S COMME SONITA

Sonita un film de Rokhsareh Ghaem Maghami

 Jeune Afghane de 13 ans immigrée en Iran depuis déjà sept ans, Sonita vit avec sa sœur et la petite fille de cette dernière. Elle travaille dans un centre d’accueil d’immigrés à Téhéran. Elle y fait des ménages et gagne ainsi un peu d’argent pour aider sa sœur à payer le loyer. En même temps elle suit aussi dans le centre d’accueil des cours, en particulier avec une enseignante  avec qui elle tisse des liens étroits et dont elle devient la protégée. Tout le début du film est ainsi consacré à décrire les conditions de vie de cette jeune immigrée dont le portrait se construit peu à peu. Mais cela n’est pas vraiment le sujet du film. Car Sonita n’est pas vraiment une adolescente comme les autres. Elle veut « s’en sortir », réussir, faire quelque chose dans sa vie. Ce quelque chose, c’est la musique, le rap plus précisément. Choix particulièrement osé et problématique. Car déjà qu’il est interdit en Iran pour une femme de chanter en solo, alors cette musique « dégénérée » qui vient de l’occident…Mais Sonita est particulièrement volontaire, motivée, combattante. Ce que disent très fortement les textes qu’elle écrit. Mais pourra-t-elle surmonter tous les obstacles qui se présentent sur son chemin ?

Le film est un documentaire qui se regarde comme une fiction. Essentiellement parce qu’il est réalisé comme une fiction. Les difficultés rencontrées par Sonita sont autant d’événements dont l’issue est toujours incertaine. Côté musique, tous ceux qu’elle sollicite – producteurs ou éditeurs qui pourraient enregistrer son titre – refuse de se mettre hors la loi et d’affronter ouvertement le pouvoir. Dans ces conditions, comment peut-elle réussir ne serait-ce qu’à se faire entendre ? Et puis il y a la tradition familiale. Sa mère est restée en Afghanistan, mais elle se rappelle un jour au souvenir de Sonita. Un véritable coup de tonnerre. Sonita a un frère ainé qui doit se marier – que sa mère veut marier. Pour cela il faut « acheter » sa fiancée (9000 dollars). Une somme impossible à rassembler. Seule solution, marier Sonita, à un inconnu évidemment, c’est-à-dire la vendre pour 9000 dollars ! Le film va alors prendre la forme d’une revendication de liberté,  d’une lutte contre le sort que réserve la tradition aux jeunes filles. Les textes qu’écrit et chante Sonita deviennent alors de véritables manifestes. Et le film contient du coup un véritable suspens : pourra-t-elle échapper au sort qui a toujours été celui de ses semblables ? Sans aide sûrement pas. Mais d’où celle-ci peut-elle venir ?

C’est ici que se situe la véritable originalité du film. Car l’aide dont Sonita a besoin va venir principalement de la réalisatrice du film. Déjà, dans de nombreuses séquences, celle-ci intervient en dialoguant avec Sonita, en lui posant des questions, en évoquant avec elle ses problèmes et les possibilités de solutions. Mais cela est relativement courant dans les documentaires actuels, dont unr des caractéristiques est justement l’engagement personnel du cinéaste dans son film, par sa présence à l’écran, ou par ses interventions orales venant, hors champ, de côté de la caméra. Mais ici, on va bien plus loin. C’est explicitement que le problème fondamental est posé : le cinéaste peut-il modifier, orienter, construire donc, la réalité qu’il film ? La réalisatrice peut-elle aider financièrement Sonita ? Peut-elle se transformer en deus ex machina qui peut par son argent – celui de la production ?-  donner au film une issue particulière, une fin heureuse s’entend ? Certes, en voyant le film, nombreux doivent être ceux qui ont tout de suite envie d’aider Sonita. Mais bien sûr aucun spectateur n’en a le pouvoir. Alors, comment une cinéaste seule peut-elle s’arroger celui de changer le cours des choses ? Certes, Sonita fait tout ce qui est en son pouvoir, par ses textes, par le clip qu’elle réalise – avec l’aide de la cinéaste là aussi – pour triompher de l’adversité. Mais le pourrait-elle sans le film qui est en train de se réaliser en suivant son combat ? Un combat dont on peut penser que bien d’autres l’ont définitivement perdu.

Un documentaire réalisé comme une fiction disions-nous. Un documentaire qui choisit sa fin et qui pour cela n’hésite pas à devenir interventionniste – ce qui est bien autre chose que le cinéma participatif que le cinéma direct avait inauguré dans les années 1960. A travers la réalisatrice de Sonita, la machine documentaire révèle ce qui peut être sa limite la plus extrême : ne pas hésiter à intervenir dans la réalité filmée pour aller dans le sens de l’attente supposée être celle des spectateurs – en l’occurrence ici le happy end.

Est-ce la fin du cinéma désintéressé ?

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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