M COMME MONTAGE

Tenir la distance, un film de Katharina Wartena.

En quoi consiste précisément le travail du monteur. Quelle est sa part dans la réalisation du film achevé ? Quel est son apport spécifique. Et quelles sont ses relations avec le réalisateur, celui dont on s’accorde à reconnaître comme  le seul auteur du film ?

On sait bien depuis longtemps que la réalisation d’un film est un travail long, difficile, mobilisant un ensemble de compétences diversifiées incarnées chacune dans un métier spécifique. Du moins dans le cinéma « classique », à dimension commerciale, celui qui est tout autant une industrie qu’un art. Bien sûr, dans le domaine du cinéma documentaire, les choses ont beaucoup évolué depuis les années 60 et le Cinéma Direct, et à plus forte raison avec l’arrivée des caméras numériques miniaturisées, au point de réduire considérablement l’importance quantitative de la technique et des techniciens. Et il y a en effet des films réalisés pratiquement par un seul individu. Ce qui bien sûr n’est nullement le cas dans le domaine de la fiction (sauf exception dans le genre expérimental), en tout cas en ce qui concerne les films que le « grand public » va voir en salle. Mais dans tous les cas, le montage reste une phase essentielle de tout film, une phase sans la présence de laquelle on ne peut plus parler de cinéma, et cela quels que soient les moyens techniques mis en œuvre pour la réaliser. Et si dans la pratique du montage, comme dans d’autres domaines du cinéma, le numérique a opéré une véritable révolution, renvoyant au musée les anciennes tables de montage et les mètres de pellicule qu’il s’agissait de coller entre eux (selon l’imagerie traditionnelle des origines du 7° art !), il n’en reste pas moins que monter un film c’est toujours concevoir la succession des plans et des séquences, c’est donner un rythme particulier au film en construisant sa structure. Et beaucoup de cinéastes ont reconnu l’évidence, que leur film ne serait pas ce qu’il est sans le travail du monteur (ou de la monteuse bien sûr, car dans ce domaine, les femmes tiennent une place de tout premier plan).

Le monteur au travail, donc. En fait il ne travaille pas seul. Le réalisateur est en effet toujours présent, avec lui. Un face à face, ou plutôt un côte à côte entre le monteur Yann Dedet et le réalisateur, Joachim Lafosse – à propos du film L’Économie du couple. Car même s’ils sont parfois – souvent – en désaccord, au fond ils vont ensemble dans la même direction. Ils travaillent au même film. Et si le réalisateur est celui qui est à l’origine du projet et donc du sens profond de l’histoire (la séparation d’un couple) que le film raconte, le monteur est celui qui lui donne vie, qui en fait une réalité filmique, c’est-à-dire ce que le spectateur verra sur l’écran. Un véritable travail commun donc, avec ses doutes, ses hésitations, ses essais. Car lorsqu’il s’agit de trouver la juste place d’une séquence dans la continuité narrative du film, ou la place d’un plan dans une séquence, l’ordinateur permet immédiatement de concrétiser la proposition de modification. Dès que l’un des deux partenaires a une idée, il est possible de voir ce que cela donne. Et si le choix entre plusieurs solutions possibles semble être fait au feeling, en fait c’est bien plutôt l’acuité du regard de professionnels du cinéma qui en est le fondement. Un travail de tâtonnement, d’essais et d’erreurs. Un travail au long court, comme le titre du film l’indique. Un travail où il ne sert à rien de se précipiter, ou de trancher dans le vif en désespoir de cause. Et si le film qui nous montre ce travail ne  propose pas de réflexion théorique sur le montage (pas de référence aux classiques du domaine, les Eisenstein, Vertov, Bazin, etc) il a le grand mérite de se situer au niveau de situations concrètes, avec une précision extrême. Un  exemple parmi tant d’autres, mais particulièrement parlant : trouver la bonne place pour la séquence du diner avec les amis de l’héroïne. Dans le propos du film, il s’agit de l’irruption du social qui vient en quelque sorte interrompre le huis clos du couple dans leur appartement avec  leurs deux filles jumelles comme seules spectatrices. Dans une première version du montage, ne vient-elle pas trop tard ? Dès que la question est posée, il faut examiner toutes les possibilités et les mettre immédiatement à l’épreuve. Dans ce travail particulièrement minutieux, la lumière ne jaillit jamais au hasard. C’est dans la confrontation des diverses solutions qu’elle finit par devenir évidente.

Le film de Katharina Wartena se termine par la présentation d’une version (presque définitive) du film de Joachim Lafosse aux producteurs. Le moment de vérité ? Bien sûr leurs réactions vont être importantes. Mais vont-ils pouvoir annihiler d’une simple remarque tout le travail que nous avons suivi pas à pas ? En fait la seule chose qui déplait à la productrice, c’est l’inscription du titre dans le générique de début. Le bleu utilisé ne lui plait pas. S’il n’y a que cela pour lui faire plaisir…

Cinéma du réel 2017, Compétition française.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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