager ces moments de vie. Pas d’explications, pas de commentaires bien sûr, les paroles recueillies se suffisent à elles-mêmes. Il n’y a rien de touristique dans ces images de paysage, des images toujours très belles comme celles de l’incipit où la caméra flotte au-dessus de l’eau du marais. Et si quelques plans – des gros plans d’oiseaux en particulier – ont un petit air de film animalier, ce n’est bien sûr qu’une illusion, vite dissipée. Car le film de Stéphanie Régnier correspond parfaitement à ce que l’on entend généralement par documentaire de création, le point de vue personnel d’une autrice qui sait, par la magie de ses images, créer un monde unique avec son atmosphère si particulière.

Une atmosphère où la bande son tient une place irremplaçable. Un travail d’enregistrement des sons du marais, du bourdonnement des insectes au chant des oiseaux, d’une précision extrême, mais d’un rendu d’une évidence toute simple, sans jamais être redondante avec les images.

Si les eaux du marais sont noires, c’est que le ciel est souvent chargé de lourds nuages qui assombrissent l’horizon. Vivre ici, entre ce ciel et ces eaux, c’est être pratiquement en dehors du monde. En dehors du temps aussi. Une vie où chaque spectateur pourra ressentir les émotions qui correspondent le mieux à sa personnalité, la nostalgie quelque peu, l’espoir pourquoi pas, la sérénité certainement.

R COMME RADIO

La Maison de la radio, Nicolas Philibert, 2013 ? 103 minutes.

            Les passionnés de radio sont comblés. Tous ceux qui supportent mieux les embouteillages et la longueur du trajet pour se rendre au travail parce qu’ils ne sont plus seuls dans leur voiture. Tous ceux qui sont accros à l’info et qui doivent savoir tout ce qui se passe dans le monde au moment même où cela se passe. Tous ceux qui meublent leur solitude avec les voix qu’il y a dans le poste. Tous ceux qui sont passionnés de musique, de sport ou de littérature. Et tous ceux qui, tout simplement, aiment les contacts humains, les découvertes, la connaissance et toute forme de loisirs. C’est à ces milliers d’auditeurs de radio, si différents les uns des autres que s’adresse le film. Même si on ne les voit jamais à l’image, ils sont bien présents à chaque plan, puisque c’est pour eux que sont faites les émissions.

            Le film de Nicolas Philibert nous fait découvrir l’envers du décor, les coulisses de cette grande maison qu’est la « maison ronde ». Il nous fait découvrir les couloirs et les studios, tous les studios. Il nous invite clandestinement dans les comités de rédaction du journal parlé. Il nous fait suivre les répétitions du cœur de Radio France, nous fait assister à l’enregistrement d’une pièce radiophonique, ou à l’interview d’un écrivain célèbre. Rien de ce qui constitue la diversité des émissions de l’ensemble des chaînes de Radio France, de France Inter à Radio Bleue Ile-de-France, de France Culture à France Musique et France Info, rien ne semble laissé de côté, sauf la publicité. Mais nous sommes dans le service public et il ne saurait être question, ici, de publicité clandestine. La seule promotion que fait le film, c’est celle de la radio.

            Avec La Maison de la radio, Nicolas Philibert est au sommet de son art. La méthode employée dans ses films précédents est ici particulièrement efficace. Pas de commentaire, pas d’explication, pas d’interview, nous sommes plongés au cœur de la vie des studios, au plus près de ceux qui travaillent, sans oublier les serveurs qui apportent café et jus d’orange aux invités du matin. Le montage est particulièrement précis et rigoureux. Chaque plan est calibré au cordeau dans sa durée : suffisamment long pour nous laisser le temps de percevoir le sens de l’activité qu’il nous dévoile ; mais pas trop pour ne pas nous plonger dans un confort trompeur. Certaines coupures cut sont d’ailleurs conçues pour bousculer ou stimuler le spectateur. Nicolas Philibert ne manque pas d’humour lorsque par exemple la caméra s’attarde dans le jeu des 1000 euros sur le candidat qui réfléchit à la question posée, qui hésite, trépignant sur place. Trouvera-t-il ? Le temps s’écoule. Non, il ne sait pas. Et nous nous plus, puisque nous passons à autre chose avant que la réponse ne soit donnée.

            La radio est un média de proximité et souvent d’immédiateté. C’est ce que nous montre essentiellement le film. En montrant l’ambiance de travail toujours détendue malgré la fatigue parfois, mais où la concentration est évidente, Nicolas Philibert nous donne une vision d’une certaine perfection professionnelle. Ici, pas de conflit, pas de revendication, le cinéaste a fait le choix de ne montrer aucun rapport hiérarchique. D’où la patience, la patience de tous ces soldats du son, à l’image de ce travailleur solitaire qui la nuit va enregistrer les bruits de la forêt.

            Nicolas Philibert a réussi à rendre le son photogénique. Il ne filme pas le son à proprement parler. Une telle expression peut-elle d’ailleurs avoir du sens ? Il filme la communication, s’attarde sur les visages. Mais les micros sont toujours présents à l’image, les micros mais aussi les téléphones portables et les ordinateurs. Comme tout média, la radio a sa technologie propre. Sa présence est constante. Mais le film n’en fait jamais une démonstration. Il se contente de la rendre visible, ce qui, après tout, est le rôle du cinéma.

T COMME TECHNIQUE

Comme pour les films de fictions, le cinéma documentaire a connu tout au long de son histoire des évolutions importantes en grande partie déterminées par des innovations techniques. Celles-ci sont essentiellement de quatre ordres.

                Dès le début des années 30, l’apparition du son a conduit le documentaire vers plus de réalisme dans la mesure où il devenait possible de prendre en compte en plus de l’image un élément constitutif de la vie. Les cartons explicatifs sont devenus obsolètes, mais pour les remplacer la bande son a alors souvent été réduite à un commentaire en « voix over », redondant par rapport aux images ou simplement descriptifs, ce qui a contribué à développer une réputation d’ennui qui a longtemps été celle du cinéma documentaire.

                Dans les années 60, le perfectionnement des caméras légères, 16 mm, et surtout la possibilité d’enregistrer du son synchrone a donné naissance au courant du cinéma direct dont l’influence sur l’ensemble du cinéma est loin d’être négligeable. Si les innovations techniques n’ont pas à elles seules élaboré de nouveaux codes esthétiques, il est pourtant évident qu’elles étaient nécessaires pour les rendre possibles. Filmer hors des studios, avec une caméra silencieuse portée à l’épaule, sans lumière additionnelle, permettait de s’approcher encore plus de la vie réelle et de faire oublier aux protagonistes qu’ils étaient filmés. Le cinéma pouvait alors prétendre concurrencer la montée en puissance du reportage télévisé.

                Si la couleur a été un élément déterminant dans le renforcement de la dimension spectaculaire du cinéma de fiction, le documentaire n’est certes pas en reste dans ce domaine, du moins des sous-genres comme le cinéma animalier ou d’exploration. Les documentaires aussi peuvent être des films à grand spectacle, que ce soit dans une perspective ethnographique ou plus trivialement en utilisant les ressors de l’exotisme.

                Dans le domaine de la fiction, l’abandon de la pellicule argentique au profit du traitement numérique de l’image et du son a inauguré une ère nouvelle dans la dimension spectaculaire du cinéma, en particulier dans la possibilité offerte de créer des effets spéciaux de plus en plus grandioses et surprenants car sans ancrage dans une expérience perceptive antérieure, mais aussi dans le réalisme des décors. En ce qui concerne le documentaire, la  « révolution numérique »s’est traduite par l’utilisation de caméras de plus en plus petites, donc légères et discrètes, dont la définition des images a rapidement progressée pour en venir à faire jeu égal au niveau de la qualité aves les images traditionnelles. La logique du cinéma direct des années 60 était ainsi poussée à l’extrême. Aujourd’hui, une personne seule peut à la fois enregistrer de l’image et du son dans des conditions techniques satisfaisantes. Bien sûr le montage est resté une activité de spécialiste, mais le tournage peut lui être effectué sans avoir recours à des techniciens. La réalisation de films avec des appareils photo numériques et même avec des téléphones portables peut laisser croire à tout un chacun qu’il peut devenir cinéaste. C’est toute l’industrie du cinéma dans sa dimension économique qui est ainsi bousculée. Reste que la qualité esthétique n’est pas toujours au rendez-vous et que l’intérêt humain de ces petits films fauchés peut être problématique.