A COMME ABECEDAIRE – Richard Copans

Co-fondateur des films d’ici, il produit de nombreux documentaristes importants, dont Robert Kramer, Richard Dindo ou Denis Gheerbrant.

A la télévision il crée avec Stan Neumann la série Architecture dont il réalise de nombreux épisodes.

Son œuvre personnelle a une dimension souvent autobiographique.

Algérie

Les Frères des frères

Amour

Un amour (roman)

Architecte

Alvaro Siza

Herzog et de Meuron

Dominique Perrault

Architecture

L’École en bambou de Bali

Itimad Ud Daula – Le Mausolée moghol

La Bibliothèque d’Exeter de Louis I. Kahn

Le Vaisseau de verre

La Maison pour tous de Rikuzentakata – Fujimoto & Inui & Hirata

La Maison du Parti Communiste Français

L’Utopie du désastre – La Maison pour tous de Rikuzentakata

La Cathédrale de Cologne

La Citadelle du loisir – Le Centre social Pompeia de Sao Paulo

Les Hôtels de Soubise et de Rohan – Delamair & Boffrand

Vitra Haus

L’Université cachée de Séoul

Hôtel Royal SAS

La Mosquée royale d’Ispahan

La Maison Sugimoto

Phaeno, le bâtiment paysage

La Philharmonie de Luxembourg

Les Gymnases olympiques de Yoyogi

Le Palais des réceptions et des congrès de Rome

La Médiathèque de Sendai

La Maison de Jean Prouvé

La Maison de verre

La Saline d’Arc-et-Senans (1775-1779)

Le Centre municipal de Säynätsalo

Le Couvent de la Tourette

Les Thermes de pierre

L’École de Siza

La Gare de Saint-Pancras – Scott et Barlow

La Philharmonie de Luxembourg

Le Centre Georges Pompidou

Maison à Bordeaux

Villa D’all’Ava

Nemausus 1 – Une HLM des années 80

Pierrefonds – Le Château de l’architecte

L’Irrésistible Construction du musée de Picardie

Art

Au Louvre avec les maîtres

Arts premiers

Quai Branly, naissance d’un musée

Autisme

Monsieur Deligny, vagabond efficace

Autobiographie

Un amour (roman)

Automobile

Paris périph

Cévennes

Monsieur Deligny, vagabond efficace

Cinéma

Monsieur Deligny, vagabond efficace

En vérité, je vous le dis – Conversation avec Robert Guédiguian

Le Disque de Rivka – Racines, une trilogie lituanienne

Norman Mailer : histoires d’Amérique – 1 – Le Rebelle : 1945-1961 2 – Les Années Mailer : 1961-1974 3 – Le Désenchanté : 1977-1998

Création

Une saison d’opéra

Alvaro Siza

Ecosse

Festival d’Edimbourg : mille et un théâtres

Engagement

Les Frères des frères

Etats Unis

Un amour (roman)

Chicago

Norman Mailer : histoires d’Amérique – 1 – Le Rebelle : 1945-1961 2 – Les Années Mailer : 1961-1974 3 – Le Désenchanté : 1977-1998

Famille

Racines – Racines, une trilogie lituanienne

Vilnius – Racines, une trilogie lituanienne

François Truffaut

Monsieur Deligny, vagabond efficace

Grève

Paroles ouvrières, paroles de Wonder

Guerre d’Algérie

Les Frères des frères

Holocaurte

Racines – Racines, une trilogie lituanienne

Hôpital psychiatrique

Monsieur Deligny, vagabond efficace

Islam

La Main tendue – Les Arts de l’Islam au Louvre

Judaïsme

Le Disque de Rivka – Racines, une trilogie lituanienne

Vilnius – Racines, une trilogie lituanienne

Littérature

Norman Mailer : histoires d’Amérique – 1 – Le Rebelle : 1945-1961 2 – Les Années Mailer : 1961-1974 3 – Le Désenchanté : 1977-1998

Lituanie

Le Disque de Rivka – Racines, une trilogie lituanienne

Racines – Racines, une trilogie lituanienne

Vilnius – Racines, une trilogie lituanienne

Musée

La Main tendue – Les Arts de l’Islam au Louvre

Quai Branly, naissance d’un musée

Au Louvre avec les maîtres

Musique

Le Disque de Rivka – Racines, une trilogie lituanienne

Festival d’Edimbourg : mille et un théâtres

Lubat musique, père et fils

Nazisme

Le Disque de Rivka – Racines, une trilogie lituanienne

Opéra

Une saison d’opéra

Parents

Un amour (roman)

Paris

La Main tendue – Les Arts de l’Islam au Louvre

Une saison d’opéra

Quai Branly, naissance d’un musée

Paris périph

Au Louvre avec les maîtres

Patrimoine

La Main tendue – Les Arts de l’Islam au Louvre

Pédagogie

Monsieur Deligny, vagabond efficace

Poésie

Faire du chemin avec René Char

Portrait

Monsieur Deligny, vagabond efficace

En vérité, je vous le dis – Conversation avec Robert Guédiguian

Le Disque de Rivka – Racines, une trilogie lituanienne

Norman Mailer : histoires d’Amérique – 1 – Le Rebelle : 1945-1961 2 – Les Années Mailer : 1961-1974 3 – Le Désenchanté : 1977-1998

Faire du chemin avec René Char

Psychiatrie

Monsieur Deligny, vagabond efficace

Syndicat

Paroles ouvrières, paroles de Wonder

Théâtre

Festival d’Edimbourg : mille et un théâtres

Urbanisme

Chicago

Usine

Paroles ouvrières, paroles de Wonder

Ville

Paris périph

Chicago

Vilnius – Racines, une trilogie lituanienne

Voyages

Racines – Racines, une trilogie lituanienne

F COMME FAMILLE – de cinéaste.

Grandir. Dominique Cabrera. 2013. 92 minutes.

         Un projet de film : filmer une famille. Un projet de film personnel : filmer sa propre famille. Mieux, se filmer soi-même en train de filmer sa propre famille. C’est le film que réalise Dominique Cabrera. Un film intimiste donc, narcissique aussi, autobiographique un peu, familial surtout.

         Dans une première séquence, chacun se présente, déclinant face à la caméra son prénom et son nom : Cabrera. Et pendant tout le film nous allons vivre avec eux, parmi eux, comme la cinéaste vit au milieu d’eux, les filmant constamment, au plus près de leur corps, de leurs visages, partageant visiblement leurs joies et leurs peines. Un film qui montre une famille unie, une famille où chacun a sa place, où chacun n’a d’existence que comme membre de la famille.

         Le film commence par un mariage et se termine par un enterrement. Un parcours bien commun en somme. Il montre une grossesse, une naissance, des anniversaires, des fêtes de famille. Des moments tout ce qu’il y a de plus banal. Des moments qui ne sont pas des évènements. Pour évoquer le passé, la cinéaste intègre dans le filmage direct des extraits de films de famille anciens, réalisés par le père. Le tout montre une famille comme les autres, qui n’a rien d’extraordinaire, qui n’a rien pour frapper l’imagination du spectateur. Rien de choquant, d’anormal. Rien de merveilleux non plus. Le seul événement de la vie de cette famille, c’est le départ d’Algérie dès le début de la guerre. Un événement qui n’est pas filmé, et pour cause. Du coup il devient presque lui aussi un non-événement.

         Dans des moments d’isolements, la cinéaste parle à sa caméra d’une petite voix douce. Elle se filme dans un miroir, le visage en partie caché par la caméra. Dans le groupe familial, elle est aussi très présente. On lui fait des signes de la main, on lui sourit, on s’adresse à elle, on la désigne par son prénom. La caméra ne gène personne puisqu’elle est totalement confondue avec cette fille, cette sœur, qui la tient et qui est toujours identifiée comme cinéaste. Lors de quelques panoramiques, on aperçoit sa silhouette lorsque le regard de la caméra croise furtivement un miroir. Le film dans son ensemble n’a de sens que par cette présence de la cinéaste au sein de sa famille.

         On voyage beaucoup dans le film, du moins la famille Cabrera voyage beaucoup. La cinéaste filme les arrivées, les retrouvailles et les départs à nouveaux, dans les aéroports. Elle filme par le hublot l’aile de l’avion dans les airs. Mais il n’y a pas de paysage dans le film. Dans les maisons, on ne s’attarde pas sur le décor. Les meubles sont montrés en passant. Ils restent des meubles. L’important, ce sont les visages des membres de la famille. D’un bout à l’autre du film, Dominique Cabrera reste fidèle à son projet, n’en déviant jamais : filmer sa famille, rien que sa famille. Un film qui n’existe donc que par cette famille. La seule chose qu’il ne nous dit pas, c’est comment elle, la famille, a vécu la réalisation du film et comment elle le perçoit une fois qu’il est terminé.

Ce film a été présenté en compétition internationale au Cinéma du Réel 2013.

Il a obtenu le prix Potemkine.

A COMME ABECEDAIRE – Dominique Cabrera

Administration

Une poste à La Courneuve

Algérie

Rester là-bas

Ici là-bas

Amour

Demain et encore demain – Journal 1995

Autobiographie

Grandir

Demain et encore demain – Journal 1995

Banlieue

Une poste à La Courneuve

Réjane dans la tour

Rêves de ville

Chronique d’une banlieue ordinaire

Un balcon au Val Fourré

J’ai droit à la parole

Cinéma

Ranger les photos

Colonialisme

Rester là-bas

Contestation

Notes sur l’appel de Commercy

Famille

Grandir

Demain et encore demain – Journal 1995

Femme

Demain et encore demain – Journal 1995

Réjane dans la tour

Gilets jaunes

Notes sur l’appel de Commercy

Habitat

Chronique d’une banlieue ordinaire

J’ai droit à la parole

Histoire

Le Beau Dimanche

Immigration

Rêves de ville

Rester là-bas

Mémoire

Grandir

Chronique d’une banlieue ordinaire

Pauvreté

Une poste à La Courneuve

Photographie

Ranger les photos

Politique

Notes sur l’appel de Commercy

Le Beau Dimanche

Révolution

Le Beau Dimanche

Théâtre

Un balcon au Val Fourré

Travail

Une poste à La Courneuve

Réjane dans la tour

A COMME ABECEDAIRE – Pippo Delbono.

Homme de théâtre italien – acteur, metteur en scène, écrivain –  son cinéma est surtout autobiographique, évoquant souvent sa mère et sa séropositivité. Il n’est pas tendre avec les défauts de son pays, le racisme en particulier, prenant la défense des réfugiés et des immigrés. Après l’avoir libéré d’un hôpital psychiatrique, son ami Bobo, sourd et muet, deviendra une figure principale de son théâtre et de son cinéma. Un cinéma qui explore bien des voies nouvelles, comme l’usage du téléphone portable ou des petites caméras numériques. S’ils peuvent paraître souvent provocateurs, ses films sont aussi chargés d’émotion. Mais c’est surtout à son travail théâtral qu’il doit sa renommée internationale.

Autobiographie

Sangue

Amore Carne

La Paura

Grido

Bobo

La visite. Le château de Versailles

Amore Carne

 Grido

Italie

Sangue

La Paura

Handicap

La visite. Le château de Versailles

Maladie

Sangue

Amore Carne

Mère

Sangue

Amore Carne

Migration

L’Evangile

Mort

Sangue

Patrimoine

La visite. Le château de Versailles

Racisme

La Paura

Réfugiés

L’Evangile

Séropositivité

Amore Carne

Théâtre

L’Evangile

Grido

Vieillesse

La visite. Le château de Versailles

D COMME DIABETE.

Doux amer. Matthieu Chatellier, 2011, 76 minutes.

La trentaine passée, Matthieu Chatellier apprend qu’il est atteint d’un diabète sévère, incurable et potentiellement fatale. Son corps se détruit lui-même. Les vaisseaux, les nerfs sont rongés de l’intérieur. En tout état de cause, la maladie lui coutera 15 ans de vie. Si toutefois il s’astreint à suivre avec rigueur et sans interruption, le traitement journalier qui consiste à s’injecter des doses d’insuline après avoir contrôler grâce à une goutte de sans prélevée sur le bout d’un doigt le taux de glycémie dans le corps. Des contraintes lourdes, pesantes, sans alternative. Comment réagir ? Comment continuer à vivre ?

Continuer à vivre comme si de rien n’était. Evidemment ce n’est pas possible et il n’en est pas question. La maladie est là, omniprésente. Elle sera donc au cœur du film que le cinéaste ne peut pas ne pas entreprendre sur son vécu, et celui de ses proches, sa compagne, Daniela, et ses deux filles. Un film donc en première personne, qui s’inscrit parfaitement dans ce courant du documentaire autobiographique, où éclate cette nécessité vitale pour un cinéaste de se filmer, de filmer sa vie dans un épisode crucial, déterminant pour le présent comme pour l’avenir. Un épisode vécu de façon unique, même si bien sûr la maladie frappe aussi d’autres personnes.

« J’ai envie de vivre, le plus longtemps possible, le mieux possible ». Cet hymne à la vie ne prend pas dans le film de formes tonitruantes. Au contraire. La tonalité du film se situe plutôt du côté de la sérénité. Mais pas de la résignation. On peut dire qu’il s’agit de continuer à vivre, tout simplement. Vivre avec la maladie. Et le cinéaste filmera le traitement, les piqures d’insuline, la mesure de la glycémie. Il filmera les couloirs – interminables couloirs – de l’hôpital. Mais il ne s’attardera pas sur sa relation avec le corps médical, évoquant seulement, comme en passant, quelques moments de consultations. Le film ne cherche pas à construire de l’intérieur un point de vue sur le système de santé auquel le malade est confronté.

Doux amer s’intéresse beaucoup plus à la vie familiale, à ces moments de joies (un gâteau d’anniversaire ou une partie de boules de neiges) ou d’intimité (les premiers cheveux blancs dans la chevelure de la compagne) qui rythment le quotidien. Les enfants sont omniprésentes. Et ce n’est pas un hasard si le dernier plan du film cadre en gros plan le visage de l’ainée récitant La Bohème de Rimbaud.

  Matthieu Chatellier ponctue son film de dessins qu’il réalise en quelque sorte pour mettre à distance la maladie. Des dessins simples, même simplistes parfois, comme des dessins d’enfant. Mais qui concentrent le côté noir d’une vie qui ne peut échapper à la maladie. De même le récit des rêves, concernant essentiellement le passé, le temps des études, le temps où il était possible de manger du chocolat sans restriction, tout ce qui est perdu, parce que de toute façon le temps passe, avec son lot d’épreuves à traverser.

Doux amer peut-il être considéré comme un film optimiste ? Certainement pas un optimisme béat, excessif parce que trop systématique. Non. Son titre nous dit bien que la vie est un mélange. Comme l’oursin avec ses piquants extérieurs et sa chair délicieuse à l’intérieur.

Et le cinéaste a encore des films à faire. Il continue, et continuera, à faire des films.

Z COMME ZABALETA François.

Jeunesse Perdue. François Zabaleta, 2020, 9 minutes.

Des images de San Francisco reconnaissable à ses ponts. Des images de rues, qui montent et qui descendent. Des rues où l’on croise ces grandes voitures caractéristiques du siècle précédent. Des images d’une excursion dans la ville. D’une balade plutôt -le terme serait plus juste – au hasard dans la ville. Une balade sans but. Même pas pour découvrir la ville ou la faire découvrir. Des images tout ce qu’il y a de plus banal en somme. Même pas belles, même pas lumineuses, même pas pittoresques. Tout juste banales. Des images que l’on a vue tant de fois.

Le récit d’un séjour à San Francisco. En voix off bien sûr. Un récit en première personne. Un pan de vie. Court. Un souvenir en somme. Un texte écrit d’un seul jet sans doute, sans rature, sans remord. En tout cas un texte dit – récité ? lu ? – sans hésitation, sans reprise, sans bégaiement. Un récit de jeunesse, de première fois. Premier voyage en avion, en Amérique, dans une ville inconnue. Premier voyage seul. Mais qui n’est pas un voyage destiné à devenir le tournant d’une vie. Ou un souvenir vraiment impérissable. En dehors des images qui sont parvenues jusqu’à nous. Des images qui d’ailleurs pourraient très bien provenir d’une autre source, d’un autre voyage. Des images qui pourraient très bien avoir été réalisées par un autre cinéaste, anonyme, sans identité, sans nom.

Mais l’océan. Et le piano.

Au fond ce petit film ne nous dit qu’une chose. C’est qu’il est simple de faire un film. Qu’il est si simple de faire du cinéma. Pas besoin de grands effets, ni de grands moyens. Il suffit de quelques images et de parler de soi. En toute sincérité. Ce qui bien sûr n’est vraiment pas à la portée de tout le monde.

A COMME ABECEDAIRE – François Zabaleta

Aborder une œuvre inachevée, en perpétuel développement, c’est courir le risque de l’incomplétude. Risque assumé.

Animation 3 D

Un spectacle théâtral. Parmi des images d’origine et de nature diverses.

Anorexie

Un manque d’attirance pour la nourriture plus qu’un rejet par dégoût

Archives familiales

Des photos personnelles, de l’enfance surtout

Autisme

Le sentiment de ne pas être comme les autres.

Autobiographie

Par petites touches. Les périodes particulières de la vie. L’enfance et l’adolescence, surtout. Mais aussi l’âge adulte, parce il faut bien atteindre la maturité.

Concept

Des films qui proposent de nouveaux concepts cinématographiques.

Enfance

Posséder la nuit.

Famille

La figure de la grand-mère. La séparation des parents. L’absence de fratrie.

Fiction

« Je tourne mes documentaires comme de la fiction et mes fictions comme des documentaires »

Haïku

Des films courts, très courts même, auxquels on ne peut rien enlever, ni rien ajouter.

Harcèlement

Le calvaire d’un adolescent victime de l’homophobie de ses condisciples.

Homosexualité

L’affirmer, sereinement.

Images d’archives

Les lynchages d’afro-américains dans le sud des États-Unis au début du XX° siècle

Noir et blanc

Aller jusqu’à supprimer toute nuance de gris.

Nourriture

« Manger ou ne pas manger telle est la question ».

Pina Bausch.

Lui écrire son admiration.

Solitude

Etre étranger au social, à l’organisation sociale et à la relation sociale. Une nouvelle intériorité.

Voix off

Un ton neutre, presque monotone, sans éclat. Le degré zéro de l’émotion. Et pourtant…

E COMME ENTRETIEN – Frank Beauvais

Comment êtes-vous devenu cinéaste ?

Après deux années d’option cinéma au lycée, j’ai accumulé détours et déviations : par la critique, la programmation, festivalière et télévisuelle, des collaborations à titres divers avec des amis cinéastes (Katell Quillévéré, Sarah Leonor, João Pedro Rodrigues, Hélier Cisterne) jusqu’à ce que surgisse une nécessité absolue de passer à l’acte, de me confronter à mon propre désir de cinéma, qu’il me paraisse impossible de faire autre chose que tourner. Evidemment dans ce parcours, la fréquentation permanente des films des autres (de Chantal Akerman à Alain Cavalier, de Johan van der Keuken à Olivier Zabat, de Deborah Stratman à Jonas Mekas, de Guy Debord à Arnaud des Pallières, pour n’en citer que quelques uns parmi des centaines) s’est avérée fondamentale. Et sans doute aussi, la découverte de Peau de Cochon de Philippe Katerine, dont la foisonnante simplicité et la totale liberté de ton ont fonctionné comme un déclic pour moi, ont débloqué de nombreuses inhibitions et m’ont incité à me jeter à l’eau à mon tour.

Quelles sont les grandes étapes de votre carrière cinématographique ?

Je ne suis pas très à l’aise avec le terme de carrière mais s’il faut parler d’étapes, je dirais qu’elles s’incarneraient en des rencontres successives avec des collaborateurs dont les regards et l’exigence m’ont poussé à une remise en question permanente, à chercher toujours plus loin, à prendre des risques. A commencer par Justin Taurand qui, au Films du Bélier, a choisi de s’impliquer avec une indéfectible fidélité, dans l’accompagnement et la production de mon travail. Thomas Marchand, qui a monté chacun des films, et m’a épaulé aussi bien dans des projets expérimentaux, que dans les deux moyens métrages de fiction que j’ai réalisés. Rui Poças, chef-opérateur de génie. L’équipe du Studio Orlando, Philippe Grivel et Matthieu Deniau, qui n’ont cessé, depuis notre première collaboration, d’être présents et de m’encourager à des formes d’aventures nouvelles au-delà de toutes considérations de cases ou de normes. Et Michel Klein, des Films Hatari, qui, dans l’ombre et par amitié, a toujours, lui aussi, su conseiller, secouer, guider jusqu’à ce qu’il nous rejoigne en production pour Ne croyez surtout pas que je hurle.

A propos de Ne croyez surtout pas… Quelle est la genèse de votre film ?

La toute première idée a été celle d’un retour au travail de found footage, un vif désir de retravailler des images de cinéma préexistantes, d’isoler des fragments d’œuvre et de questionner leur potentiel poétique, polysémique en dehors de leur contexte et de leur fonctionnalité originelle. De tisser un motif visuel à partir d’images qui n’étaient pas miennes.

L’idée de construire une narration en voix off qui dresserait un parallèle entre l’état d’urgence promulgué en France, les conséquences de la barbarie libérale internationale et mon propre désarroi pendant la période de sept mois qui précédait mon déménagement a ensuite assez rapidement suivi.

Quel rapport voulez-vous instaurer entre les images et le récit autobiographique que vous faites en voix off ? Ou bien jouez-vous volontairement le jeu de l’absence de rapport ?

A partir du moment où une image est confrontée à un texte, il y a forcément un rapport entre les deux ; qu’il soit accidentel ou consciemment voulu, lisible ou sibyllin. Nous avons souhaité avec Thomas Marchand, le monteur, orchestrer un flux d’image qui tantôt se voulait un contre-point de la narration ou encore entretenait avec elle un rapport allusif, métaphorique, poétique et tantôt illustrait le texte, ou du moins, incarnait un espace géographique et mental de façon plus direct afin que le spectateur visualise les endroit desquels je parlais : leur topographie, leur lumière, leur singularité physique.

Comment imaginez-vous la posture du spectateur vis-à-vis de votre film ? Cinéphilique en essayant d’identifier l’origine des extraits de films (est-ce possible d’ailleurs), littéraire en savourant la beauté de votre récit ? Ou d’autres encore ?

Je pense que chacun des spectateurs, comme vis-à-vis de n’importe quel film, développe un rapport intime et particulier à ce qu’il a devant les yeux et entre les oreilles. Chacun s’y fraie son propre chemin, parfois en s’appuyant sur la dialectique image-son, parfois en s’abandonnant à l’image, d’autres fois au récit. J’imagine et je souhaite le spectateur libre de son rapport au film, libre aussi de décrocher totalement ou momentanément. Le film, une fois finalisé, existe dans les yeux de celui qui le regarde. Il n’y a pas d’approche appropriée, unique, juste du film. Tel spectateur le verrait de la bonne façon et tel autre de la mauvaise ? : Non. Le film est une proposition et chaque spectateur, dans son individualité, en dispose à sa façon.

En revanche, il ne me semble pas qu’approcher le film sous l’angle réduit et fétichiste du quizz cinéphile soit la porte d’entrée la plus pertinente ou la plus satisfaisante pour un spectateur. Cela n’a jamais été un enjeu dans l’élaboration du projet. Et compte tenu du rythme même du film et de la brièveté des plans, l’expérience risque au mieux d’être frustrante, au pire traumatisante.

Pensez-vous que le cinéma documentaire puisse réellement mettre en œuvre une visée autobiographique (comme celle de votre film). Y voyez-vous des conditions ou des contraintes ?

Je pense qu’une partie non négligeable du cinéma documentaire s’alimente ou se développe depuis longtemps à partir d’un pacte autobiographique. Que l’on qualifie la démarche en documentaire de création ou en essai n’est finalement qu’une question d’industrie, de cases. Les auteurs dont le travail s’articule partiellement ou totalement à partir d’un geste autobiographiques sont légion. Du journal filmé à la chronique, il me semble que le vecteur autobiographique est le dénominateur commun de nombreux films qui ont alimenté et continuent de nourrir ce que l’on pourrait être tenté d’appeler une forme de modernité documentaire, de modernité cinématographique tout court.

Quels sont vos projets actuels ?

Mon projet le plus cher est de dégager du temps pour réfléchir à mon prochain projet, de me replonger dans une temporalité qui autorise à nouveau un dégagement de l’esprit et une perméabilité au monde. Ce qui est certain, c’est qu’il s’agira d’un film qui ne sera pas narré à la première personne du singulier et ne reposera pas sur le principe du found footage.

A COMME ABECEDAIRE – Agnès Varda

Agnès

         Son prénom, devenu le signe de l’intimité autobiographique.

Autobiographie

Elle fut une des premières – et des premiers – à faire le récit de sa vie, depuis sa naissance, dans un film. Les étapes d’une vie qui se retrouvent tout au long de son travail de cinéaste.

Black Panthers

         La défense des droits civiques aux États-Unis. Et pour la beauté de la couleur noir

Boni

Le pluriel de Bonus. Elle en réalisa plusieurs  pour les éditions  DVD de ses films.

Court

Film court plutôt que court-métrage. Un format qu’elle ne négligea jamais.

Cubains

         Un film en images fixes (photographiques).

Daguerre

L’inventeur de la photographie. Et une rue à Paris où se trouve sa maison.

Demoiselles

         Celles de Rochefort bien sûr, fêtées à l’occasion de leur 25° anniversaire.

Demy Jacques

         Son compagnon, à qui elle consacra plusieurs films.

Documenteur

         Jouer avec les mots, un de ses grands plaisirs.

Elsa

         Elsa Triolet racontée par Louis Aragon

Féminisme

Un de ses engagements.

Fiction

         Pas du tout l’opposé du documentaire. Non seulement elle navigua de l’un à l’autre mais elle mélangea souvent dans ses films les pratiques traditionnellement réputées spécifiques d’un seul des deux genres.

Glanage

         La définition qu’elle donne de son travail de documentariste.

Installation

         Devenue artiste plasticienne, elle fut invitée à la 50° Biennale de Venise.

JR

L’artiste devenu son ami et coréalisateur d’un de ses derniers films, où ils se mettent en scène, parallèlement.

Los Angelès

         Lors d’un séjour en Amérique, elle y réalisa plusieurs films.

Mur

Lorsqu’ils sont peints, ils deviennent des œuvres d’art. En Californie en particulier.

Oncle.

L’oncle américain, artiste peintre, vivant sur un bateau, avec ses amis hippies.  Le retrouver  fut une belle occasion de film.

Patate

         Elle rendit célèbres celles en forme de cœur.

Photographie.

Son premier métier, à Avignon avec Jean Vilar  Une pratique artistique à laquelle elle ne renonça jamais.

Tamaris.

Ciné-tamaris, la société, domiciliée rue Daguerre, de promotion, de production et de diffusion des œuvres d’Agnès et de Jacques Demy.

Veuve.

Elle filme à Noirmoutier celles dont la mer a pris le mari. Elle, c’est le sida qui a pris son compagnon.

Voyages

         Où elle rencontre beaucoup de cinéastes et d’artistes, ses amis.

H COMME HURLER

Ne croyez surtout pas que je hurle. Frank Beauvais, 2019, 75 minutes.

Un film dont on ne peut éviter d’essayer de cerner l’originalité.

Le titre d’abord. Long, en première personne, il interpelle directement le spectateur. Le cinéaste va se mettre à nu, tout nous dire de son vécu et de ses pensées intimes. Mais sans exhibitionnisme tonitruant. Il va aborder le côté dramatique ou angoissant que peut avoir par moment sa vie sur le même ton que l’évocation des petits riens de sa quotidienneté.

Un récit personnel donc. Un journal intime. Une autobiographie écrite au jour le jour. La rencontre avec son ancien compagnon. Les visites à sa mère. Le départ à la campagne. Le retour à Paris. Les hésitations. Les décisions impossibles.

Hurler ? Hurler ! Pourquoi hurler ? Pour meubler le silence. Pour entendre une voix. Créer une présence. Mieux se faire entendre. Etre sûr d’être entendu. Hurler de colère. Hurler de désespoir. Hurler de rire, comme Fifi. Hurler d’impatience. Hurler de dépit. Hurler avec les loups. Hurler dans le noir.

Les images surtout. Un flot d’images, ininterrompu. Une cascade d’images. Une tempête d’images. Des images de toutes sortes. Noir et blanc et couleur. Anciennes ou récentes. Muettes ou sonores.  Rarement identifiables. Toutes des extraits de films. Des extraits courts. Très courts. Mais toujours suffisamment visibles. Mises bout à bout. Sans montage. Sans logique apparente. Succession indéfinie. Infinie. A perte de vue. A l’infini.

Le narrateur passe son temps à regarder des films. Toutes sortes de films. Mais pas en cinéphile. Une sorte de compulsion. Pour occuper le temps peut-être. Les dates, les pays d’origine, les auteurs importent peu. Même pas du tout. Il ne dira jamais quels sont ces films qu’il regarde. Pas en historien donc. Simplement une boulimie d’images. Un trop plein d’images. Jusqu’à l’écœurement.

Pour respecter le vœu du réalisateur, il est interdit d’ hurler son admiration pour ce film.

R COMME RÉPONDEUR.

Ce répondeur ne prend pas de message, Alain Cavalier, 1978, 65 minutes.

Voici un film surprenant, déroutant même, surtout pour qui découvre avec lui l’œuvre documentaire d’Alain Cavalier. Un homme qui s’enferme chez lui (il n’y a pas d’autre personnage dans le film), qui vit la tête entourée de bandelettes comme une momie ou comme l’homme invisible et qui repeint son appartement en noir, n’est-ce pas signe de maladie mentale, de folie même ?

Pourtant si le film est vraiment un film noir, un film sur le deuil, la souffrance, la solitude, ce n’est pas un film qui renvoie en quoi que ce soit à une problématique psychiatrique. Si l’on veut l’aborder sans risque de se fourvoyer dans un système d’interprétations contestables, il est indispensable d’en rester à une approche cinématographique. Ce que nous dit le film ne peut être saisi qu’à partir de la façon dont il le dit.

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Ce répondeur… est un film autobiographique, le premier dans l’œuvre de son auteur où il se met lui-même en scène, même s’il faudra attendre Le Filmeur (2005) pour qu’il filme enfin son visage. Ici, on ne voit que ses mains, au mieux une portion de bras ou du dos, en amorce. Le plus souvent il confie le texte dit en off à une autre voix que la sienne. Pourtant, c’est lui, Alain Cavalier, et lui seul, qui est le sujet du film, film devant alors être considéré comme la façon que peut avoir un cinéaste de filmer sa propre vie, ou un épisode particulier de celle-ci.

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Le début du film multiplie les portes qui se ferment, les clés qui tournent dans les serrures. Un enfermement rapide, définitif, en dehors de rapides tentatives vite avortées. Cavalier se rend à deux reprises dans le couloir de l’étage de son immeuble, sonne chez les voisins, en vain. Plus tard dans le film, il prendra l’ascenseur, se rendra dans le hall de l’immeuble et franchira même la porte qui conduit dans la rue, le tout filmé en caméra subjective. Le plan jusque-là silencieux est alors envahi par le bruit d’une voiture qui passe. Cela est-il insupportable ? Et la lumière du soleil trop vive? Toujours est-il que le cinéaste regagne rapidement son appartement. Pour ne plus en ressortir.

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« Elle disait… » : tout le début du film est occupé par ce récit à la troisième personne, le récit d’une souffrance, d’un mal de vivre. « Elle disait… Je ne sais plus quoi faire de moi (…) Je lutte tellement pour ne pas m’en aller (…) Je suis fatiguée de l’intérieur (…) Rien ne va, je vais avoir un accident, je ne vais pas tenir. »

         Des images photographiques se succèdent à l’écran, un paysage désertique de montagne, trois condamnés attachés à des poteaux face à un peloton d’exécution, un charnier. Sur la plaque électrique de la cuisine, des tartines de pain se carbonisent. « Ce devait être comme ça dans les fours crématoires. » Le récit à la troisième personne se poursuit. ‘Elle écrivait…en ce moment je ne suis pas très bien dans ma peau ».

Alors l’irrémédiable se produit. L’homme est allongé sur un lit. On le voit de dos. Il a maintenant la tête entièrement recouverte de bandelettes Une voix de femme fait le récit, en première personne cette fois, de la visite de l’homme à l’hôpital où il assiste à la mort de sa femme.

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Dans l’appartement, l’homme filme les portes, les fenêtres, les canalisations et les compteurs d’eau, une chaise qu’il détruit méticuleusement morceau par morceau. Au début, il commente ce qu’il voit. Puis le silence s’établit, pesant. Il se met à peindre en noir les portes, puis les murs, puis le sol de l’appartement, puis les vitres des fenêtres. L’appartement est plongé dans l’obscurité. Alors il craque une allumette. De petites flammes apparaissent, qui vont grossir. Le film se terminera sur le feu fait avec le bois de la chaise dont on a vu précédemment la dislocation. Comme un feu de camp.

Avec Ce répondeur ne prend pas de message, Cavalier opère une rupture par rapport au cinéma de fiction qu’il a pratiqué jusque-là. Le film est réalisé par le cinéaste lui-même, seul ou avec une équipe réduite au maximum. Il prend une direction autobiographique qui sera approfondie par la suite, et trouvera son aboutissement dans Le Filmeur. Chaque moment de la vie, chaque personne rencontrée, chaque mot prononcé, chaque objet, peuvent être filmés et figurer dans un film. Et le cinéma deviendra un art autobiographique.

B COMME BOLOGNE

Bologna Centrale, Vincent Dieutre, France, 2001, 59 minutes.

Bologna Centrale est une réflexion sur le temps. Le temps qui passe, irréversible, le temps qui éloigne inexorablement de sa jeunesse. Vincent Dieutre fait le récit d’un voyage à Bologne, filmé au présent avec une petite caméra 8mm, un récit qui est en fait l’occasion d’un autre récit, celui d’un autre voyage effectué à Bologne 20 ans plus tôt, dans une ville bien différente de la ville actuelle, une ville qu’il perçoit et ressent aujourd’hui bien différemment que par le passé.

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Le film propose donc un récit dans un récit, fait en première personne, toujours en off, sans que l’emboîtement de l’un dans l’autre soit repérable par un changement de cette voix intérieure, hésitante, comme improvisée, enregistrée sans doute sur un petit appareil portable dont on entend l’enclenchement des touches. C’est cette voix qui prend en charge le récit autobiographique, puisque les images ne sont pas narratives, du moins en ce qui concerne le récit du premier voyage. Pourtant, la bande son ne se limite pas à cette voix. Elle ajoute une voix de femme qui ouvre et clôt le film, donnant des éléments d’information (l’attentat terroriste de la gare de Bologne du 2 août 1980 qui fit 85 morts) mais aussi situant les deux voyages l’un par rapport à l’autre dans le temps. Cette voix parle du cinéaste à la troisième personne, introduisant un regard extérieur indéterminé, objectivant le récit. « Là il vient de sortir de la gare. Il a gagné la station de métro qui est aussi le terminus des bus écologistes. » Enfin, à trois reprises, comme la voix féminine, des extraits d’éditions spéciales de la radio italienne consacrées à l’attentat achèvent cette objectivation, inscrivant le film dans une actualité politique, politique et sociale. Le récit autobiographique ne cherche nullement à ignorer l’Histoire, puisqu’il évoque systématiquement les manifestations, les occupations, les grèves et l’attentat. C’est bien sûr à propos de l’attentat que l’imbrication de l’intime (le récit de la découverte de l’amour) avec L’Histoire est la plus prégnante. Mais le temps fait son œuvre dans la conscience du cinéaste. « Je peux pas m’empêcher de haïr ce que je vois maintenant de Bologne¸ cette Italie qui ne ressemble en rien à celle que j’ai connue. » Au moment du départ, à la gare centrale, devant la plaque de marbre commémorative, il fera la lecture des noms, prénoms et âges des victimes du « terrorisme fasciste ».

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La confrontation entre les deux récits, le présent et le passé, a une dimension tout autant politique que personnelle. Le premier voyage était celui des découvertes : découverte de la ville, découverte de l’amour, des premières rencontres, du premier baiser, des premiers rapports sexuels. Des découvertes vécues dans l’enthousiasme et l’exaltation, alors même que la ville est de plus en plus en effervescence, gagnée par une lourde tension évoquant la guerre civile. Dans le voyage du présent du film , ce temps est révolu. L’émerveillement des premières fois a disparu. La ville a changé. « Son café favori, le Zanarrini, n’existe plus, remplacé comme il se doit par une boutique Prada sport ». Les amours de jeunesse sont bien loin et même la drogue devient une routine. Le ton du récit est de plus en plus désabusé. Le berlusconisme triomphant a, semble-t-il, imposé la paix sociale. Pour combien de temps ? « Une nouvelle Italie s’est installée, et aujourd’hui elle triomphe. Elle triomphe tellement fort que moi je sais qu’elle n’en a plus pour longtemps. »

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L’œuvre du temps : la fin d’une époque, la fin d’un monde, la perte de la jeunesse. La disparition de l’image idéalisée d’une ville. Dieutre filme Bologne d’une façon extrêmement banale. De grandes avenues occupées par les voitures et les piétons qui les traversent lorsque c’est possible. Des carrefours en plans fixes. Quelques travellings sur les boutiques. Des images qui n’ont aucun éclat, contrairement à celles de Paris par exemple, dans Bonne Nouvelle ou Fragments sur la grâce – même si ce sont alors essentiellement des images nocturnes noyées par la pluie. Ici, la ville est filmée en plein jour, mais les couleurs sont ternes, plates, comme passées. Et cela est encore plus évident dans les plans du rideau de la fenêtre de la chambre où le super 8 et le manque de lumière ne peuvent donner qu’une image sale, sans aucune définition. Le filmage de la préparation du shoot est de cet ordre, purement mécanique. Pour le cinéaste, il est grand temps de tourner la page. On peut revenir sur les lieux de sa jeunesse ; on ne peut pas la revivre.

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HOMMAGE A JONAS MEKAS

La dimension autobiographique de son cinéma.

L’œuvre de Jonas Mekas est une bonne illustration de la dimension documentaire que peut revêtir le cinéma autobiographique. Par cinéma autobiographique nous entendons ici un cinéma qui se déclare explicitement autobiographique, un cinéma où le cinéaste prend sa vie pour objet, qui fait de sa vie un ou plusieurs films ; et non ces films où, en créant un personnage qui est donné pour fictif, comme le fruit de l’imagination du cinéaste, permet à celui-ci de parler de lui sans en avoir l’air, de façon toujours un peu déguisée donc, comme si cela était en quelque sorte un peu honteux. La série des films de Truffaut mettant en scène Antoine Doinel en serait un bon exemple. Pour le cinéma autobiographique tel que nous le trouvons dans l’œuvre de Mekas, le moi n’est jamais haïssable, bien au contraire. De toute façon, il se situe en dehors de toute attitude exhibitionniste. Car la dimension autobiographique ne réside nullement dans la présence ou non du cinéaste à l’image ou dans la bande son. Cela peut bien sûr être le cas, comme chez Varda, mais ce n’est nullement pour Mekas l’essentiel. Ce qui compte avant tout, c’est que le film soit en première personne, que le je qui parle, le je qui filme, soit aussi le je qui est filmé, et que le je filmé soit le véritable « sujet » du film, celui qui donne sens à tout ce que le film peut donner à voir. Ce je peut être filmé au présent ou au passé, peu importe ; il peut l’être dans des évènements vécus intensément ou purement anecdotiques, cela ne change rien à l’essence du projet ; il peut tout aussi bien d’ailleurs l’être dans sa dimension individuelle que dans ses relations sociales ou familiales, dans un contexte professionnel ou culturel, tout cela est aussi possible, mais tout ce qui justifie ces occurrences, ce sera toujours le moi du cinéaste, un moi qui se donne à voir, un moi qui se fait connaître. Peu importe d’ailleurs la vérité de cette connaissance. Le spectateur d’un film autobiographique ne doit pas se poser la question de la révélation du moi profond (doit-on dire du moi réel ?) du cinéaste par le biais du moi filmé. Car on sait bien, pour tout cinéaste comme pour tout écrivain, quelles sont les difficultés, les pièges, de la connaissance de soi, des défaillances de la mémoire aux ruses de l’inconscient, des dénis aux mécanismes de défense, ou simplement la mauvaise foi qui peut conduire à se justifier ou à se positionner en martyr ou en héros. Au fond, le spectateur ne pourra jamais vraiment décider du degré d’authenticité que peut revêtir le portrait qu’un cinéaste nous donne de lui-même. Que celui-ci se révèle lorsqu’il croit se cacher – ou inversement – cela n’est au fond qu’un souci de critique ou d’exégète, posture qui n’est certainement pas celle du spectateur qui ne cherche rien d’autre que le plaisir du spectacle.

         Cette interrogation sur le moi profond du cinéaste, Jonas Mekas le court-circuite systématiquement dans la mise en œuvre du journal filmé, diary comme disent les anglo-saxons, ou journal intime. Mekas filme sa vie au jour le jour, dans les situations les plus insignifiantes ou les plus inattendues, qui toutes d’ailleurs peuvent être l’occasion d’une explosion de joie, d’un pur bonheur, ou d’une sensation de menu plaisir. Il filme les rencontres, les amis qu’il croise, les intimes avec qui il vit tous les jours. Il filme la ville, sa ville, New York, ou les lieux de vacances, à la mer ou en montagne l’hiver. Il filme les fêtes, les anniversaires, les retrouvailles. Il filme la pluie, la neige et les fleurs qui s’épanouissent au soleil du printemps.

         Tout cela produit bien évidemment une quantité considérable de rushs qu’il faut monter pour les donner à voir, pour donner naissance à un film. Et c’est là qu’intervient le coup de génie de Mekas, ce qui constitue sa marque de fabrique dans ses films autobiographiques, reconnaissable immédiatement. Son montage, n’est jamais issu d’une idée préalable. Il n’est pas non plus effectué à partir d’un sens qui se révélerait au fur et à mesure du travail de montage (comme chez Wiseman par exemple). Mekas le dit très clairement dans As I was moving ahead occasionally I saw brief glimpses of beauty, il effectue toujours son montage au hasard. Ce qu’il nous propose ainsi dans ses films, ce sont des fragments de sa vie. Il pourrait très bien nous en proposer d’autres, qui ne seraient pas plus choisis pour leur « beauté » ou leur signification. Si beauté il y a, comme le dit le titre de ce film si caractéristique, elle ne peut qu’être donnée de surcroit. Elle n’est jamais préméditée. Filmer sa propre vie, c’est la prendre comme elle vient. Elle n’est pas toujours toute rose, mais elle n’est pas non plus d’une noirceur absolue. Et si par moment on peut trouver Mekas particulièrement optimiste, naïvement optimiste (ce qui de toute façon n’est qu’une vision tout à fait partielle de son œuvre), ce n’est pas du tout son problème à lui, ni en tant que personne, ni en tant que cinéaste. « Le cinéma est innocent »

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G COMME GLANAGE.

Les Glaneurs et la glaneuse, Agnès Varda, France, 2000, 82 minutes.

Les Glaneurs et la glaneuse est le film le plus social d’Agnès Varda, mais aussi le plus humaniste. Donnant la parole à ceux qui sont laissé à l’écart des caméras mais qui les fuient aussi eux-mêmes, la cinéaste nous fait découvrir des pépites d’humanité cachées sous une apparence de marginalité qui conduit souvent à l’exclusion. Tourné en 1999, ce film est prémonitoire. La crise qui éclatera ouvertement quelques années plus tard contraint déjà un nombre important de personnes à vivre de ce que rejette la société. Cette dimension de récupération et de débrouillardise au jour le jour ne peut que se développer lorsque la misère augmente. Mais le film de Varda ne sombre pas dans le pessimisme. Ce qu’il montre surtout, c’est la richesse intérieure de tous ceux que la cinéaste rencontre.

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Le point de départ du film ressemble à un défi esthétique. Au musée d’Orsay, Varda filme le tableau de Millet, Les Glaneuses. Cet incipit peur se révéler une fausse piste, ou du moins une piste, l’art, qui est loin d’épuiser le sens du film. Car le glanage que va filmer Varda a plusieurs faces. Dans sa dimension artistique (une face noble ?) il transforme des débris, restes, pourritures en œuvre d’art, tableaux, sculptures, installations… Et Varda ne se prive pas de mettre en évidence et, en quelque sorte, de glorifier cette esthétique du détritus. Mais le glanage, c’est aussi le seul moyen pour certains de survivre dans une société où ils n’ont pas trouvé leur place, ou dans laquelle ils n’ont plus de place. Il y a même un glanage qui a ouvertement une dimension revendicative, quasi pédagogique, un glanage qui dit « halte au gaspillage ». Là aussi le film a un côté prémonitoire, anticipant sur la nécessité de développer les pratiques de récupération, de tri des déchets, de recyclage. Si le film ne peut pas être considéré comme un manifeste écologique, il repose, au fond, sur une revendication de justice. Dans une société où les richesses sont inégalement réparties, il est amoral de jeter ce que l’on possède en trop alors que d’autres n’ont rien ou si peu. L’exemple type de cette protestation est ici ces pommes de terre en forme de cœur déclarées arbitrairement impropre à la commercialisation sur un seul critère d’apparence. Le film de Varda, et son prolongement, Deux ans après, en font un symbole de l’absurdité de la société de consommation.

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Qui sont ces personnes qui pratiquent la recherche et la récupération des restes des autres ? La démarche d’aller à leur rencontre est d’abord chez Varda une démarche cinématographique. Une démarche artistique donc. Mais pas au sens souvent péjoratif de l’esthétisme. La démarche de Varda n’est pas faite à partir d’une position d’extériorité. Varda elle aussi, comme le dit le titre du film, est une glaneuse. Et sa présence physique à l’image n’a rien d’une coquetterie de façade. Dans le véhicule qui la conduit de rendez-vous en rencontres fortuites, elle filme la route, les camions, mais aussi ses mains, vieillies, ce qui ouvre une réflexion très émouvante sur la vieillesse. Et puis, elle expérimente le filmage avec une caméra mini-DV, extrêmement maniable, qu’elle utilise seule, sans équipe, ce qui lui permet de « glaner » des images, de personnes ou d’objets, surtout ceux qui n’intéressent plus personne, sauf les « glaneurs ». Son film est ainsi un autoportrait, qui ne retrace pas sa vie comme elle le fera dans Les Plages d’Agnès, mais qui nous fait entrer au cœur de son activité de cinéaste, ce qui pour le moins est quand même le plus important dans sa vie.

Sur un sujet grave, la misère sociale, Varda réalise un film qui peut paraître par moment léger. Mais l’implication personnelle de la cinéaste lui donne une force que pourraient lui envier bien des manifestes contestataires.

R COMME RENCONTRE.

La Rencontre, Alain Cavalier, France, 1996, 74 minutes.

Et si l’amour, c’était faire un film à deux ? Tantôt c’est elle qui tient la caméra, tantôt c’est lui ; on les entend dialoguer en voix off, ou bien c’est lui qui monologue et dans d’autres séquences, c’est elle qui a la parole. On ne les voit jamais, ou simplement parfois un fragment d’une main, en amorce. Il n’y a qu’un plan où, filmant un tableau protégé par une vitre, son reflet apparaît, l’œil visé dans l’objectif d’une petite caméra. Et une photo d’elle souriante. On ne les voit pas, mais ils sont constamment présents dans le film puisque celui-ci est constitué de leur vie commune, au quotidien, filmée à travers les petits riens de ce quotidien, des objets surtout, ou quelques photographies souvenirs, où des vues des lieux qu’ils ont fréquentés, ensemble ou séparément, ce qui ne veut pas dire dans la solitude, car la pensée de l’autre, l’attente de son retour, est toujours présente. Un film à deux, c’est cette présence commune dans chaque plan, dans tous les plans. Chaque image est une image du bonheur.

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Le film de Cavalier n’est pas le récit d’une rencontre. Elle a déjà en lieu, et quelques mots suffisent pour l’évoquer. Il n’y a pas de début, comme il n’y aura pas de fin. Chaque instant de la vie amoureuse est éternel. Il n’y a aucune dramatisation non plus, en dehors de l’inquiétude d’une attente un peu longue peut-être. La Rencontre n’est d’ailleurs pas un récit. Il est la description des instants de la vie commune. Des instants qui concentrent en eux tout le bonheur du monde.

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Cette vision du bonheur s’incarne d’abord dans des images d’objets, souvent d’une grande banalité, comme un bol de café au lait, mais toujours chargés de sentiments, comme ces cailloux, ou cette feuille, offerts en cadeau. Ces objets sont filmés en plans fixes, souvent posés sur une table sur laquelle une main peut les déplacer ou les faire entrer et sortir du champ. Les pièces de l’appartement, le lit ou les fauteuils, sont eux aussi filmés dans cette fixité toute simple. Et tous les plans sont montés cut, sans transition. Les voyages sont évoqués le plus souvent par des plans sur le lit d’une chambre d’hôtel. Et si la mer est filmée quand même c’est à travers le cadre de la fenêtre d’une pièce. Il faudra attendre presque la fin du film pour avoir droit à la vision d’un paysage, mais il s’agit d’un travelling réalisé depuis l’intérieur de la voiture, un lieu clos aussi.

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Montrer, comme le fait le film, l’intimité d’un couple, une intimité pouvant aller jusqu’à l’évocation de son « trou de balle », n’est-ce pas un peu indécent ? Et surtout n’y a-t-il pas une perte de soi dans le fait de se montrer ainsi aux autres, à tout le monde. Elle s’inquiète : « Si les gens voient ça, ce ne sera plus à nous. » Faut-il arrêter ? Il est tenté de le faire. Mais le cinéma n’épuisera jamais l’intimité. « C’est le cent millième de toi et de moi qui est filmé. »

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La Rencontre est placé sous le signe du chiffre sept. Elle compte jusqu’à sept. « Sept est mon chiffre », dit-elle. Il compte jusqu’à sept. « Sept est aussi mon chiffre » dit-il. Ce chiffre  lui permet d’évoquer son grand-père, qu’il dit avoir beaucoup aimé. La seule période heureuse de son enfance. Devenu adulte, ce bonheur retrouvé vaut bien un film.

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F COMME FAMILLE – Portrait

Backyard, Ross McElwee, Etats-Unis, 1984, 41 minutes.

Un portrait de famille. La famille du cinéaste. Pour son premier film. Un film en première personne. Où le cinéaste n’apparaît que comme celui qui film. Il est donc pratiquement absent de l’image – sauf le plan récurent où il joue du piano et celui où il apparait, l’œil dans la caméra, dans le reflet d’un miroir, en second plan, derrière son frère. Par contre il monopolise la bande son par un récit en voix off. Le récit de la vie de sa famille, qu’il est venu filmer. Pour un court séjour, le temps d’un film.

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Une famille filmée jusque dans son intimité. Avec une certaine indiscrétion. Dans la salle de bain où le père d’abord, puis le frère dans un autre plan, se rasent le matin. D’ailleurs le père taxe ce fils cinéaste de Big Brother. Ross le suit jusque sur le lieu de son travail, à l’hôpital pendant la visite à une de ses patientes et même dans le bloc opératoire lors d’une intervention chirurgicale. Mais les filmés acceptent sans protester la présence de cette caméra dans leur vie quotidienne. Ils se comportent comme s’ils n’avaient aucun secret, rien qui ne puisse être ouvertement évoqué. Une famille sans conflits donc. Ou du moins qui sait les cacher. De toute façon la présence de la caméra qui enregistre tout dissuaderait toute velléité d’opposition – on sent bien pourtant, dans le commentaire du cinéaste que l’entente est loin d’être parfaite, avec le père en particulier dont il dit être en désaccord sur tout. Du coup la vie de cette famille est des plus banales, aseptisée en quelque sorte.

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Le récit du cinéaste se caractérise par sa sincérité…et par son humour. Un récit où il ne cherche pas à cacher ses petits défauts, et où il se moque gentiment de son incompétence de pianiste. Et même de cinéaste. Au moment de filmer le père en particulier, la caméra fonctionne mal. Ross laissera dans son film ces plans loupés où l’on ne voit que quelques traces colorées. Autodérision qui introduit un certain détachement vis-à-vis de la vie familiale.

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C’est le père, omniprésent de bout en bout du film, qui en est la véritable vedette, incontestée. Mais le portrait que son fils en fait tient en assez peu de chose. Son activité professionnelle – médecin fils de médecin – et ses opinions politiques – républicain conservateur. Du frère nous ne saurons aussi pas grand-chose – il est celui qui perpétue la tradition en entreprenant des études de médecine. Les relations entre eux sont plutôt superficielles. On ne sent pas de connivence entre eux, ou de véritables échanges. Sauf peut-être lorsque les deux frères évoquent, en voiture, la mort de leur mère, dont ils ignorent la cause. Le seul moment du film où ils semblent ne plus se considérer comme des étrangers.

De la chaleur relationnelle il y en a beaucoup plus lorsque Ross filme Melvin, le jardinier noir et sa femme Lucille, qui l’a pratiquement élevé. Il les suit dans leurs activités quotidiennes, lui entretenant le jardin et elle faisant la cuisine. Ils ont nettement plus de place dans le film que la seconde femme du père, Ann, filmée à l’extérieure de la maison dans un plan totalement insignifiant.

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Avec Backyard, Ross McElwee inaugure une œuvre personnelle, très nettement autobiographique, une œuvre dans laquelle les sujets qu’il aborde – ici la vie familiale en Caroline du Nord – seront toujours traités à travers le prisme de sa vie personnelle.

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I COMME IRÈNE.

Irène, Alain Cavalier, France, 2009, 85 minutes.

Comment filmer le deuil, la disparition d’un être cher, son absence ? Comment évoquer par le cinéma sa mémoire. Le faire revivre en quelques sortes par le souvenir ? Le film d’Alain Cavalier n’est pas un portrait de la compagne disparue, malgré ce que le titre pourrait laisser entendre. Et c’est là sa grande originalité. Il ne présente pas les images qu’elle a laissée d’elle, ou celles que le cinéaste aurait filmées de son vivant. Irène n’est pas un film d’archives. Ce n’est pas un film historique, même au sens d’une histoire personnelle. C’est un film autobiographique, qui clôt la série inaugurée en 1976 avec Ce répondeur ne prend pas de message. Un film au présent, et non pas au passé. C’est un film qui parle du cinéaste, qui le montre, qui lui donne la parole. Cette parole en première personne est la seule présente dans le film. Comment pourrait-il en être autrement dans ce film entièrement au présent, puisque c’est la seule qui survivre du couple ancien ? Le sujet du film n’est pas la mort, mais la vie. Il met en perspective la vie d’un couple avant que la mort ne le détruise, et la vie après cette disparition. Il dit ce qui, maintenant qu’elle n’est plus là peut, non pas faire revivre Irène, mais signifier sa présence.

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Irène est un film sur le cinéma. Sur ce que peut le cinéma dans cette situation particulière, marquée par la douleur et qui peut engendrer le désespoir. Sauf que chez Cavalier, c’est la pudeur qui prime. Le deuil est ici évoqué avec une grande retenue. Le ton de la voix du cinéaste, sans pathos, est quasiment uniforme tout au long du film. Et s’il peut être perçu comme un hommage, ce ne peut être qu’au sens de ce que la littérature appelle un Tombeau, comme le Tombeau de Verlaine, celui de Baudelaire ou d’Edgar Poe, dans l’œuvre de Mallarmé, comme le Tombeau d’Alexandre filmé par Chris Marker.

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Comment le cinéaste filme-t-il son deuil ? En montrant des objets et de lieux. Des personnes, point. Ou bien elles sont simplement évoquées lorsque c’est matériellement indispensable, comme cet ami chez qui résidait chez le couple le jour de l’accident. A l’écran, la seule présence humaine est celle du cinéaste, par sa voie essentiellement, tout au long du film, mais aussi par son image. Mais cette image n’est jamais directe, prise dans un miroir (le visage tuméfié suite à l’accident dans l’escalier mécanique) ou se reflétant dans des boules d’acier, ou prises en contre-jour. Irène, elle, n’est présente matériellement dans le film que par deux photos. La seconde la montre jeune, avec ses parents. Mais la plus importante est celle qui apparaît en premier dans le film. Photo en noir et blanc, plus récente. Irène est assise, nue, avec son chien sur les genoux. Peu importe ce que nous dit alors la voix du cinéaste à propos de cette photo. Ce qui compte c’est la façon dont elle est filmée. Le chien regarde à l’évidence le visage d’Irène, mais ce visage ne nous est pas montré, le cadrage sur la photo s’arrêtant au cou de la femme. Pudeur ? La caméra bouge légèrement, hésite puis finit par panoter vers le haut pour cadrer enfin le visage d’Irène en gros plan. Ce filmage dit le sens profond de l’art de Cavalier cinéaste. Il met le spectateur en attente, suscite son désir de voir. Il laisse à penser qu’après tout c’est bien normal qu’il garde l’essentiel, le visage de sa compagne disparue, pour lui seul. Et puis finalement il nous l’offre, parce que dans le projet autobiographique du film, cette image ne peut pas rester dans le secret, elle ne peut pas être renvoyée du côté de la censure, même si le choix personnel du cinéaste de ne pas montrer ce visage resterait tout à fait légitime. Pour le cinéaste, cette image est trop importante pour qu’elle ne soit pas offerte immédiatement au spectateur. Elle est révélée par un mouvement de caméra tout simple, mais qui n’a rien d’arbitraire.

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Les premiers objets que filme Cavalier, ce sont ses carnets, ce journal intime rédigé sur des agendas pendant trois années, de 1971 à 1973. Les plans des pages recouvertes d’une belle écriture reviennent de façon insistante tout au long du film. Leur lecture, par la voix off du réalisateur, souligne la dimension littéraire du film, mais une littérature filmée où le texte est inséparable de l’image.

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Puis ce sont les chambres d’hôtel où le couple a séjourné. Des lits aujourd’hui vides. Comme cette chambre de la maison d’un ami où ils se sont vus pour la dernière fois. Le cinéaste ne raconte pas l’accident de voiture qui fut fatal à sa compagne. Il évoque simplement le départ pour la promenade où il aurait dû l’accompagner. Puis l’attente comme elle ne revient pas. Puis l’annonce de l’accident. Nulle évocation de la fatalité. Un simple rappel des faits. Le cinéma ici n’a pas la prétention d’interpréter la vie.

Irène est un film important dans l’œuvre d’Alain Cavalier. D’abord bien sûr, parce que la disparition de sa compagne est un événement fondamental pour lui. Mais aussi parce que ce film représente la perfection dans la réalisation d’un projet cinématographique : filmer la vie ; filmer sa vie.

E COMME ENTRETIEN – François Zabaleta

Pour vous présenter pouvez-vous retracer votre itinéraire cinématographique (formation, réalisations, références, influences…)

Mon itinéraire est celui d’un franc-tireur et d’un autodidacte. Bien sûr j’ai tenté sans succès de passer l’Idhec (ancètre de la Fémis) et l’école Louis Lumière, et aussi le conservatoire d’art dramatique de Paris. J’ai fait des études de Lettres à la Sorbonne et puis j’ai commencé par être ghost-writer (nègre) c’est-à-dire que j’écrivais des livres pour d’autres écrivains, activité certes fastidieuse mais qui m’a fasciné. J’ai aimé me projeter dans la tête de quelqu’un d’autre, le doter d’un vocabulaire, d’une syntaxe. Je pense à cette citation de Brecht que j’aime tant : « Il pensait dans d’autres têtes et d’autres que lui pesaient dans la sienne, c’est cela la vraie pensée ». J’ai aimé cette pénombre de l’activité de ghost-writer, cette non existence sociale, cette vie en pointillé, secrète, clandestine. J’ai été aussi un peu éditeur. J’ai publié un livre pour enfants (Un alligator pour la vie, chez Nathan). Et puis j’ai été longtemps graphiste, activité que j’ai aussi beaucoup aimée. Tardivement avec le numérique j’ai commencé à prendre des photos, sans perdre de vue le désir de cinéma qui a toujours été présent. Et j’ai commencé à montrer mon travail à New-York et à Barcelone. Mais dans chacune de mes expositions j’éprouvais le besoin de faire un film que je projetais. Et au fond c’était ça surtout que j’aimais. Avec le développement des moyens techniques j’ai écrit et réalisé sans moyen mon premier long métrage LA VIE INTERMEDIAIRE, inspiré d’une histoire personnelle. Le film a été sélectionné par l’Acid à Cannes en 2019 puis dans d’autres festivals et il a été reçu avec un enthousiasme qui m’a bouleversé et encouragé bien sûr à continuer. Depuis je n’ai jamais cessé de réaliser des films. Dans ma grande naïveté j’imaginais que le succès de LA VIE INTERMEDIAIRE allait m’ouvrir les portes de l’establishment, que j’allais trouver un producteur, un distributeur qui allait sortir mon film. Je pensais que les films suivants seraient produits dans des conditions plus « normales ». Ça n’a pas été le cas. De deux choses l’une : ou j’arrêtais. Ou je continuais à écrire et réaliser des films seul ou presque. Au début bien sûr ce n’était pas facile. Et puis au fil du temps mes films étaient sélectionnés régulièrement dans de grands festivals et ont même obtenu des prix. J’ai développé dans ma petite ville des bords de Loire (Gien pour ne pas la nommer) une sorte de studio où je développe tous mes projets. Des comédiens ont fini par me solliciter, par accepter de travailler bénévolement pour moi parce qu’ils aimaient mon travail. J’ai aussi un conseiller technique et un animateur 3 D canadien, Steve Dent, avec lequel je travaille régulièrement. Et au bout du compte mon système de fonctionnement, qui certes a ses limites, se révèle très épanouissant. J’ai en quelque sorte invité le strapontin sur lequel je suis assis. Tous mes films ont été ou vont être vus. Une édition DVD de six DVD est en préparation aux éditions de L’Harmattan (11 films au total) et va sortir en 2019. Comme beaucoup de cinéastes je ne supporte pas l’idée d’attendre des années pour faire un film. La création est une énergie et, comme toute énergie, elle n’a qu’une durée de vie limitée. Si j’écris un film aujourd’hui, il n’est pas sûr que six ans plus tard l’envie de le réaliser soit toujours là. Beaucoup de mes films peuvent également être adaptés au théâtre. Ce que j’ai commencé à faire dans ma petite ville. J’ai ouvert dans une salle des ventes, deux fois par an, un lieu de contre-culture où j’ai constitué une petite troupe. Nous montons des lectures performances de certains de mes textes avec un succès que je n’avais pas prévu. Finalement la marge se révèle adaptée à ma grammaire esthétique. Bien sûr j’ai toujours le souhait de faire des films dans un cadre plus institutionnel (producteur, équipe technique) mais si cela n’arrive pas je continuerai à travailler comme je l’ai toujours fait.

 Je voudrais aussi dire ceci. Je ne déclare pas la guerre au système qui produit des œuvres magnifiques. J’ai juste mis en place au fil du temps une sorte d’économie parallèle du cinéma qui commence à porter ses fruits. Je ne suis pas  en train d’encourager qui que ce soit à suivre ce chemin. Il est seulement adapté à ma grammaire personnelle du cinéma. C’est une voie complémentaire et modeste.

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Pour les influences je voudrais juste raconter cette petite histoire. Je suis né à Niort en 1960. A cette époque-là l’écrivain et critique de cinéma Pascal Mérigeau possédait un cinéma d’art et d’essai, le Studio 27. Il programmait le jeudi après des séances pour les enfants où il montrait des chefs d’œuvres du cinéma tels que Les contrebandiers de Moonfleet. Une après-midi j’ai vu le diptyque de Fritz Lang Le tigre du Bengale et Le tombeau Indou. J’avais huit ans. En sortant j’ai su que je ne ferais pas autre chose. Devenir cinéaste. Devenir un raconteur d’histoire (mais aussi un explorateur de forme). Plus tard toujours dans ce même cinéma j’ai vu le Voyage des comédiens d’Angelopoulos. Et là ma vie a basculé. J’ai découvert un cinéma que je ne connaissais pas. Sans exagérer Pascal Mérigeau m’a sauvé la vie sans le savoir. A cette même époque j’ai découvert des œuvres qui allaient aussi bouleverser à jamais l’idée très conventionnelle que je me faisais du cinéma. Je cite les plus décisifs : Antonioni, India Song, Le camion, Son nom de Venise dans Calcutta désert, Le navire Night de Marguerite Duras, L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville, News from home et Jeanne Dielman de Chantal Akerman, Hitler de Syberberg, le cinéma expérimental américain (Jonas Mekas, Michael Snow) Douglas Sirk, Au film du temps et Alice dans les villes de Wenders, Fassbinder, Le décalogue de Kieslowski…. Mais celle qui a été la rencontre la plus importante de ma vie n’a pas été un cinéaste mais la chorégraphe allemande Pina Bausch découverte par hasard à l’âge de 16 ans. Son art m’a sauvé la vie. Je l’ai suivie jusqu’à sa mort. J’ai vu son œuvre un très grand nombre de fois et aujourd’hui encore son radicalisme continue de me bouleverser. Elle a été une éveilleuse. Et elle m’a appris quelque chose qui n’a pas de prix : LA LIBERTE.

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La Nuit appartient aux enfants est un récit à la première personne. Quelles sont les raisons du choix de cette perspective autobiographique ?

J’ai commencé par la fiction (semi autobiographique) et puis en parallèle j’ai éprouvé l’envie très forte de réaliser des documentaires frontalement autobiographiques. Ce n’était pas du tout un désir d’auto-fiction, mais il me semblait qu’il y avait dans ma vie (dans mon enfance surtout) certaines expériences qui pouvaient faire l’objet d’un travail narratif et esthétique intéressant. Encore une fois je le repère, un cinéaste pour moi est un raconteur d’histoire et un explorateur de forme, et l’un de va pas l’un sans l’autre. Je n’avais pas envie de me raconter par hygiène mentale. Si quelqu’un m’avait raconté l’histoire de LA NUIT APPARTIENT AUX ENFANTS j’aurais eu envie d’en faire un film. Malgré son aspect noir c’est un film sur la résilience. C’est l’histoire d’un petit garçon élevé par ses grands-parents maternels dans la France du général De Gaulle, qui, pour s’inventer des parents (son père ne l’aime pas et sa mère est une créature lointaine) copie l’anorexie de ses deux géniteurs pour se sentir proche d’eux. C’est un paradoxe mais c’est une pulsion de vie qui le pousse à arrêter de manger…  Il me semblait aussi qu’il y avait des spécificités de l’anorexie chez les garçons qui n’avaient, à ma connaissance, jamais fait l’objet d’un travail cinématographique. Je cherche toujours dans mes films autobiographiques le point de mon histoire où les autres peuvent se retrouver, le point d’universalité. L’écrivain Arthur Dreyfus a parlé de mensonge documentaire à propos de mes films de fiction. Et c’est vrai. Je tourne mes documentaires comme de la fiction et mes fictions comme des documentaires. Je ne cherche pas non plus la littéralité de l’expérience autobiographique. La vérité autobiographique n’existe pas. Forcément elle est reconstruite, réinventée même si tout est vrai. Et puis je cherche à proposer à mes spectateurs non pas un film mais une expérience visuelle, sensorielle, émotionnelle, un voyage au pays de l’autre. Je ne cherche pas à me débarrasser de mon histoire, je ne crois pas trop à la catharsis. Je cherche juste à la partager en relativisant les différences entre l’autre et moi. C’est une obsession qui remonte à loin. Quelque chose de primitif. Quand j’étais petit garçon personne ne me parlait à l’école, on ne m’invitait pas aux anniversaires, je n’avais pas d’amis. On me traitait de débile, d’attardé, de fille. J’en étais triste bien sûr, je ne comprenais pas ce que j’avais de moins que les autres. Mais ça ne m’arrêtait pas. Je confectionnais des poupées avec des cailloux et des morceaux de chiffons. C’était elles mes amies. Mes premières interlocutrices. Ma grande obsession (celle de tous les artistes je pense) c’est d’être aimé, d’être accepté, de montrer aux autres que je suis comme eux, que nos différences sont quantités négligeables. Qu’il y a plus de choses qui nous unissent que de choses qui nous séparent. L’envie de faire des films, de fédérer des spectateurs vient de là, aujourd’hui encore je reste plus que jamais ce vieux petit garçon qui cherche à être comme les autres et qui ne veux surtout pas se distinguer, qui ne veux surtout pas sortir du lot. Mon rêve de cinéaste est un rêve d’uniformisation. Je ne cherche pas à être plus que les autres mais à être juste comme les autres, être juste un parmi d’autres. Tous mes films autobiographiques ou non participent de ce désir secret. Arrêter d’être un passager clandestin de la vie pour devenir à part entière, en pleine lumière, un vivant parmi d’autre d’autres.

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Vous mobilisez toutes sortes d’images. Comment les avez-vous choisies ? Quelle importance ont-elles dans le récit ?

Mon travail de cinéaste est un travail sur l’hybridation, le collage. J’utilise dans tous mes films autobiographiques ou non des éléments de nature et de qualité différences. Photos, films documentaires, super 8, haute définition… j’aime beaucoup utiliser des images dont je ne suis pas l’auteur pour les cannibaliser en quelque sorte. Pour les dissoudre, les digérer dans mon propos, et les faire miennes. Ce n’est pas du tout le résultat d’une réflexion intellectuelle, le logos n’intervient jamais dans un acte de création, mais c’est ce qui me vient le plus naturellement. Peut-être que ça vient des œuvres chorégraphiques de Pina Bausch. Juxtaposer des éléments en apparence inadéquats, disparates, parfois incongrus pour casser cette tendance à l’illustration. Rien ne me fait autant horreur qu’un cinéma qui se contente d’illustrer une histoire, qui ne s’interroge pas sur le mode de narration. Le questionnement narratif est fondamental. Il m’est arrivé de ne pas tourner un film que j’avais écrit de A jusqu’à Z parce que je n’avais pas trouvé une technique de narration suffisamment adéquate, inventive, jubilatoire. La jubilation esthétique est une des émotions qui m’est la plus chère en tant de spectateur (Inland empire de Lynch, Oncle Boomee, L’Adieu au langage de Godard, les films de Lav Diaz, Naomi Kawase, Alain Cavalier, Jaurès de Vincent Dieutre…..)

La perspective psychiatrique concernant l’anorexie n’occupe pas une grande place dans votre film. La rejetez-vous complètement ? Ou lui faites-vous quand même une certaine place ?

 L’anorexie est juste un symptôme, je la traite comme tel. C’est l’histoire de quelqu’un qui n’a pas faim. Ce qui m’importe c’est la vision du monde, la Weltanschauung de ce petit garçon, pas forcément ce qui en est l’origine. L’anorexie est un élément parmi d’autres. Un film sur l’anorexie m’aurait semblé trop restrictif, j’ai voulu ouvrir le propos, laisser d’autres éléments s’agréger à lui….  J’aime mixer un thème avec d’autres thèmes en apparence sans rapport pour justement montrer les liens qui les unissent. C’est un travail de composition presque musical. D’ailleurs je commence mes films par le son et non par l’image. Les images naissent du son, et non l’inverse.

Pouvez-vous nous parler du titre de votre film ?

Je crois que ça vient directement de mon amour des romantiques allemands. La nuit m’a toujours protégé, un manteau de nuit pour traverser la vie sur la pointe des pieds sans déranger personne, un manteau d’invisibilité. Les enfants parfois ont peur de la nuit, mais la peur est aussi un moteur, un terrain de jeu de prédilection pour les enfants, en tout cas pour l’enfant que j’étais. En plus de l’anorexie je suis très tôt devenu insomniaque, j’avais le sentiment que la nuit m’appartenait, que la nuit j’avais ma place, une place que le jour ne me donnait pas…. Et je suis aujourd’hui encore plus que jamais ce vieil enfant qui attend la nuit comme une délivrance… délivrance de quoi ? Je ne sais pas trop. De lui-même peut-être. Etre une fois pour toutes délivré de soi est une sorte de graal, en tout cas pour moi.

E COMME ENTRETIEN – Diane Sara BOUZGARROU.

A propos de Je ne me souviens de rien, 2017, 59 minutes.

Quelle a été l’origine de votre film? Quelle a été sa genèse?

Cela a pris plusieurs années. Le point de départ, c’est la découverte de toutes ces archives (vidéos et sons) qui montraient ce moment de vie, cet épisode maniaco-dépressif traversé entre décembre 2010 et avril/mai 2011. L’homme qui partage ma vie [Thomas Jenkoe] avait pris des photos à l’époque et a réalisé un film (une Passion) assez rapidement après cet événement à partir de ces images. À ce moment-là, j’ai donc su qu’il y avait de la matière : il n’a utilisé que ses propres documents, mais m’a également montré quelques vidéos que j’avais prises au moment de l’épisode maniaque. À l’époque j’étais encore engluée dans un état dépressif qui me coupait de tout désir artistique et ma mémoire de cet événement était fragmentaire, j’étais dans un moment de vie où tout désir était éteint. Je n’ai que peu regardé ces rushes. Quelques années après, nous avons déménagé, j’allais mieux, et c’est là où j’ai découvert des photos, et l’étendue du matériel que Thomas avait stocké, ou qui était resté sauvegardés sur des cartes SD. Il me restait aussi deux carnets sur lesquels j’avais écrit, peint, dessiné à la clinique où j’ai séjourné en 2011. J’ai voulu regarder quelques rushes, mais j’ai très rapidement arrêté. J’étais extrêmement mal à l’aise face à ce que je découvrais. J’étais dans une phase étrange. Je n’arrivais pas à me remettre de ce moment, j’avais l’impression d’avoir tout perdu, que mon identité toute entière était un champ de ruines. Un immense fossé me séparait de celle que j’étais avant tout cela, et j’avais développé une grande nostalgie de cet avant, et même de l’état maniaque en soi. J’idéalisais beaucoup ce moment où l’on se sent surpuissant, en vie, en grande confiance. Ainsi, lorsque j’ai découvert des images qui montraient une réalité toute autre que celle dont j’avais gardé le souvenir, cela a été un choc. Certaines scènes me paraissaient totalement étrangères, je n’avais aucun souvenir de les avoir vécues, encore moins de les avoir filmées. Et j’avais honte. Néanmoins, j’étais intriguée par ces rushes, et je commençais à retrouver un certain élan créateur. J’ai rapidement trouvé ce concept intéressant : avoir une sorte de black out, une mémoire fragmentaire, des souvenirs inaccessibles à l’intérieur de soi, et de l’autre côté, avoir une mémoire sur ce disque dur externe. J’ai très vite eu envie finalement de faire ce film, malgré la gêne. J’ai trouvé le titre tout de suite, « Je ne me souviens de rien », et monté la première séquence, celle de la soirée arrosée au champagne, de même que le générique avec les photos.

Puis beaucoup de temps a passé. Je ne pouvais plus avancer car je n’étais pas capable d’aller au bout de la première étape du dérushage. Le projet de film est donc resté dans mes tiroirs pendant plusieurs années. Pendant toutes ces années, j’ai pu me rendre compte que la bipolarité était une maladie extrêmement médiatisée mais finalement mal comprise. J’avais conscience d’avoir des rushes qui montraient littéralement le trouble à son paroxysme. Le film est né de cette rencontre entre une volonté artistique (reconstruire une mémoire mutilée par des archives contenant tous ces souvenirs manquants) et un profond désir de montrer ce que représente cette maladie, pour celui qui la vit comme pour les proches qui entourent la personne souffrante.

Et j’ai eu la grande chance d’avoir des producteurs audacieux [le film est produit par Triptyque Films] qui m’ont offert la chance de faire partie d’un programme d’aide au court métrage (l’aide au programme du CNC) qui a lancé la production d’un film qui, sans cette aide, n’aurait peut-être jamais vu le jour.

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Avez-vous eu des conditions de réalisation, et de production, particulières pour mener à bien ce projet?

Le film a donc été produit par Triptyque Films. Je les connaissais très bien et ils savaient que je portais ce projet en moi depuis plusieurs années. Ils étaient d’ailleurs parfois plus convaincus que moi par ce projet. Lorsqu’ils ont construits leur projet pour l’aide au programme de production de films de court métrage du CNC, qui favorise le développement de sociétés de production en accordant une aide à la production d’un ou plusieurs films, ils ont choisis de proposer mon projet de film parmi les trois présentés devant cette commission. Nous avons eu la grande chance de recevoir cette aide et le projet choisi fut le mien, « Je ne me souviens de rien ». Soudainement, alors qu’il était en dormance depuis cinq ou six ans, il entrait en production. Le parcours de financement a de fait été plus court grâce à cette aide.

Le film a ensuite pu bénéficier du programme Cinéastes en Résidence proposé par l’association Périphérie à Montreuil. Agnès Bruckert (la monteuse du film) et moi avons ainsi pu monter pendant sept ou huit semaines là-bas. Les conditions étaient idéales, nous avons pu organiser plusieurs projections à différentes étapes du montage. Nous avions les retours de Michèle Soulignac et Gildas Mathieu, de même que ceux de personnes de confiance que nous avions choisis de convier, ainsi que bien sûr mes producteurs. Grâce à Périphérie, j’ai pu bénéficier de leur programme d’échange mis en place avec le Centre PRIM à Montréal. J’ai donc passé plusieurs semaines au Québec une fois le montage terminé, pour réaliser le montage son, le mixage et l’étalonnage.

Nous avons enfin obtenu également l’aide à la post-production Île-de-France, ce qui nous a permis de réaliser les dernières étapes de post-production du film.

C’est un parcours de production exemplaire, je suis extrêmement heureuse et consciente du privilège que cela a été de pouvoir réaliser ce film dans les meilleures conditions possibles.

Du point de vue de la réalisation du film, Je ne me souviens de rien avait la spécificité d’être majoritairement un film d’archives, ainsi les conditions de production et de réalisation étaient différentes d’autres films qui nécessitent un long temps de tournage. J’ai travaillé avec Agnès Bruckert pendant environ deux mois. Nous avons d’abord dérushé pendant dix jours, puis nous avons fait une pause, nous avons ensuite fait une première session de montage de 4 semaines si je me souviens bien, puis une pause encore. Un mois et demi plus tard, nous avons repris et terminé le film quatre semaines plus tard. Ce fut passionnant de travailler avec Agnès. Le film n’avait pas été pensé lors du tournage, les archives étaient brutes, elles étaient tournées dans de multiples formats. J’ai écrit un dossier et travaillé en amont, mais nous avons beaucoup construit le film dans cette salle de montage à Périphérie. Nous avons monté par blocs de séquences, puis cherché comment construire ce puzzle, avec les pièces manquantes. Nous avons décidé de le monter chronologiquement, en essayant à la fois de proposer au spectateur une expérience sensorielle, de faire ressentir ce que c’est que d’être dans cet état-là, toutes les variations d’humeur, l’excitation, l’élan de vie, l’angoisse, la violence, l’apathie, la peur. Nous avons trouvé peu à peu comment construire ce rapport entre le passé de l’archive et le présent du montage, ces textes écrits à l’écran. Tout a été ensuite affaire de rythme, une fois la place des séquences gravée dans le marbre, il a fallu affiner, préciser, resserrer tous les fils pour arriver à la forme finale.

J’ai ensuite travaillé le montage son et le mixage avec Bruno Bélanger et l’étalonnage avec Sylvain Cossette au Centre PRIM à Montréal, ce qui fut également un moment tout à fait passionnant. J’avais des rushes très « impurs », tournés à l’arrache, sans prise de son, avec des caméras bas de gamme, mais finalement nous avons travaillé d’arrache-pied et je suis très heureuse du travail accompli avec eux.

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Quel a été le parcours du film et son accueil public?

« Je ne me souviens de rien » a été présenté pour la première fois au festival Cinéma du Réel en 2017. Maria Bonsanti, qui était la directrice de ce festival, a été la première à soutenir ce film et cette première sélection fut très importante pour moi. Cette sélection et la mention obtenue (Mention spéciale du Jury des Jeunes) ont eu un vrai impact sur la suite de sa « carrière ». J’ai eu la chance que le film fasse sa première très rapidement. Nous avons fini la post-production de « Je ne me souviens de rien » littéralement quelques jours avant le festival. Et le présenter dans la grande salle du Forum des Images devant ma famille, mes amis, et toutes ces personnes inconnues fut un très beau moment pour moi. J’ai eu de très beaux retours, qu’il s’agisse des festivals en France ou à l’étranger, comme lors des projections qui ont eu lieu dans le cadre de colloques sur la santé mentale, ou de projections hors les murs de Cinéma du Réel, organisées par Périphérie ou par les distributrices du film. Doc(k)s 66 et Ubuntu Culture sont les deux sociétés qui ont pris le risque de diffuser mon film. Il ne s’agit pas d’un long métrage, il n’est pas si courant, lorsque l’on réalise un moyen métrage de trouver un distributeur et Aleksandra Cheuvreux, Violaine Harchin et Irène Oger ont fait un travail remarquable et ont permis au film d’exister, d’être projeté dans de nombreux endroits.

Après Cinéma du Réel, le film a notamment été présenté au Festival Côté Court, aux États généraux du film documentaire de Lussas, aux Écrans Documentaires d’Arcueil (où il a obtenu le Prix des Lycéens). Le film a fait sa première internationale au Festival International de documentaire de Jihlava (République Tchèque), puis a été présenté aux Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal, au Torino Film Festival, au DOK. Fest München. J’ai aussi présenté le film dans différents événements autour de la santé mentale, à Bruxelles, à Lyon, à Paris, Montreuil.

Le film a été extrêmement bien accueilli. C’était une certaine prise de risque, ce film, j’étais très consciente de cela. Il s’agit d’un film autobiographique, où je suis omniprésente, en plein état maniaque, qui accentue ce que l’on reproche à ce genre, le narcissisme, l’exhibitionnisme etc. Nous avons été très exigeantes, Agnès et moi, sur cette question et avons tout fait pour que le film ne soit pas impudique, ne tombe pas du mauvais côté de la barrière, mais on n’est pas pour autant sur d’avoir réussi. Ainsi, quand les spectateurs reçoivent si bien un film, qu’ils ont d’aussi belles réactions, c’est assez beau, assez doux. Cela ne veut pas dire que le film a été apprécié par tout le monde, et tant mieux d’ailleurs. Mais en tout cas, ce fut un moment très agréable pour moi, car il y avait à la fois un réel intérêt pour le sujet, beaucoup de personnes aussi qui étaient touchées de près ou de loin par les troubles psychiatriques en général et qui sont venues me parler, ce qui était très touchant pour moi. C’était important que le film puisse avoir cet écho là, qu’il ne trahisse pas ce que cela peut représenter pour une personne qui porte en lui ce trouble, ou pour la famille de ces personnes. J’avais à coeur que cela puisse leur parler. Et j’avais à cœur bien sûr aussi que cela puisse avoir un impact sur chaque spectateur, touché ou pas par cette question. Enfin, et c’était fondamental pour moi, il y a eu beaucoup de discussions de cinéma, notamment autour du montage. Je voulais absolument que ce film soit un film. Pas un témoignage, ou un objet thérapeutique, mais bien un objet cinématographique. Et ce fut un vrai plaisir que de pouvoir parler du montage, de la réalisation du film et de sentir que l’on ne parlait pas que du sujet, mais bien de cinéma.

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Sur quoi travaillez-vous actuellement?

Je travaille principalement sur deux projets, très différents l’un de l’autre. Mon projet principal est un long métrage documentaire coréalisé avec Thomas Jenkoe. Il s’appelle « This Land of mine », et est produit par Jean-Laurent Csinidis (Films de Force Majeure). Cela fait trois ans que nous travaillons sur ce projet, et nous arrivons maintenant à l’étape de la production du film, du tournage qui, nous l’espérons, pourra commencer cette année. Le film a pour décor et pour sujet l’Est de l’État du Kentucky aux États-Unis. Nous voulons faire le portrait de cette région atypique, extrêmement sinistrée mais avec une identité extrêmement forte, et de ses habitants,  que les autres américains surnomment les « hillbillies ». « This Land of mine » est centré autour de la subjectivité d’un personnage, Brian Ritchie, fermier et écrivain, qui dédie sa vie à son « Land », à ce territoire qui le passionne. Brian incarne toute la complexité de cette région. Dans notre film, nous entrerons dans son flux de conscience pour tenter de capturer, de comprendre ce qui le lie si viscéralement à l’Eastern Kentucky. Le film pose en effet la question de l’appartenance à un lieu, de l’attachement que l’on peut ressentir pour un territoire, de ce qui se joue entre l’homme et la terre qui la vu naître, ou sur laquelle il a choisi de s’enraciner.

Je mène en parallèle un autre projet qui en est au stade de l’écriture. C’est un projet de moyen métrage que je suis très heureuse de pouvoir écrire en partie au Moulin d’Andé.  Proche de « Je ne me souviens de rien » en ce qu’il explore les tourments de la psyché, la violence des pulsions que l’on porte en soi, il sera centré sur l’un de mes amis, dont je veux faire le portrait. Partant de sa passion presque érotique pour un serial killer américain, nous dériverons ensemble dans les lieux de son passé, tandis qu’il nous fera le récit de sa vie sur laquelle il pose un regard que je trouve tout à fait unique et bouleversant.

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