D COMME DANSE (Millepied)

Relève : histoire d’une création, un film de Thierry Demaizière et Alban Teurlai

Ce film peut être perçu comme la suite de celui que Frederick Wiseman a consacré au ballet de l’opéra de Paris (La danse, le ballet de l’opéra de Paris, 2009 ). Et précisément, il se situe au moment où Benjamin Millepied vient d’être nommé directeur de la danse à l’opéra de Paris, succédant à Brigitte Lefèvre qui occupait ce poste du temps du film de Wiseman. Changement de direction : rupture ou continuité ? Qu’est-ce qui change – ou peut changer ? Dans l’institution. Mais aussi qu’est-ce qui peut être identique – ou différent – dans la façon de filmer la danse et les danseurs ?

En fait le film consacré à Benjamin Millepied montre assez peu sa façon de diriger le corps de ballet de l’opéra. Il se centre beaucoup plus sur son travail de chorégraphe, puisque, comme son titre l’indique, le film suit pas à pas la création de son premier ballet à l’opéra Garnier, “Clear, Loud, Bright, Forward”, ballet qui sera le seul que Millepied montera en tant que directeur de la danse puisqu’au moment où nous voyons le film – et le carton final le précise – nous savons qu’il a démissionné de son poste de directeur, et ce, quatre mois après sa nomination. Nous pouvons alors voir le film en essayant de comprendre le pourquoi d’une si brusque décision. Et donc de comparer les modes de management des deux directions successives. Dans le film de Wiseman, Brigitte Lefèvre est très présente, même si le cinéaste ne centre pas explicitement son regard sur elle. Nous la voyons partout dans l’opéra, en réunion beaucoup ou recevant des journalistes ou des associations étrangères amies. Elle traite des problèmes financiers ou de personnel. Mais comme toujours chez Wiseman, ke cinéaste ne donne pas une analyse de son rôle et de la façon dont elle remplit sa mission. Il laisse le spectateur construire sa propre vision de la façon de diriger une telle institution. Le film de  Thierry Demaizière et Alban Teurlai  prend beaucoup plus explicitement position. Benjamin Millepied évoque ce qu’il a l’intention de faire évoluer. Il critique la structure pyramidale du corps de ballet, la rivalité instaurée entre les danseurs selon leur place dans la hiérarchie. Une hiérarchie trop pesante, véritable obstacle selon lui à la création. Est-ce cela qui le poussa à la démission ? Le film n’évoque pas les moyens que ce jeune directeur pense mettre en œuvre pour bousculer ce fonctionnement traditionnel de la maison. Il esquive quasiment le problème, même s’il esquisse un film dans le film, non plus un film sur la danse, mais un film sur un corps de ballet, prestigieux, mais qui peut aussi connaître des crises.

Benjamin Millepied est d’abord un danseur et un chorégraphe et le reste en prenant place dans le fauteuil de directeur. C’est là que réside l’originalité du film qui lui est consacré. Un film qui plonge dans l’aventure de la création. Depuis le moment où Benjamin reçoit la partition de la musique sur laquelle il composera son œuvre, jusqu’à la représentation de la première. Une véritable course contre le temps, que le film amplifie d’ailleurs en affichant systématiquement le compte à rebours, en passant par les innombrables répétitions, la création du décor et des costumes, la mise en place de l’orchestre… Le film n’ignore aucun des aspects qui interviennent dans la réalisation du spectacle. Un souci d’exhaustivité qui n’est pas sans rappeler Wiseman.

Mais le film de  Thierry Demaizière et Alban Teurlai est aussi le portrait d’un artiste. C’est l’acte même de création qui nous est montré, filmé au plus près. Nous entrons dans l’intimité du chorégraphe. Certes, il le montre aussi parcourant tous les étages du palais Garnier, et la façon dont son assistante passe son temps au téléphone pour essayer de le trouver, ici ou là, donne au film une touche d’humour assez subtile.       Il le montre aussi en discussion avec les accessoiristes, ou les créateurs des costumes ou avec le chef d’orchestre. Mais c’est véritablement dans son rapport avec les danseurs lors des répétitions que se situe le point fort du film. Un rapport fait de confiance. Millepied encourage sans cesse ses danseurs, les félicite pour leur travail même lorsqu’il leur fait reprendre un mouvement qu’ils viennent d’exécuter. Le film le montre soucieux de la bonne santé de chacun et lorsqu’une danseuse lui parle de sa douleur au pied, c’est lui qui commence un massage. Bref, si la tension monte au fur et à mesure que la date de la première approche, la création du ballet se fait dans l’ensemble dans une atmosphère plutôt détendue, presque bon-enfant. Il y a là sans doute un effet voulu par les réalisateurs du film. L’incipit montrait d’ailleurs la salle comble lors de la première en présence du Président de la république. Le suspens qu’essaie de créer la construction du film est un peu factice. Il n’y a pas de doute à avoir. Dès le début on sait que le ballet ne peut qu’être un triomphe.

Reste que le film réussit à nous faire savourer le spectacle de la danse. Essentiellement d’ailleurs dans l’utilisation de gros plans dans les mouvements d’ensemble en particulier, en focalisant notre regard sur les jambes des danseurs. La caméra nous montre leur art comme aucun spectateur dans la salle ne peut le voir. Même si cette vision reste fugace. Le film n’est pas une captation du spectacle. Mais comme celui de Wiseman, ou aussi celui de Wim Wenders sur Pina Bausch, il contribue à nous faire aimer la danse.

releve-4

 

 

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

2 réflexions sur « D COMME DANSE (Millepied) »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s