M COMME MILITANT

Le cinéma militant existe-t-il dans le cinéma documentaire ? Cinéma militant, c’est-à-dire un cinéma qui ne soit pas purement et simplement de la propagande bien sûr mais qui se distingue quand même du cinéma engagé, on aurait presque envie de dire « simplement » engagé.

         Est-il bien utile de faire ces distinctions ? Propagande, militantisme, engagement, où sont les frontières ? N’y a-t-il pas dans chacune de ces postures une propension à glisser vers l’un ou l’autre de ses mitoyennetés ? Des distinctions si ténues ne risquent-elles pas d’être purement formelles ? Essayons cependant.

         Le cinéma engagé, le plus fréquent dans le documentaire actuel, est un cinéma qui prend position sur les grands enjeux de société. Sa forme première est la dénonciation. Des exemples ? Dans le domaine de l’écologie, un film qui dénonce l’usage intensif des pesticides dans l’agriculture (Le Monde selon Monsanto de Marie-Monique Robin) ; dans celui de la santé mentale, un film qui dénonce l’enfermement en hôpital psychiatrique (Elle s’appelle Sabine de Sandrine Bonnaire) ; deux films engagés. Et ainsi de suite. Le film engagé se veut témoin, mais témoin actif, participatif. Il vise avant tout à éveiller les consciences, à faire bouger les représentations en critiquant les idées reçues et en combattant les préjugés. Mais n’y a-t-il pas une pente naturelle du film engagé à devenir militant, c’est-à-dire à entrer dans l’action, non plus sur l’écran mais dans la vie ?

         Le film militant est d’abord un film engagé, mais qui n’en reste pas à la dénonciation. Il pousse à l’action, plus ou moins organisée mais jamais uniquement individuelle. Mais il ne se veut pas au service d’une idéologie. Beaucoup de films actuels présentent en fait de nouvelles formes de militantisme, un militantisme plus libre, plus spontané, en prise directe avec les réalités concrètes, souvent locales. Il se veut un cinéma d’intervention, soutenant les luttes, et pas seulement en les popularisant. On pourrait y voir la résurgence d’expériences comme celle d’Alexandre Medvedkine, le ciné-train concrétisation des perspectives de l’agit-prop dans l’URSS des années 20. Un train équipé en studio de développement des rushes et de montage part dans les usines pour stimuler l’ardeur révolutionnaire. Filmé la veille, monté la nuit, diffusé le lendemain : le cinéma fait partie de l’utopie. Mais aujourd’hui, le militantisme nouveau n’est plus au service du pouvoir et il ne cherche pas à prendre le pouvoir.

         Nous prendrons comme exemple, Ne vivons plus comme des esclaves et Je lutte donc je suis les deux films de Yannis Youlountas. On peut noter immédiatement que leurs titres est déjà une incitation à l’action. Et effectivement ils essaient d’abord de lutter contre la résignation. Et lutter c’est d’abord descendre dans la rue, manifester sa volonté de changement. D’où les images récurrentes dans Je lutte donc je suis de l’opposition aux forces de l’ordre avec cette image filmée de nuit de manifestants cagoulés qui lancent des pierres. Mais ce militantisme se veut aussi plus positif. D’où les séquences sous formes de reportages qui présentent des actions réelles de solidarité, en Grèce et en Espagne, lors des crises récentes. Athènes a son quartier où l’utopie tente de devenir réalité, Exarcheia, où l’on dénonce le fascisme des groupes d’extrême droite et où on expérimente de nouvelles manières de vivre en communauté, pour aider matériellement, en les logeant et en les nourrissant, ceux que la police expulse de leur logement pour cause de non remboursement de prêts aux banques. Le film se veut résolument optimiste, ou du moins évite systématiquement de tomber dans la morosité, ou dans l’apitoiement, qui conduirait au défaitisme. Il y a beaucoup de chansons dans Je lutte donc je suis et la musique tente de soutenir les luttes, de stimuler aussi. Que ce soit en ville ou dans les campagnes, en Grèce, en Catalogne ou dans le sud de l’Espagne, partout nous est montré cette même chaleur de l’action collective, de l’entraide et de la solidarité.

         Ce cinéma militant est bien sûr produit en dehors des circuits économiques traditionnels. Et la diffusion emprunte aussi des voies parallèles. Les films sont projetés dans des séances spéciales, organisées en partenariat avec des associations locales, de chômeurs et de précaires par exemple, le plus souvent en présence du cinéaste. Là est mise en œuvre concrètement l’action solidaire que le film peut présenter sur l’écran, par la vente de livres, de revues, de dvds. Pour le cinéma militant, la solidarité ne doit pas rester un simple slogan !

On peut consulter les sites des films de Yannis Youlountas : http://jeluttedoncjesuis.net/

http://nevivonspluscommedesesclaves.net/?lang=fr

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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