E COMME EMIGRATION.

Les larmes de l’émigration, Alassane Diago, 2009, 78 mn.

Barcelone ou la mort, Idrissa Guiro, 2008, 52 mn.

Migrer c’est quitter. C’est perdre. Perdre son chez soi, son home, être dès le premier pas homeless, hors de chez soi, hors de soi. Etre déraciné. Migrer c’est perdre son identité.

Quitter ce n’est pas seulement partir. C’est rompre. Rompre le lien, avec sa terre, avec sa famille, avec sa société.

Ceux qui émigrent, ce sont d’abord les hommes. Seuls. Ce ne sera que dans les grands exodes dus à la guerre qu’on verra des familles entières partir ensemble. Mais dans un premier temps, ceux qui partent pour aller chercher du travail, polonais, italiens, algériens, africains, partent seuls. Ils laissent leur pays, mais aussi leur famille, leur femme, leurs enfants, leur mère. En Afrique, la situation de la femme c’est d’abord d’avoir été quittée, abandonnée, délaissée.

larmes émigration

Comment vivent celles qui restent, qui attendent un retour qui devient, chaque jour qui passe, chaque mois, chaque année, plus improbable. Impossible en fait. Comment vivent celles qui passent leur vie à attendre, sans avoir de nouvelles. Une attente sans fin. Dans une Afrique sans hommes, sans maris, sans fils. Car le fils aussi partira, comme le père, laissant à son tour sa femme et ses enfants.

Alassane a lui aussi quitté son village, comme son père, ce père qu’il n’a pas connu, ou si peu, ce père qui est parti laissant sa femme et ses enfants (un garçon et une fille) presque mourir de faim. Mais s’il était resté il n’avait pas les moyens de les nourrir. Ce père parti, disparu, qui n’a jamais donné de nouvelles, qui n’a jamais envoyé d’argent, qu’est-il devenu.

Alassane, devenu cinéaste, revient dans son village au sahel, pour filmer ceux qui sont restés, sa mère et sa sœur, filmer leur attente, filmer leur souffrance d’être abandonnés.

Le cinéaste filme essentiellement sa mère, en longs plans fixes, parfois en très gros plans sur son visage. Elle est assise sur une natte devant sa case, ou dans la pièce où elle vit. Elle répond aux questions de son fils, en s’efforçant de ne pas pleurer. Elle dit la souffrance de l’abandon. Le fils insiste. Il faut que la mère explique à son fils pourquoi elle a toujours attendu un mari disparu, qui a très bien pu refaire sa vie ailleurs.

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Le cinéaste fait aussi parler sa sœur. Son mari l’a quittée elle aussi, la laissant avec une petite fille qui n’a jamais connu son père, comme elle n’a jamais connu le sien. Pourra-t-elle, elle aussi, comme sa mère, passer sa vie dans cette attente ? Est-il possible pour elle de laisser sa fille grandir sans père. Des questions qui restent sans réponses.

Venu filmer sa mère, Alassane filme aussi son village, dans ce sahel pauvre et aride où ne poussent que quelques arbres, ou quelques herbes souvent insuffisantes pour nourrir les troupeaux. La bande son du fil, très travaillée, crée une ambiance bien particulière. Pas de bruit de moteur, pas de discussion.  Juste un coq, une vache, ou un âne. Ou l’appel  à la prière. On ne voit pratiquement pas d’homme. Sauf sur les photos du père, que la mère montre à son fils. Avec quelques vêtements, les seules choses qui restent de lui.

Le départ. Partir quoi qu’il en coûte. Les obstacles, les difficultés, les dangers sont  connus de tous. Et tous ne réussiront pas. S’ils sont obligés de revenir, après l’échec, ce sera pour repartir plus tard, tenter sa chance une nouvelle fois. Les dangers, la mer, les passeurs, les frontières, les polices. Bien des films nous proposent ces récits des conditions du départ et ensuite du voyage. Tous nous parlent de ceux qui se sont perdus en voyage.

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Le récit de Mamadou : Mamadou en est à sa deuxième tentative de gagner l’Europe. Cette fois-ci, cela a vraiment fini très mal. Le récit de ce voyage est fait en voix off sur des images du village et de la mer vue de la côte. Ce voyage, tous ceux qui l’entreprennent en connaissent les dangers. 1300 kilomètres pour gagner les canaries en pirogue. Une pirogue qui peut contenir 70 passagers. Ils seront 80 sur les 110 présents au départ à s’entasser tant bien que mal à son bord. Cinq jours et cinq nuits de navigation lorsque tout se passe bien. Mais la mer est imprévisible et la tempête que la pirogue devra affronter sera terrible, au point de l’obliger à faire demi-tour. Le récit de Mamadou nous donne tous les détails de ce voyage vers l’espoir devenu un véritable enfer. Ces vagues immenses, la pirogue qui se remplit d’eau, la faim et la soif des passagers qui sont tous malades, le soleil brulant le jour et le froid de la nuit. S’ils sont tous sauvés en fin de compte, cela tient du miracle. Six mois après son retour au village, Mamadou est prêt à partir à nouveau. Un jour, il rejoindra son frère à Barcelone.

Le film d’Idrissa Guiro nous montre l’émigration depuis l’Afrique, l’émigration vu par les Africains, depuis un petit village de pêcheur au Sénégal, Pas vraiment une station balnéaire. Tous ses habitants disent qu’ici il n’y a plus rien. Pas de travail, pas d’avenir, plus aucun espoir. La pêche ? Il n’y a plus de poissons depuis que les chalutiers japonais ou chinois viennent de plus en plus nombreux et prennent tout. Il ne reste plus rien dans la mer pour que les africains puissent seulement se nourrir. Alors, on coupe des arbres, on taille des planches pour construire des pirogues. Des pirogues qui ne serviront pas à cette pêche devenue infructueuse, mais qui représentent l’espoir, celui d’atteindre la Terre Promise.

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Barcelone promue au rang de Terre promise. Barcelone, c’est-à-dire l’Europe, les pays riches, l’Espagne ou l’Italie d’abord, la France et les pays du nord ensuite avec de la chance, beaucoup de chance. Depuis l’Afrique noire, la porte d’entrée ce sera les Canaries, par la mer. L’Europe qu’il faut atteindre coûte que coûte, au mépris de tous les dangers, en risquant sa propre vie. Tous connaissent autour d’eux des amis, des frères ou des cousins, qui n’en sont pas revenus. Quelques-uns ont réussi. Ils envoient de l’argent. C’est souvent le seul revenu de toute une famille. Alors, lorsque les plus jeunes veulent à leur tour quitter l’Afrique et sa misère, personne ne les retient, malgré la douleur des mères. Barcelone ou la mort, traduction de la formule qui résume à elle seule tout le problème de l’immigration : Barça ou Barsakh.

 

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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