A COMME AMOUR A L’ADOLESCENCE

800 kilomètres de différence – Romance, Claire Simon, 2001, 59 minutes

Un film sur les amours d’adolescents n’est-il pas condamné à tomber dans un sentimentalisme facile ? Et le regard que peuvent porter les adultes sur un premier amour peut-il être autre chose qu’une effusion de nostalgie ? Avec 800 kilomètres de différence, Claire Simon relève le défi et tout en n’évitant pas les clichés – le premier amour, inoubliable, qui engage l’avenir dès 15 ans – réussit à traiter de l’adolescence sans mièvrerie. Mieux, s’il a y un côté banal dans cette amourette de jeunesse, c’est justement que la cinéaste ne cherche pas du tout à éviter les idées reçues. L’objet du film est plutôt de les travailler de l’intérieur, de montrer comment cet idéalisme de la pureté et de l’enthousiasme amoureux hante l’imaginaire des adultes, à travers celui d’une cinéaste et d’une mère.

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Manon, lycéenne parisienne de 15 ans, passe ses vacances dans un petit village du Var avec sa mère, la cinéaste. Le film est donc d’emblée situé dans le cadre d’une histoire familiale. S’il raconte l’aventure amoureuse de Manon avec Greg, apprenti boulanger chez son père dans le village, c’est précisément à travers le regard de cette mère cinéaste qui prend un plaisir évident à filmer le visage de ce jeune garçon et surtout celui de sa propre fille, nymphette pleinement épanouie par le soleil des vacances et la rencontre amoureuse. La cinéaste dialogue avec eux, leur pose tour à tour des questions, en restant rigoureusement hors-champ. Leurs réponses s’adressent beaucoup plus à la caméra (donc au spectateur) qu’à la femme qui les questionne et les regarde vivre de façon évidemment intéressée. En tant que mère, comment perçoit-elle l’engagement amoureux de sa fille ? Ne s’agit-il pas au fond qu’une simple parenthèse destinée à devenir dès la fin des vacances un simple souvenir ? En tant que cinéaste, n’est-elle pas tentée de systématiser les différences qui existent entre les deux adolescents, renvoyant alors le film du côté des amours impossibles, vouées dès le premier baiser à la séparation ?

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Outre la distance géographique indiquée dans le titre, bien des choses distinguent en effet les deux jeunes amoureux. Elle vit à Paris, une fille des villes ; il vit dans un petit village du Midi. Elle est lycéenne, attirée par la culture et la littérature ; il est apprenti boulanger et se passionne pour le foot et la chasse au sanglier. Elle a 15 ans, lui plus de 18 puisqu’il conduit une voiture. Elle vit avec sa mère qui est cinéaste (il n’est pratiquement pas question du père) ; il vit avec son père qui lui est boulanger, sa mère n’étant même pas évoquée. Cette dissymétrie familiale peut être due au hasard, elle implique néanmoins une différence fondamentale entre les parents et leur enfant respectif, le père de Greg n’ayant à l’évidence pas le même type de complicité qui existe entre la cinéaste et sa fille, complicité indispensable à la réalisation du film.

800 kilomètres de différence n’échappe pas à la représentation romantique de l’adolescence comme moment du rêve et peut-être de l’illusion, chez les jeunes filles du moins. Mais en incluant dans la trame narrative le rapport intime de la cinéaste avec sa propre fille, Claire Simon s’interroge sur la fonction représentative du cinéma.

Où est le réel dans son film ? Pour éviter la question on peut répondre en évoquant le filmage de la fabrication du pain dans le fournil du père de Greg. On pourrait aussi répondre qu’il est dans la sincérité toute naïve du sentiment amoureux de Manon. Le dernier plan du film, ce long travelling sur le quai de la gare, les maisons de la ville que quitte le train, avec en son off de discrets pleurs qu’on devine être ceux de la jeune fille qu’on n’entrevoit qu’une fraction de seconde dans un reflet de la vitre du compartiment, semble nous dire que cet amour de vacances n’est en fait qu’une mise en scène de cinéma.

 

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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