D COMME DECROCHEURS

Si j’existe, je ne suis pas un autre. Film de Olivier Dury et Marie-Violaine Brincard. 2014.

Un groupe de jeunes dans un établissement scolaire, en principe ce sont des élèves. En fait, on se demande très vite ici si ce sont des élèves. Ils sont filmés dans une classe, avec des professeurs. Mais ce n’est vraiment pas une classe comme les autres. Ils ont visiblement plus de 16 ans. Ce sont des « jeunes de banlieue » comme on dit, le film étant tourné dans le lycée Renoir de Bondy. Mais le film ne dit pas cela. Il n’est pas fait pour cela. Il se contente, et c’est sûrement plus important, de filmer ces jeunes, de les regarder vivre dans cette situation scolaire atypique. S’ils ont fait une première scolarité, elle n’a pas dû être couronnée de beaucoup de succès. Le discours officiel parle de « décrocheurs » et il existe des structures spécifiques pour eux. La classe où ils sont filmés doit faire partie de ce dispositif, mais il n’en est pas fait état. Si j’existe, je ne suis pas un autre n’est pas un film sur l’institution. Ce n’est même pas un film sur la jeunesse. C’est un film sur un groupe de jeunes et à la limite, peu importe qu’ils soient d’origine maghrébine ou africaine.

Le film est réalisé quasiment entièrement en plans fixes, à l’exception de deux ou trois petits panoramiques tout au plus. La caméra est posée sur un pied au milieu du groupe. Les enseignants apparaissent de temps en temps dans le champ, mais c’est presque par hasard. Par contre, on les entend beaucoup, du moins lorsqu’ils arrivent à dominer l’incessant brouhaha causé par les prises de parole ininterrompues des jeunes. Car ils parlent beaucoup. Entre eux d’abord, avec les profs aussi, ou même tout seuls, pour eux-mêmes, ou peut-être pour la caméra et les micros qui sont là pour les enregistrer. Un langage qui n’est pas toujours facile à comprendre. Mais peu importe. Capter leur parole est déjà un projet cinématographique en soi. Car ces jeunes parlent avec leurs mots (beaucoup de « gros mots »), mais aussi avec leurs gestes, leurs mimiques, leurs regards, tout leur corps. Qu’ils parlent spontanément, ou pour répondre à une sollicitation d’un enseignant, ou pour lire devant la caméra le slam qu’ils ont écrit et qui, bien sûr, contient tout d’eux.

Il y a quand même quelques silences dans le film, notamment pendant les cours de maths, où ces jeunes semblent enfin se concentrer sur une tâche scolaire. Mais ils peuvent aussi être actifs dans les activités plastiques, ou celles d’expression, qu’ils écrivent du slam ou qu’ils doivent évoquer leur meilleur souvenir personnel, ou un événement collectif qui les a marqués. Ce qui est évoqué alors ne surprend pas vraiment ; le 11 septembre ou les émeutes de banlieue. Sur ce dernier sujet, le professeur essaie de faire réfléchir, pose des questions, insiste. Les réponses donnent l’impression que pour ces jeunes, bruler des voitures ou lancer des cailloux sur les forces de l’ordre est quelque chose qui ne pose pas problème.

Ce film n’a rien d’une étude sociologique. Il ne dit rien du passé des jeunes qu’il filme, rien de leur parcours personnel, de leur famille, de leurs activités en dehors du lycée. Il ne les interroge pas sur ce qu’ils sont, sur ce qu’ils pensent. Il les filme dans cet enfermement du groupe classe qui a surtout l’intérêt de libérer leur parole. Un film sans commentaire, sans entretien, sans explication. La vie brute, sans artifice. Surtout sans effet cinématographique.

Le titre du film peut surprendre. Lorsqu’il s’agit de trouver un titre pour le spectacle de slam, l’enseignant propose parmi quelques banalités, cette phrase de Lautréamont tirée des Chants de Maldoror. Les « élèves » ne sont pas enthousiasmés, mais finissent par la retenir. Tous ceux qui ont joué le jeu du film peuvent dire que, sur l’écran du moins, ils existent.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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