M COMME MÉLANGE (suite)

Spartacus et Cassandra, un  film de Ioanis Nuguet, 2014.

Spartacus et Cassandra, deux enfants Rroms recueillis dans un cirque en banlieue parisienne. Comment vivent-ils ? Ont-ils un avenir ? Le film se centre essentiellement sur leurs relations avec leurs parents. Le père, alcoolique, violent, pleure beaucoup sur son sort. Sans travail, il dort dans la rue. La mère, dont Spartacus dit qu’elle est folle, a visiblement peur du père – « il va me tuer », répète-t-elle sans cesse – ne semble guère pouvoir s’occuper de ses enfants. Des portraits sans concession donc. Et entre ces quatre personnage, Camille, 21 ans, trapéziste dans le cirque, qui s’occupe des deux enfants, les protège autant qu’elle peut, dans un rôle d’éducatrice qu’elle reconnaît elle-même avoir du mal à assumer jusqu’au bout. Des enfants en situation particulièrement précaire, dont le film ne cache en rien le désarroi, la souffrance, mais qui n’écarte pas pour autant de montrer aussi leur insouciance, dans des moments d’optimisme évident, voire de bonheur, même s’il reste fugace. Ils aiment les glaces, surtout Cassandra ; ils aiment se baigner dans la rivière l’été  et ils n’aiment pas l’école, surtout Spartacus. Un film dont la dimension documentaire ne fait pas de doute. Et pourtant…

Et pourtant, ce documentaire pourrait très bien être une fiction, même si bien sûr il ne s’agit pas de lui reprocher de ne pas en être une. Bien au contraire ! Mais le recours à des moyens (des modalités, ou des procédures) qui évoquent plutôt la fiction (ou qui peuvent être perçus comme renvoyant à une mise en scène fictionnelle) peut mettre le spectateur en situation de voir le film comme une fiction, ce qui ne peut que renforcer son plaisir de spectateur. Et quand je dis qu’il est possible de voir ce film comme une fiction, je ne veux pas dire que le spectateur en vienne à confondre documentaire et fiction (comme ce peut être le cas dans les exemples de vrai-faux documentaires – du Zadig de Woody Allen au I‘m still here de Casey Affleck). Je pense simplement qu’il peut adopter une posture où documentaire et fiction ne sont pas perçu dans un rapport d’opposition. En fin de compte, qu’il s’agisse d’un documentaire ou d’une fiction, cela n’a plus d’importance. Seul compte le plaisir du cinéma.

Quels sont donc les éléments « qui font fiction » dans Spartacus et Cassandra ?

Nous en retiendrons trois principaux.

1 La dramatisation narrative. Reviennent en effet plusieurs fois dans le film au moins deux problèmes à résoudre, des enjeux concernant l’avenir des enfants, à savoir : leur placement dans une famille d’accueil, ce qui entraine la rencontre avec une avocate et la visite du juge pour enfant. Et en second lieu le projet du père de partir en Espagne où, dit-il, on lui donnera une maison et du travail. Ce second problème restera en suspend tout au long du film, le père utilisant l’idée  du départ avec ses enfants comme une menace vis-à-vis de Camille qui essaie de l’en dissuader. Quant au placement, le projet semble provisoirement abandonné dans la mesure où les parents et les enfants s’y opposent. Tout ceci donne lieu à des discussions plutôt tendues entre les protagonistes (Camille tient des discours plutôt violents) ; des séquences où ne transparaît pas, c’est le moins qu’on puisse dire, la joie de vivre.

2 le monologue intérieur de Spartacus. Une voix off, qui nous accompagne tout au long du film, sans qu’elle soit explicitement suscitée par les images. Il y a là une façon originale de donner la parole à l’enfant, en évitant le recours à la situation d’entretien plus classique dans les documentaires. Cette voix donne à Spartacus une véritable stature de héros, mais en même temps elle opère une forme de prise de distance par rapport à son vécu. D’une part nous pénétrons ainsi dans l’intimité de ses pensées, mais en même temps nous pouvons très bien ne pas partager son point de vue sur les situations filmées, puisque justement ce point de vue est donné comme étant personnel, le point de vue d’un enfant qui plus est, pris dans un contexte et des relations interpersonnelles qui le dépassent. Cette voix intérieure renforce donc l’effet de dramatisation, mais d’une façon qui n’est pas purement fictionnelle. Elle n’est pas là pour faire vrai ; elle est la vérité du personnage.

3 La beauté des images. Dès l’incipit du film nous sommes frappés par la recherche plastique du filmage. Les images ici ne se contentent pas d’enregistrer le réel, elles créent un réel, un réel purement cinématographique s’entend. Le choix des cadrages (la contre-plongée sur les peluches volant dans le ciel par exemple), l’accentuation de certaines couleurs (le vert dans la séquences de la cueillette du muguet dans le bois), les cadrages réduisant l’espace à l’essentiel (la baignade l’été), tout ceci ne peut que renforcer le plaisir visuel que peut éprouver le spectateur, et cela malgré la noirceur globale des situations filmées. Ou plutôt, cette beauté des images écarte le film de tout misérabilisme. Ces enfants déshérités sont aussi filmé dans la joie, ce qui ne peut que souligner leur volonté fondamentale, leur désir de vivre.

Parce qu’il intègre parfaitement à son propos une dimension fictionnelle tout en restant fondamentalement un documentaire, Spartacus et Cassandra est un film complet qui réussit à dépasser l’opposition classique entre documentaire et fiction.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s