F comme Famille

Deux documentaires récents, Toto et ses sœurs et Pauline s’arrache, nous donnent une vision particulièrement troublante de la famille, une vision dérangeante dans le contexte de notre société parce que les liens familiaux y sont plus que problématiques, au point que nous ne pouvons nous empêcher en les voyant de nous demander si la famille est encore une nécessité. Est-elle encore un lieu de vie et même de survie pour les enfants ? A-t-elle encore un rôle éducatif ? Peut-elle être une source d’espoir, si tenue soi-elle, peut-elle semer quelques petites graines, prêtes à s’épanouir si… ? Si quoi précisément ? C’est là tout l’intérêt de ces deux films de nous amener à nous interroger à travers la question de l’avenir de cet enfant et de cette adolescente sur l’avenir même de la structure familiale. Ils nous montrent deux avenirs incertains certes, mais dont on peut penser que la force qui se dégage de ces deux personnages pourraient très bien leur permettre de s’en sortir et de prendre en main leur destin. Mais ce ne sera pas à la famille qu’ils le devront.

Pauline s’arrache et Toto et ses sœurs sont des documentaires, mais ils pourraient très bien être des fictions. Ou plus exactement, ils sont filmés comme des dictions. D’abord, les personnages centraux, les personnages titres, sont traités par le filmage comme de véritables héros, des héros fragiles, pleins d’incertitude et d’hésitations, des héros toujours à deux doigts de renoncer, de se laisser couler, et qui pourtant font plus que surnager. Des personnages que nous suivons pas à pas, mais pas en continu. Ils sont présentés dans la durée, celle du développement personnel. Les deux films nous les montrent dans leur apprentissage de la vie, dans leur confrontation avec des milieux a priori pas particulièrement porteur, des milieux dans lesquels ils doivent lutter, contre lesquels ils doivent lutter. Pour ne pas se laisser écraser. Quand on dit milieu, on pense bien sûr en premier lieu à la société, au milieu social dans lequel ils vivent. Mais il s’agit ici tout aussi bien de la famille, de la relation aux parents et de la place dans la fratrie.

Le filmage « comme une fiction », c’est aussi la façon dont le film construit une aventure, avec les interrogations qu’elle pose aux spectateurs, avec ses aléas et ses rebondissements, avec ses effets de dramatisation. C’est peu de dire que la vie de Toto et de Pauline ne sont pas toujours très gaies, même si parfois, du moins dans Pauline, on frise la comédie. On a affaire à des films d’aventure dramatiques donc, mais qui n’ont rien du mélodrame, justement parce que ce ne sont pas des fictions ! Les sentiments des personnages ne sont pas agencés pour émouvoir, ou choquer, les spectateurs. Et si de l’émotion il y a – et il y en a beaucoup – elle résulte de la présence même des personnages, de leur vécu, de la façon dont ils appréhendent les vicissitudes de leur vie. Et cela n’est pas le résultat d’une construction a postériori, mais d’une captation qu’on ne peut dire que spontanée. Certes, il y a du montage dans ces instants de ces vies, c’est-à-dire des choix, comme dans la fiction. Ce sont bien les « événements » les plus significatifs qui sont en quelque sorte sélectionnés. Mais ils ne sont pas en fonction d’une ligne directrice extérieure, ou étrangères, aux personnages, décidée par le cinéaste qui les plaque ou les impose à ce qu’ils sont, et qui par là les crée. Même s’ils ont tendance à se rejoindre, et même à se confondre, fiction et documentaire restent bien quand même différents l’un de l’autre. Et c’est l’intérêt de ce type de film de jouer le rapprochement dans la différence.

Les familles ici ne sont pas des havres de paix, ni même de simples lieux de vie. Le frère et la sœur de Pauline ont quitté la leur dès que ce fut possible, sa mère est plutôt effacée et le film la met quasiment à l’écart. Son père par contre est bien présent, très présent, trop présent aux yeux de sa fille qui le vit presque comme un obstacle à son épanouissement. Et en effet, les conflits entre le père et la fille sont fréquents et souvent extrêmement violents. Comme figure paternelle d’amour et de sécurité, on fait mieux, et pas seulement parce que son grand plaisir est de se travestir en femme, mais aussi parce qu’il incarne une autorité arbitraire qui de toute façon n’a aucune efficacité. Il est vraiment déconnecté des préoccupations de sa fille. Ne passe-t-il pas une bonne partie du film à l’engueuler, à lui « crier dessus », des éclats de violence et de colère dont on ne comprend pas toujours la raison. Bref, la famille, dans Pauline s’arrache n’est supportable que lorsqu’on fait la fête. Pour le reste, Pauline pense surtout à se réfugier dans la solitude de sa chambre.

Pour Toto, c’est encore pire. Le père est absent et le film ne l’évoque que pour mentionner son absence. La mère est en prison pour trafic et usage de drogues et la sœur ainée, totalement droguée, ne semble échapper à la justice que provisoirement. Il n’y a que la seconde sœur à laquelle il peut un peu se raccrocher. Mais ils ne peuvent tous les deux échapper au pire qu’en quittant leur maison – le taudis investi par les drogués dans lequel Toto essaie de dormir – pour se réfugier dans un orphelinat. Pour Toto, comme pour Pauline, vivre n’est possible qu’en renonçant à la vie familiale, en cherchant ailleurs les clés de leur avenir.

Toto et ses sœurs et Pauline s’arrache sont-ils des films consacrés à ce que bien des psychologues ou des sociologues appellent la crise de la famille. En fait, nous ne croyons pas que là est leur propos? Certes, la famille n’est plus dans ces films un pôle de sécurité. Pour l’enfant, et plus encore pour l’adolescente, il est indispensable de s’en émanciper, ce qui en soi n’est pas une exigence nouvelle. Mais ici, surtout pour Toto, elle est entièrement mortifère. La quitter est une question de survie. La séquence de la libération anticipée de la mère est à cet égard significative. Dans le train du retour, malgré l’affirmation de son amour pour ses enfants, elle est renvoyée brutalement par eux à son échec dans sa fonction éducative. Au fond, c’est cela que nous disent ces films : la famille n’est plus un lieu d’éducation pour les enfants. Non seulement elle échoue à leur donner des conditions de vie décentes, mais surtout elle crée des situations où la survie même des enfants devient problématique. Rarement le cinéma documentaire n’avait été si violemment anti-famille. Rarement l’incapacité des parents à assurer l’éducation des enfants n’avait été si violemment dénoncée. Rarement l’enfant ou l’adolescent n’avaient été montrés livrés à eux-mêmes, devant faire face seuls, par leurs propres moyens, aux difficultés de la vie. Des difficultés qui, sans l’aide des parents, ne sont pas loin d’être montrés comme quasiment insurmontables.

TOTO ET SES SOEURS de Alexander Nanau, Roumanie

PAULINE S’ARRACHE d’Amélie Brisavoine, Francepauline10pauline6

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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