F COMME FEMIS

Le Concours de Claire Simon

Faut-il faire une école de cinéma pour devenir cinéaste ? Le cas de nombre de réalisateurs montre que ce n’est certes pas une nécessité. Pour les scénaristes non plus. Par contre, c’est moins pour les producteurs et les distributeurs. Reste le cas des métiers techniques du cinéma, du montage à la prise de son et d’image, où une formation spécialisée est sans doute beaucoup plus nécessaire.

Parmi les écoles des métiers du cinéma et de l’audiovisuel dans son ensemble, la plus connue, la plus réputée et donc la plus recherchée est la Fémis. D’où la difficulté que représente son concours d’entrée, vu le nombre important de candidats et le peu (relativement) de postes offerts. Un concours en trois étapes où le succès n’est jamais assuré. Même pour les persévérants qui n’hésitent pas à se présenter plusieurs années consécutives. Alors, les lauréats sont-ils les meilleurs ? Ceux qui deviendront les grands cinéastes de demain et les techniciens considérés comme indépassables ? Le concours de recrutement de la Fémis est-il la garantie de l’excellence ?

Le film de Claire Simon n’est pas un film sur la Fémis, sur son fonctionnement ou les formations qui y sont dispensées. C’est un film sur le recrutement, ou plus exactement un film sur les jeunes gens (et les moins jeunes) qui tentent l’aventure d’y postuler. Et sur les professionnels du cinéma qui remplissent le rôle de jury, des professionnels qui ne sont pas des enseignants (même s’ils interviennent à l’école), qui ne sont pas forcément en contact régulier avec ces jeunes pour lesquels ils vont prendre des décisions lourdes de conséquences pour leur avenir.

Les choix de réalisation de Claire Simon sont particulièrement précis et explicites.

D’abord, pas de commentaire, contrairement à son précédent film consacré au bois de Vincennes. Autant ce dernier était propice à la poésie et aux formules élégiaques, autant ici nous sommes bien loin de la nature. Le cinéma comme exemple type de la culture cultivée ne donne pas lieu à épanchement. Et la rudesse de la sélection rend tout lyrisme incongru.

Ensuite, pas d’explication. Nous ne saurons rien sur l’école (le film sur la Fémis reste à faire), le nombre d’étudiants ou les cursus proposés, et ainsi de suite. Ou plutôt nous n’aurons accès à des informations que lors des propos tenus lors d’une journée d’information ou grâce aux remarques des examinateurs lors des réunions de présentation des épreuves ou des délibérations. On retiendra en particulier la formule selon laquelle il n’y a à la Fémis ni cours ni enseignants, ce qui est particulièrement paradoxal pour une école. Mais les formations sont assurées exclusivement par des professionnels, des gens de terrain donc. Nous ne sommes pas dans le système universitaire. Et c’est bien pourquoi les objectifs et la politique générale de l’institution n’ont pas besoin d’être explicités. Ni d’ailleurs la logique et les orientations de la sélection à l’entrée. Tout se passe comme si la disproportion entre le nombre de candidats et le nombre de places rendait la sélection ipso facto efficace. Les jurys, puisqu’ils sont composés de professionnels intervenant dans la maison (ils la connaissent bien) ne peuvent pas se tromper. C’est du moins ce que sous-entend l’absence de critères explicitement formulés. Ce sont des professionnels du cinéma. Ils savent donc ce qu’est le cinéma puisqu’ils en font. Du coup ils savent reconnaître ceux qui peuvent devenir – et qui sont déjà en puissance – de vrais cinéastes. S’il y a donc un génie en herbe parmi les candidats, il doit impérativement être repéré. Et il le sera, même si c’est après quelques hésitations ou divergences d’appréciation.

Enfin, il est notable que le film ne présente pas le déroulement des épreuves du concours d’une façon ordonnée et exhaustive. Il est bien organisé selon une chronologie des différentes phases, mais celles-ci ne sont pas explicitement désignées dans leur succession. Il en est de même des différentes sections ou options du concours. Si elles apparaissent dans le questionnement ou les délibérations du jury, elles ne nous sont données que de façon aléatoire. C’est que le film ne traite pas de la mécanique du concours. Il est tout entier centré sur l’humain, sur le vécu affectif des candidats et des membres du jury. Ce qui d’ailleurs nous permet d’apprécier l’écart – le gouffre – qui existe entre eux. Les jeunes candidats (certains n’ont que 22 ans) devront accepter sans sourciller les remarques et les allusions parfois équivoques pendant les épreuves. Et lorsqu’ils verront le film, comment pourront-ils accepter – surtout pour ceux qui ont été refusé – les jugements définitifs formulés par le jury sur leur personnalité profonde, leur moi intime. Dire d’un candidat qu’il est fou n’est peut-être pas scandaleux dans le huis clos d’une délibération de jury. Mais qu’en est-il lorsque cela est proféré devant une caméra – qu’aucun professionnel ne peut oublier – et donc rendu public dans un film. Il y a là toute l’ambiguïté du projet de la cinéaste. Son mérite est de nous faire pénétrer réellement dans la « cuisine » de la sélection .Mais l’image des sélectionneurs n’en sort pas toujours grandie.

Le film de Claire Simon se situe-t-il dans la lignée de ceux de Fred Wiseman ? Celui-ci est devenue aujourd’hui la référence obligée du cinéma documentaire s’intéressant aux institutions et nombre de critique n’ont pas hésité à faire le rapprochement. Certes, cela peut être plutôt flatteur pour la cinéaste. Mais la comparaison n’en est pas moins trompeuse. Car si Claire Simon semble bien elle aussi rendre compte le plus exhaustivement possible de l’institution dans laquelle elle s’immerge, elle le fait dans une démarche cinématographique bien différente. Certes, le Concours n’échappe pas à ce qu’on peut considérer comme des tics hérités de Wiseman, lorsque par exemple elle filme la femme de ménage en plan de coupe. Mais il ne s’agit là que d’un détail qui ne doit pas faire oublier l’originalité réelle de la cinéaste. Contrairement à ce que fait Wiseman, Claire Simon ne filme pas une situation donnée dans sa totalité. Par exemple l’épreuve d’entretien d’un candidat. Elle préfère multiplier les prestations de candidats, quitte à réduire la durée de présentation de chacun d’eux. Au fond, le cinéma de Claire Simon n’a pas du tout le même rapport à la temporalité que celui de Wiseman. Lorsqu’elle rend compte du déroulement l’entretien d’un candidat avec le jury, elle ne filme pas par exemple son entrée dans la salle, son installation, et le démarrage de son exposé. Elle va directement au cœur de la prestation. De même pour la délibération du jury. Le montage est donc pour elle d’abord la sélection d’un moment érigé en élément significatif d’une situation plus vaste. Ce n’est jamais le cas chez Wiseman. Du coup, c’est toute la dynamique du film qui diffère. Ce que permet la multiplication des situations dans un même contexte, c’est la comparaison, ici des différents candidats face au même jury. Et c’est cela qui permet de dégager ce qui fait la signification profonde du devenir cinéaste (ou du moins l’aspiration) des candidats, confrontés à la toute-puissance du jury. Et du coup, c’est l’inégalité, voire l’inévitable injustice de la situation de sélection qui apparait, puisque le spectateur ne peut éviter lui aussi de juger les candidats et inévitablement, de ne pas toujours être d’accord avec le jury.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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