E COMME ENTRETIEN / Laetitia Mikles

Vous venez d’obtenir une étoile de la Scam pour Kijima Stories. Quelle a été la genèse de ce film ?

En 2007 j’ai eu la chance de pouvoir séjourner au Japon dans le cadre de la résidence d’artistes de la Villa Kujoyama pour un projet de documentaire sur Naomi Kawase. Durant ce premier séjour de six mois, j’ai eu vent de l’histoire d’un certain Kijima, un yakuza qui, après avoir travaillé de nombreuses années au sein d’un gang de mafieux d’Osaka, avait décidé de changer de vie et de… devenir moine. Je trouvais que ce bouleversement existentiel était si drastique qu’il était propre à faire l’objet d’un documentaire. Mais un documentaire qui flirte avec la fiction, le rêve, le fantasme : le yakuza, dans notre imaginaire d’Occidentaux, c’est avant tout un personnage de films noirs. Il en devenait presque irréel.

Et ses conditions de réalisation ?

Nous étions une petite équipe de cinq personnes : Nicolas Duchêne (chef opérateur), Nathanaël Mikles (le dessinateur qui mène l’enquête du film mais dont on ne voit que les mains et les dessins), Céline De Vos (traductrice), Victor Pereira (preneur de son). Entassés dans un mini-van nous avons sillonné le nord du Japon, l’île de Hokkaïdo, la plus sauvage de l’archipel, pendant trois semaines pour aller à la rencontre d’inconnus qui accepteraient d’imaginer avec nous qui pouvait bien être ce fameux M. Kijima. De retour en France, il y a eu un gros travail de montage car l’idée était de recréer une atmosphère de film noir, de jouer avec les codes de l’eiga yakuza. Pour cela, j’ai demandé à Martin Wheeler de créer cette musique étrange et inquiétante. Pendant le travail du montage (avec Emmanuelle Pencalet et Marie-Pierre Frappier) on a également jonglé entre les prises de vues réelles et les courtes séquences d’animation que Nathanaël et David Martin, l’animateur créaient en parallèle, avec une technique spéciale que je trouve particulièrement poétique : l’animation en peinture sur plaque de verre.

Peut-on vous considérer comme « spécialiste » du cinéma japonais ?

Je ne suis pas du tout une spécialiste de la question mais il y a des films documentaires japonais qui m’ont très fortement marquée : les documentaires politiques et très engagés de Shinsuke Ogawa sur la lutte d’une petite communauté d’agriculteurs contre la construction de l’aéroport de Narita (Heta Buraku) et un de mes préférés : le Village des kakis rouges, chronique d’un village dans lequel chaque habitant se targue d’avoir inventé l’éplucheur de kakis. Les documentaires de Shohei Imamura aussi pour leur façon d’interroger l’histoire du pays et ses conformismes (l’Histoire du Japon racontée par une hôtesse de bar). Plus récemment, Elise Domenach m’a fait découvrir les documentaires de Kazuhiro Soda (Campaign). Et puis, il y a bien sûr les documentaires intimistes de Naomi Kawase.

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Vous avez réalisé un hommage à Naomi Kawase, Rien ne s’efface. Quels sont vos liens avec cette réalisatrice ?

Je l’ai rencontrée pour la première fois en 2001 alors que le festival Visions du Réel à Nyon (en Suisse) lui consacrait une rétrospective. J’ai découvert son premier long-métrage de fiction Moe no Suzaku et surtout ses documentaires : Ni tsutsumarete, Katatsumori, Kya ka ra ba a. J’aime le côté « faussement ingénu » de son cinéma. Les films de Kawase – notamment ses documentaires – paraissent parfois contemplatifs, doux, presque naïvement animistes, et puis soudain, il y a un élément profondément perturbateur qui va venir détruire cette soi-disant douceur : une rencontre, un défi, une dispute… qui vous malmène et vous trouble, créent le malaise. Lors du festival, j’avais enregistré notre entretien, une conversation décontractée, très amicale.  Mais quand je suis rentrée en France, l’entretien avait disparu. De ce raté, de cette frustration, est née l’idée de faire un film : Rien ne s’efface. Pendant le tournage qui s’est déroulé sur deux sessions (lune de six mois, l’autre d’un mois) elle s’est montrée aussi complexe que dans ses films, m’offrant parfois des pans de son intimité, pour aussitôt, tirer la porte sur son mystère. Pas facile de la cerner.

Pouvez-vous nous parler de vos autres réalisations.

J’ai réalisé des documentaires de création sur la question du langage, par exemple avec Touchée, en m’intéressant au langage tactile qu’utilisent les personnes sourdes-aveugles qui communiquent entre elles uniquement par des signes réalisés dans les mains ; ou encore avec Lucie va à l’école, qui racontait comment Lucie, une petite fille trisomique se débrouillait au sein de sa classe d’école maternelle. Le silence a été le thème d’un autre documentaire : De profundis, co réal O. Cieshelski. C’est une plongée dans les eaux froides et silencieuses du lac de Vouglans dans lequel gît un monastère du 12ème siècle et comment ce lieu particulier résonne chez différents témoins. Après le film sur Naomi Kawase, j’ai réalisé un autre portrait d’artiste, celui du plasticien Laurent Pariente (Et là-bas souffle le vent) et sur son rapport si particulier et si insolite à l’énergie créatrice. Parallèlement à la réalisation documentaire, j’ai me suis initiée à l’écriture scénaristique et j’ai réalisé un court-métrage de fiction, Le Vice caché des Navajos, sur l’obsession d’un photographe pour la paupière tombante d’une jeune fille.

 Vous enseignez le documentaire. A qui cet enseignement s’adresse-t-il et quels en sont les grands thèmes ?

J’ai enseigné l’histoire du cinéma documentaire français à l’université British Council, à l’Université Paris 3, j’ai encadré des étudiants de l’Esra ou d’Efficom et j’ai fait des interventions au sein de différentes écoles d’art. Mais j’ai surtout été formatrice pour des professionnels de l’audiovisuel pour les former à l’écriture et à tout le travail de conception d’un documentaire de création.

Vous êtes aussi critique de cinéma. Quelle place cela a-t-il dans vos activités ?

J’écris pour la revue Positif depuis 1998 et c’est une grande fierté pour moi d’écrire dans une revue cinéphile aussi exigeante, au sein d’une équipe de passionnés, de vrais amoureux du cinéma. Malheureusement je n’ai pas assez de temps pour écrire aussi régulièrement que je le voudrais mais, en tant que réalisatrice, je dois beaucoup à ce travail de critique qui m’a permis de me forger l’œil, de développer une pensée critique sur mon propre travail, et de rencontrer des réalisateurs que j’admire.

Comment pouvez-vous définir le rôle de la critique aujourd’hui ? En particulier en ce qui concerne le documentaire.

Dans l’idéal, le critique est un explorateur. Il part défricher en terres inconnues (cinématographies étrangères, innovations formelles ou narratives) et de ses prospections rapporte des films qui risqueraient d’être invisibles et confidentiels. Idéalement, le critique sort le spectateur de sa zone de confort et l’incite à aller voir des films qui dérangent et renouvellent ses habitudes de spectateur. C’est particulièrement vrai pour le documentaire de création qui a si peu de visibilité (à part les festivals et quelques autres moyens de diffusion somme toute confidentiels). Il y a aussi une côté père ou mère fouettard(e) chez le critique : il y a un certain plaisir à dézinguer un film paresseux, creux, vain et contrebalancer les grands artifices de promotion qui tentent de l’imposer sur les écrans souvent au détriment de films plus discrets. Et puis, je pense que le critique peut aussi avoir le rôle d’un « sparring partner » : permettre au spectateur d’un film de se forger sa propre opinion, d’affiner son propre point de vue en les confrontant à ceux d’un partenaire aguerri, fourbir ses arguments, et peut-être après la lecture d’une critique, apprécier d’autant plus le film.

Comment voyez-vous les grands enjeux du cinéma documentaire en France aujourd’hui (production, distribution …)

Les grandes chaînes de télévision publiques, que ce soit France 2, France 3, France 5 et – il faut le souligner parce que c’est déplorable –  Arte, ne laissent aucune place au documentaire de création. Bien sûr, ces chaînes produisent et diffusent du documentaire mais au mieux ce sera du grand reportage de qualité, ou du bon « documentaire de société », mais jamais du documentaire de création avec cette inventivité de forme qui le caractérise, cette façon d’aborder son sujet par un angle inédit et personnel. Le vrai documentaire de création ne survit aujourd’hui que grâce à quelques chaînes locales à la diffusion confidentielle, dont l’engagement permet le montage financier du film. Malheureusement aujourd’hui, en matière de production et de diffusion du documentaire, les fronts sur lesquels se battre sont nombreux, comme le pointe régulièrement le collectif « Nous sommes le documentaire ».

Qu’est-ce qui caractérise pour vous un documentaire « de création » ?

Pour moi le documentaire de création doit pouvoir combiner une exigence du fond avec une inventivité dans la forme. Le documentaire de création doit faire bouger les lignes, inventer de nouvelles manières de mettre en image le réel, questionner la porosité entre la réalité et l’imaginaire, le rêve, le fantasme, avec un respect absolu du terrain et des personnes filmées.

Quels sont vos projets actuels ?

Il y a quelques jours j’ai reçu une excellente nouvelle : mon scénario Four Hands que j’avais développé dans le cadre de l’atelier de scénario de la Femis, puis avec l’aide de Dreamago, vient de passer en demi-finale d’un des plus grands concours de scénarios des Etats-Unis, le Page Screenwriting Awards. C’est une grande fierté car il faut savoir qu’il y avait au départ près de 7.000 concurrents, donc c’est très encourageant. C’est une libre interprétation de l’histoire vraie d’Helen Keller, quelques années de sa vie adulte. Helen Keller est une jeune femme sourde et aveugle, obligée de communiquer grâce à un langage tactile, qui est parvenue à sortir diplômée de l’université de Boston grâce à son extraordinaire amitié avec Anne Sullivan, son interprète. Sinon, je commence le tournage d’un documentaire sur un jeune homme tombé amoureux de Brel (Que l’amour). Et je prépare aussi le tournage  d’un court-métrage de fiction, Demi-Sang pour le printemps 2018. Là encore il y est question de sensualité tactile et de langage corporel.

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Sur Kijima stories lire Y COMME YAKUZA

 

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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