C COMME CAVALIER Alain – 2 autobiographie.

S’intéressant aux autres dans ses portraits, Cavalier en vient tout naturellement à se prendre lui-même comme sujet de ses films, établissant un véritable pont entre biographie et autobiographie. Il réalise ainsi peu à peu un autoportrait, simple, spontané, direct, authentique, sans effet de spectacle, sans exhibitionnisme non plus tant la pudeur est ce qui domine toute la série de films autobiographiques, depuis Ce répondeur ne prend pas de message jusqu’à Irène, en passant par La Rencontre et Le Filmeur.

Mais l’autoportrait est aussi un journal intime, réalisé au fil des jours, des mois, des années. Un cinéma toujours au présent d’ailleurs, même lorsqu’il s’agit d’évoquer, dans Irène, un être cher disparu. Un cinéma du quotidien, banal,  qui filme les petits riens qui font une vie, les lieux dans lesquels elle se déroule, les objets qui les meublent. Un cinéma chargé d’émotions vécus, oscillant entre des événements, la maladie ou la mort, qui peuvent être bouleversants, et l’insignifiance apparente des relations amicales, de la rencontre et du vécu amoureux. Un cinéma qui est un itinéraire partant du deuil, de la souffrance, de la solitude, et qui conduit au bonheur retrouvé dans une vie de couple ordinaire.

Un abécédaire apocryphe résumant quelques instants de la vie du cinéaste.

Accident

Dans Irène, le cinéaste ne raconte pas l’accident de voiture qui fut fatal à sa compagne. Il évoque simplement le départ pour la promenade où il aurait dû l’accompagner. Puis l’attente comme elle ne revient pas. Puis l’annonce de l’accident. Nulle évocation de la fatalité. Un simple rappel des faits. Le cinéma ici n’a pas la prétention d’interpréter la vie.

Amour

Et si l’amour, c’était faire un film à deux ? Tantôt c’est elle qui tient la caméra, tantôt c’est lui ; on les entend dialoguer en voix off, ou bien c’est lui qui monologue et dans d’autres séquences, c’est elle qui a la parole. On ne les voit jamais, ou simplement parfois un fragment d’une main, en amorce. Il n’y a qu’un plan où, filmant un tableau protégé par une vitre, son reflet apparaît, l’œil visé dans l’objectif d’une petite caméra. Et une photo d’elle souriante. On ne les voit pas, mais ils sont constamment présents dans le film (La Rencontre) puisque celui-ci est constitué de leur vie commune, au quotidien, filmée à travers les petits riens de ce quotidien, des objets surtout, ou quelques photographies souvenirs, où des vues des lieux qu’ils ont fréquentés, ensemble ou séparément, ce qui ne veut pas dire dans la solitude, car la pensée de l’autre, l’attente de son retour, est toujours présente. Un film à deux, c’est cette présence commune dans chaque plan, dans tous les plans. Chaque image est une image du bonheur.

Bonheur

La vision du bonheur s’incarne d’abord dans des images d’objets, souvent d’une grande banalité, comme un bol de café au lait, mais toujours chargés de sentiments, comme ces cailloux, ou cette feuille, offerts en cadeau. Ces objets sont filmés en plans fixes, souvent posés sur une table sur laquelle une main peut les déplacer ou les faire entrer et sortir du champ. Les pièces de l’appartement, le lit ou les fauteuils, sont eux aussi filmés dans cette fixité toute simple. Et tous les plans sont montés cut, sans transition.

Deuil

Ce répondeur ne prend pas de message est un film de deuil. Un film noir, où un homme s’enferme chez lui (il n’y a pas d’autre personnage dans le film), vit la tête entourée de bandelettes comme une momie ou comme l’homme invisible et qui repeint son appartement en noir. Un film de douleur, de souffrance.

Enfermement

Le début de Ce répondeur ne prend pas de message multiplie les portes qui se ferment, les clés qui tournent dans les serrures. Un enfermement rapide, définitif, en dehors de rapides tentatives vite avortées. Le personnage se rend à deux reprises dans le couloir de l’étage de son immeuble, sonne chez les voisins, en vain.  Plus tard dans le film, il prendra l’ascenseur, se rendra dans le hall de l’immeuble et franchira même la porte qui conduit dans la rue, le tout filmé en caméra subjective. Le plan jusque-là silencieux est alors envahi par le bruit d’une voiture qui passe. Cela est-il insupportable ? Et la lumière du soleil trop vive? Toujours est-il que le cinéaste regagne rapidement son appartement. Pour ne plus en ressortir.

Dans l’appartement, l’homme filme les portes, les fenêtres, les canalisations et les compteurs d’eau, une chaise qu’il détruit méticuleusement morceau par morceau. Au début, il commente ce qu’il voit. Puis le silence s’établit, pesant. Il se met à peindre en noir les portes, puis les murs, puis le sol de l’appartement, puis les vitres des fenêtres. L’appartement est plongé dans l’obscurité. Alors il craque une allumette. De petites flammes apparaissent, qui vont grossir. Le film se terminera sur le feu fait avec le bois de la chaise dont on a vu précédemment la dislocation. Comme un feu de camp.

Filmeur

Un filmeur n’est pas un cinéaste. Un cinéaste fait du cinéma, de l’art et de l’industrie. Un filmeur fait des films. Il les fait seul, sans les moyens du cinéma, le plus souvent avec une petite caméra aussi peu encombrante que possible, ce que le numérique permet parfaitement aujourd’hui. Etre filmeur au fond, c’est à la portée de tout le monde.

Pour Cavalier, être filmeur, c’est filmer sa vie, faire des films avec sa vie quotidienne, les petits riens de tous les jours ou les grands événements qui marquent définitivement une existence, comme la maladie ou la mort d’un proche, d’un parent. Cavalier filme son intimité, sa solitude comme sa relation de couple. Tout peut être filmé par un filmeur, n’importe quelle personne croisée dans la rue, n’importe quel objet à partir du moment où l’œil de la caméra se pose sur lui. Il filme même, sans aucune gêne, ce que d’habitude on évite de mettre en image, la cuvette des toilettes par exemple, ou le rouleau de papier hygiénique. Rien de ce qu’il voit, rien de ce qu’il fait, ne doit être laissé de côté.

Intimité

Montrer, comme le fait le cinéaste, l’intimité d’un couple, une intimité pouvant aller jusqu’à l’évocation de son « trou de balle », n’est-ce pas un peu indécent ? Et surtout n’y a-t-il pas une perte de soi dans le fait de se montrer ainsi aux autres, à tout le monde. Elle s’inquiète : « Si les gens voient ça, ce ne sera plus à nous. » Faut-il arrêter ? Il est tenté de le faire. Mais le cinéma n’épuisera jamais l’intimité. « C’est le cent millième de toi et de moi qui est filmé. »

Main

Le Filmeur, le film, s’ouvre sur un jeu filmique qui est à la fois un gag de potache et une référence, ou un hommage, à la portée contestatrice de l’acte de filmer : la main devant l’objectif. Cavalier a confié sa caméra sa compagne, Françoise. Elle filme la mer, comme on filme un souvenir touristique. Et Cavalier de mettre sa main à deux reprises devant l’objectif pour susciter la réaction de la femme qui ne manque pas d’ailleurs de manifester sa réprobation. La main devant la caméra, une plaisanterie sans conséquence, mais aussi le geste de toutes les polices du monde au cours de manifestations, ou d’opérations répressives où le cinéma est indésirable

Maladie

Dans Le Filmeur, La maladie, c’est le problème soulevé par une protubérance près de son nez, qui peut être cancéreuse, et qui nécessitera trois opérations successives. Cavalier filme chaque fois la cicatrice dans des gros plans permettant de suivre les effets de la chirurgie.

Mort

La mort, c’est celle du père, survenue pendant la réalisation du film Le Filmeur, ou celle de la mère, anticipé vu son grand âge. « Elle pourrait mourir pendant que je la filme », dit-il au pied de son lit. La mort, c’est aussi celle d’un ami, Claude Sautet, qu’il vient d’apprendre et à qui il rend un bref hommage.

Photographie

Irène, dans le film qui lui est consacré, n’est présente matériellement à l’écran que par deux photos. La seconde la montre jeune, avec ses parents. Mais la plus importante est celle qui apparaît en premier dans le film. Photo en noir et blanc, plus récente. Irène est assise, nue, avec son chien sur les genoux. Peu importe ce que nous dit alors la voix du cinéaste à propos de cette photo. Ce qui compte c’est la façon dont elle est filmée. Le chien regarde à l’évidence le visage d’Irène, mais ce visage ne nous est pas montré, le cadrage sur la photo s’arrêtant au cou de la femme. Pudeur ? La caméra bouge légèrement, hésite puis finit par panoter vers le haut pour cadrer enfin le visage d’Irène en gros plan. Ce filmage dit le sens profond de l’art de Cavalier cinéaste. Il met le spectateur en attente, suscite son désir de voir. Il laisse à penser qu’après tout c’est bien normal qu’il garde l’essentiel, le visage de sa compagne disparue, pour lui seul. Et puis finalement il nous l’offre, parce que dans le projet autobiographique du film, cette image ne peut pas rester dans le secret, elle ne peut pas être renvoyée du côté de la censure, même si le choix personnel du cinéaste de ne pas montrer ce visage resterait tout à fait légitime. Pour le cinéaste, cette image est trop importante pour qu’elle ne soit pas offerte au spectateur. Elle est révélée par un mouvement de caméra tout simple, mais qui n’a rien d’arbitraire.

Rencontre

Le film de Cavalier n’est pas le récit d’une rencontre. Elle a déjà en lieu, et quelques mots suffisent pour l’évoquer. Il n’y a pas de début, comme il n’y aura pas de fin. Chaque instant de la vie amoureuse est éternel. Il n’y a aucune dramatisation non plus, en dehors de l’inquiétude d’une attente un peu longue peut-être. La Rencontre n’est d’ailleurs pas un récit. Il est la description des instants de la vie commune. Des instants qui concentrent en eux tout le bonheur du monde.

 

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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