T COMME TITRE

C’est une banalité de souligner l’importance du choix d’un titre pour un film, et l’on peut penser que pour beaucoup d’entre eux le réalisateur n’est pas toujours celui qui l’effectue, sans parler les films étrangers qui peuvent se retrouver en France avec un titre anglais même s’ils sont taïwanais.

Pour les documentaires, en dehors de la nécessité de ne pas trop s’affirmer comme tel, une des difficultés spécifiques consiste à être suffisamment clair dans l’identification du contenu sans pour autant avoir recours à une formule purement dénotative, même si un certain nombre de films n’hésitent pas à dire simplement ce qu’ils sont, un portrait par exemple, ou une enquête.

Petite revue de quelques titres significatifs du cinéma documentaire.

Parmi les plus explicites figurent d’abord les films portraits. Nanouk l’esquimau de Robert Flaherty, Salvador Allende de Patricio Guzman ou Michel Petrucciani de Michael Radford sont sans équivoque possible, comme La Maison de la radio de Nicholas Philibert ou National Gallery de Frederick Wiseman disent tout du projet du film. Souvent cependant le nom de l’objet du portrait est suivi d’une expression essayant de dégager, sinon son essence ou la profondeur de son âme, du moins une caractéristique fondamentale, qui peut d’ailleurs être quelque peu mystérieuse, ce qui ne pourra qu’éveiller la curiosité du spectateur potentiel. Exemples : Ai Wei Wei, never sorry d’Alison Klayman ou Duch, le Maître des forges de l’enfer de Rithy Panh. Dans certains cas, le nom peut même disparaître, au profit d’une qualité première, professionnelle par exemple, qui doit se suffire à elle-même comme L’Avocat de la terreur de Barbet Schroeder ou Le Président d’Yves Jeuland. Certains titres vont jusqu’à se désigner explicitement comme un portrait (Edmond, un portrait de Baudoin de Laetitia Carton) ou nuancer la désignation pour éviter les accusations de complaisance comme le fait Barbet Schoeder pour son film sur le dictateur africain : Général Idi Amin Dada. Autoportrait.

Deuxième catégorie de films dont le titre a d’abord une fonction d’identification du contenu, les documentaires historiques. De La Bataille du Chili de Patricio Guzman à Mémoires d’immigrés de Yamina Benguigui en passant par Hélène Berr, une jeune fille dans Paris occupé de Jérôme Prieur (pour le portrait historique) et Shoah de Claude Lanzmann (mot qui se suffit à lui-même). Ici aussi les formules utilisées peuvent viser à donner des informations sur les événements historiques (Ici on noie les Algériens de Yasmina Adi ou L’Esprit de 45 de Ken Loach). Quant à Nuit et Brouillard d’Alain Resnais et Le Chagrin et la pitié de Marcel Ophuls, ce sont des titres qui sont devenus des expressions quasi courantes faisant sens par elles-mêmes. De belles trouvailles, même si Resnais n’est pas l’auteur de celle qu’il donne à son film.

Parmi les films dont le titre dit ce qu’ils sont sans pour autant révéler leur contenu on peut citer Histoire d’un secret de Mariana Otero , Chronique d’un été de Jean Rouch et Edgar Morin, et Chronique d’une banlieue ordinaire de Dominique Cabrera, ou encore Album de famille de Fernand Melgar et Fenming. Chronique d’une femme chinoise de Wang Bing.

De leur côté, les documentaires autobiographiques précisent cette dimension par l’emploi d’un pronom personne (Mon voyage d’hiver de Vincent Dieutre) ou la présence du nom (ou du prénom) de l’auteur, comme Les Plages d’Agnès et Agnès de ci de là Varda d’Agnès Varda.

Et puis, il y a tous ces titres qui font mouche, qu’on n’oublie pas et qui collent au film comme une véritable peau.

A savoir…

Dans les films militants et engagés, les titres qui sonnent comme des slogans ou des mots d’ordre propice à mobilisation : Ne vivons plus comme des esclaves et Je lutte donc je suis de Yannis Youlountas ; Tous au Larzac de Christian Rouaud ; Nos enfants nous accuseront de Jean-Paul Jaud.

Dans les essais politiques plus personnels, on peut trouver des formules particulièrement frappantes : Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon d’Avi Mograbi ou Le Fond de l’air est rouge de Chris Marker

Les titres citations (et reprenant ou détournant un autre titre) : A ciel ouvert de Mariana Otero (la formule est de Lacan), La Chasse au Snark (du Lewis Carroll tout simplement), 1974, une partie de campagne (Raymond Depardon en référence à Jean Renoir), Comment Yukong déplaça les montagnes de Joris Ivens et Marceline Lorida reprenant Mao Zedong, Sans soleil de Chris Marker, Humain trop humain de Louis Malle pour le renvoi à Nietzsche.

Les titres quelque peu mystérieux, qui à l’occasion peuvent contenir une certaine poésie: Nostalgie de la lumière et Le Bouton de nacre de Patricio Guzman ; Les Roses noires de Hélène Milano ; Ce répondeur ne prend pas de message d’Alain Cavalier, Le cauchemar de Darwin d’Hubert Sauper, La Bocca del lupo de Pietro Marcello, Les Carpes remontent le fleuve avec patience et persévérance de Florence Mary.

Enfin, certains titres sont totalement inimitables : Pour la poésie, As I was moving ahead occasionally I saw brief glimpses of beauty de Jonas Mekas et pour la provocation, In girum imus nocte et consumimur igni de Guy Debord (Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu).

 

 

 

 

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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