S COMME SOURDS

Les sourds sont peu visibles au cinéma, même documentaire. Pourtant deux films, réalisés à plus de 20 ans d’intervalle, nous les font connaître, Le pays des sourds de Nicolas Philibert (1992) et J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd de Laetitia Carton (2014). Deux films qui rendent enfin justice à toutes ces personnes que la société déclare handicapées et croit ainsi les protéger. Mais leur donne-t-elle les moyens d’avoir une vie qui corresponde à leurs aspirations et à leurs désirs ?

Le film de Nicolas Philibert est un film de rencontres, des rencontres qui se concrétisent dans des portraits chaleureux, véritablement empathiques. Des portraits chargés d’émotion. En même temps il nous fait entrer dans ce monde de silence, à l’abri des bruits de la vie quotidienne dont la majorité des entendants ne sont plus très sensibles à la gêne qu’ils peuvent occasionner. Une gêne pourtant bien réelle, comme l’explique un adolescent qui, lors de son premier appareillage, fut soudain assailli par tous ces bruits autour de lui et qui les ressenti comme une horrible agression.

Il nous montre aussi comment la surdité ferme bien des portes comme pour ce jeune homme qui n’a jamais pu aller au bout de son rêve. Peut-on devenir acteur de cinéma lorsque l’on est sourd ? La réponse de l’institution est catégoriquement négative. Pourtant ce passionné du 7° art que Nicolas Philibert interroge explique en langage des signes qu’il sait parfaitement faire bouger ses lèvres et qu’il peut donc être doublé. Comme bien d’autres acteurs. Sa déception est immense. Depuis son enfance, sa mère l’amenait au cinéma, sa passion. Devenir acteur, c’était son rêve. Un rêve auquel il lui est bien difficile de renoncer.

Comme le film de Laetitia Carton, Le pays des sourds insiste sur l’importance pour les sourds du langage des signes. Un langage particulièrement propice à l’expression des sensations dans la mesure où il met en jeu le corps, très souvent tout le corps d’ailleurs. Le professeur intervenant avec un groupe d’adultes en est l’exemple vivant. Lui-même sourd de naissance, il évoque devant la caméra comment il a appris à « signer », évoquant les possibilités offertes par ce langage permettant, par exemple, de communiquer avec un chinois au bout de deux jours seulement d’apprentissage de la langue.

Tout au long du film, il est clair que les sourds veulent, et peuvent, avoir une vie comme les autres. La séquence du mariage d’un couple de sourds en est la plus belle illustration, un mariage tout à fait classique, de la mairie à l’église et jusqu’au repas du soir où l’on chante et où l’on danse. L’écroulement de la pièce montée au dessert n’est au fond qu’une petite touche comique qui ne préfigure en rien de futures difficultés pour le couple. La naissance de leur enfant montre plutôt leur bonheur.

Le film de Laetitia Carton est beaucoup plus personnalisé que celui de Philibert qui, lui, prend bien soin de se mettre en retrait. On sait pourtant qu’il a commencé à apprendre la langue des signes pour réaliser son film et cela se sent dans la connivence qui est manifeste dans les entretiens qu’il a avec les sourds qu’il rencontre. J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd est de son côté un film presque autobiographique, comme son titre peut le laisser entendre. La cinéaste a rencontré le monde des sourds il y a maintenant bien des années, elle s’est liée d’amitié avec l’un deux, Vincent, mort il y a 10 ans et dont elle réactive la mémoire dès le début du film : « je lui donne aujourd’hui des nouvelles de son pays ». Si elle n’est elle-même pas sourde, elle incarne parfaitement la possibilité de rencontre, d’échanges, de compréhension et de solidarité avec cette communauté qu’elle sait, par ceux qu’elle choisit de filmer, rendre particulièrement attachante.

Aujourd’hui, la situation des sourds a-t-elle vraiment changé depuis les années 90 ? A en croire les manifestations que filme Laetitia Carton, pas vraiment. Les sourds doivent toujours se battre pour faire accepter leur différence, pour faire reconnaître leur culture et leur identité. Pour permettre à tous les enfants qui naissent sourds d’apprendre la langue des signes dès leur plus jeune âge. Le film s’élève à maintes reprises contre le « lobby médical », accusé de freiner le développement de l’apprentissage de cette langue pour mieux concentrer les moyens financiers dans les pratiques d’appareillages et d’opérations chirurgicales. Il nous montre pourtant comment dans une école maternelle où la maitresse étant elle-même sourde enseigne uniquement avec la langue des signes peut représenter une solution.

An fond il y a une grande continuité entre les deux films. On retrouve dans chacun d’eux des séquences qui se répondent parfaitement par-delà le temps qui passe, les apprentissages à l’école, dès la maternelle, et le théâtre et la poésie. Il n’y a là rien d’étonnant : l’art et l’éducation ne sont-ils pas les fondements de notre culture ? Pourquoi les sourds en seraient-ils exclus ?

LE PAYS DES SOURDS Nicolas Philibert (1993)

J ‘ AVANCERAI VERS TOI AVEC LES YEUX D’UN SOURD Laetitia Carton (2014)

yeux d'un sourd

 

 

 

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

Une réflexion sur « S COMME SOURDS »

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