F COMME FUOCOAMMARE

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Lampedusa pourrait être un paradis sur terre, s’il n’y avait que la vue sur la mer depuis ses côtes escarpées, les escapades des enfants dans les forêts ou les parties de pêche la nuit. Lampedusa est une île qui s’avance dans la mer à la pointe de la Sicile, l’extrême pointe de l’Europe. C’est dire qu’étant plus près de l’Afrique que de l’Italie, elle est le point que tous ceux qui fuient la misère de leur continent veulent atteindre, au péril de leur vie. Et l’on sait combien ce qui pourrait n’être qu’une porte d’entrée dans la terre promise est le théâtre de tragédies, tant les conditions de la traversée sont périlleuses. Et même si les embarcations arrivent à bon port, sans avoir fait naufrage, aucun des passagers ne peut en sortir indemne.

Le film de Rosi n’explicite pas ce contexte supposé connu de tous. Nul besoin de long discours pour ressentir le contraste absolu entre la beauté du lieu et la misère de ceux qui réussissent cependant à l’atteindre en vie. Le film ne nous dit pas non plus quel sera leur sort dans ce continent nouveau pour eux mais qui n’est pas vraiment près à les accueillir. Le cinéaste s’est immergé pendant un an dans ce lieu devenu un monde à part, un monde qui nous dit la vérité de notre siècle. Il nous le montre avec une grande simplicité, un lieu banal en apparence. Pour mieux nous faire ressentir l’horreur d’événements qu’il n’est plus possible de tenir cachés.

Rosi nous montre la vie de Lampedusa à travers une famille, ou plus précisément l’enfant de cette famille, Samuele, un garçon d’une douzaine d’années dont l’activité principale semble être de s’entraîner à tirer avec sa fronde. En dehors de ses promenades dans les bois il n’a sans doute pas grand-chose de différent des autres enfants originaires du coin. Il doit aller à l’école puisqu’on le voit faire des devoirs avec l’aide de son père. Il mange des spaghetti en les aspirant en faisant force bruit. Il est une fois malade en bateau et c’est pour cela qu’il se rend sur le ponton du port pour « habituer son estomac » dit son père. Et ainsi de suite. Une vie calme, tranquille, sans accroc. Pour le reste de la vie à Lampedusa, il y a la pêche et la radio locale sur laquelle on peut faire des dédicaces. Mais cette apparente sérénité est bien sûr trompeuse.

L’arrivée des bateaux de migrants et le sauvetage des survivants sont montrés sans effets particuliers. Les faits parlent d’eux-mêmes. Le travail des sauveteurs doit être rapide, précis, efficace. Il n’y a pas de place pour l’émotion. Du coup il est vraiment banal de dire que le film évite tout pathos, mais c’est pourtant là sa caractéristique essentielle. Rosi filme Lampedusa toujours de la même façon. D’un bout à l’autre du film, quelle que soit la réalité montrée, le banal ou le tragique. C’est toujours la même tonalité froide, inexpressive en apparence. Pourtant, les gros plans sur les visages des réfugiés, réalisés comme en passant, comme si le réalisateur n’y portait aucune attention particulière, nous disent tout de ce qui est le plus inacceptable de notre monde.

Un tel film nous montre comment le cinéma documentaire peut être réellement efficace pour alerter et même bousculer les bonnes consciences : sans discours démonstratifs, sans effets tonitruants, simplement en montrant.

Fuocoammare, un film de Gianfranco Rosi, Italie France, 2016, 108 minutes

Ours d’Or, Berlin 2016.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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