C COMME CHINE -Commerce.

Na China.  Marie Voignier, France, China, Cameroon, 2020, 71 minutes

Le commerce entre la Chine et l’Afrique. Il est bien connu que la Chine est en train d’envahir l’Afrique. Pour écouler son énorme production. Des produits pas toujours de grande qualité. Surtout du textile, des vêtements. Des objets de marque sans marque. La mode à bas prix.

Mais ce commerce est-il toujours à sens unique ? C’est tout l’intérêt, et l’originalité, du film de Marie Voignier de nous montrer l’arrivée et l’activité commerciale de l’Afrique en Chine. Une activité qui n’a pas la même échelle. Ni les mêmes méthodes.

Nous suivons dans le film quatre Africaines originaires du Cameron. Elles sont installées à Canton et travaillant dans le textile, elles sont venues ici pour acheter de quoi alimenter leurs boutiques là-bas.  Ou bien elles viennent s’installer en créant un salon de coiffure par exemple. Et essayer de lancer la mode des tresses.

La presque totalité du film se passe dans des boutiques chinoises de vêtement ou dans des entrepôts où l’on conditionne les achats en gros pour les expédier. Les boutiques sont de véritables cavernes d’Ali Baba. On s’y perdrait facilement au milieu de tant de tissus, de robes et autres pantalons. Le tout bien sûr particulièrement coloré. Nos Africaines explorent, commentent, jugent de la qualité (pas toujours satisfaisante). Et elles discutent les prix. La vendeuse chinoise consent parfois des rabais. Mais le marchandage aboutit le plus souvent à un accord. Au Cameron une partie de la clientèle – la plus fortunée – attend des produits de bonne qualité, alors que les chinois importent surtout du bas de gamme, bon marchais.

Nos Africaines sont particulièrement à l’aise dans leurs négociations. Bien sûr elles ont à subir – et à contourner – les tracasseries administratives. Surtout pour ouvrir une boutique. L’obtention des visas est aussi une préoccupation. Mais elles manient l’argent avec une grand habileté. Il n’y a pas que les chinois qui ont le sens du commerce.

Le monde du textile en Chine avait déjà été filmé par des documentaristes, mais plutôt au niveau de la fabrication, les petits ateliers où les ouvriers passent la journée à la machine à coudre, ou les grandes structures où le travail est à la chaine. Des travailleurs souvent venus de campagnes lointaines en espérant gagner le plus d’argent possible par ce travail aliénant. Dans cette perspective, on reverra avec intérêt Argent amer de Wang Bing ou Le dernier train de Lixin Fan, parmi bien d’autres.

Na China a pour lui d’être tourné en Chine par une cinéaste française, avec pour personnages principaux des Africaines.

Visions du réel 2020.

M COMME MIGRANT – Portrait.

Traverser. Joël Richmond Mathieu Akafou, – France, Burkina Faso, Belgium, 2020 77 minutes

Partir. Traverser la mer. Traverser des frontières. Traverser des pays. Partir toujours. Traverser d’autres frontières, d’autres pays. Traverser les montagnes. Traverser la vie.

Traverser les épreuves. Traverser les souffrances. Traverser les difficultés. Traverser les apparences aussi, ce monde où le bonheur fuit sans cesse devant soi.

Ne faire que passer. Pour aller ailleurs. Pour aller plus loin. Là-bas, où la vie sera meilleure.

Le film de Mathieu Akafou fait le portrait de Junior, migrant qui ne vient pas d’un pays en guerre, l’Afghanistan ou la Syrie. Migrant parmi tant d’autres qui quittent l’Afrique avec le rêve de l’Europe en tête, simplement l’espoir d’une autre vie.

Junior a quitté sa mère, ses amis, sa famille en Côte d’Ivoire. Il a traversé la Méditerranée. Il a connu la prison en Lybie. Nous le retrouvons en Italie où il a une place d’hébergement dans un camp organisé par une association. Mais il ne peut pas rester. Il veut aller en France. Il doit aller en France. Le film se terminera à son arrivée à paris où il n’a pas d’hébergement. Il appelle au secours. Devra-t-il dormir dans la rue.

Junior est un garçon sensible. Très sensible. Nous le voyons souvent pleurer. Lors de l’enterrement qui ouvre le film en Afrique. Lorsqu’il parle avec sa mère une fois arrivé en Europe. Et puis il a des relations compliquées avec ses petites amies. Amanita, Michelle, Brigitte, son amie « blanche » comme il dit. Il passe de l’une à l’autre. Il est sans doute sincère lorsqu’il dit à Michele qu’il l’aime. Mais cela ne suffit pas. Il ne fait pas ce qu’il faut pour ne pas être abandonné.

Traverser est un film sur l’émigration africaine, réalisé par un cinéaste africain. L’émigration vue de l’intérieur. Il met plus l’accent sur le vécu intérieur que sur les conditions matérielles du voyage. Un voyage solitaire où le seul lien avec le monde est le téléphone portable. Qui permet de parler avec sa mère. La personne qui compte le plus pour lui, vers laquelle il se tourne sans cesse. Pour trouver auprès d’elle, le point d’appui qui lui manque si souvent.

Après Vivre riche, Traverser est le deuxième film réalisé par Mathieu Akafou où apparaît Touré Inza Junior. Il faisait alors parti d’un groupe de jeunes qui montaient des coups plutôt louches pour extorquer des européens. Des européennes plutôt d’ailleurs. Des situations souvent sans issue, qui ne pouvaient que laisser Junior insatisfait. Il n’est pas étonnant qu’il ne penser qu’à partir. La France lui apportera-t-elle le salut ?

Visions du réel 2020.

En 2017, Vivre Riche avait obtenu le Prix du meilleur moyen métrage à Visions du réel.

R COMME REVE – Afrique

Talking dreams. Bruno Rocchi, Italie, 2020, 38 minutes.

Dévoiler la signification des rêves, en Afrique, un art qui tient plus de la divination que de l’interprétation psychanalytique. Un art qui permet de prédire l’avenir. Si du moins le rêveur suit les conseils qui lui sont donnés et les prescriptions qui accompagnent toujours la révélation du sens de son rêve.

Ici, c’est une femme qui en a le pouvoir. Elle le fait dans une émission de radio assise à côté de l’animateur-présentateur de l’émission filmée toujours dans le même cadrage, ce qui tient lieu de studio. Les auditeurs appellent, racontent leur rêve. Sans hésitation, elle leur dit ce qu’il signifie.

Les récits de rêves qui sont proposés sont courts, souvent concrets, mais bien sûr toujours obscure au premier abord. Leur « interprétation » s’appuie sur une symbolique traditionnelle, mais aussi sur une sorte de bon sens renvoyant à la vie sociale quotidienne. Ey puis ce qui intéresse le rêveur, ce qui explique son appel à la radio, c’est de connaître son avenir. Sera-t-il faste ou néfaste ? Et comment l’affronter au mieux.

Ces séances radiophoniques sont montées en parallèle avec un autre récit, celui du désir de migration. Le rêve, au sens d’aspiration ou d’anticipation du futur, ce serait donc toujours de quitter l’Afrique, de gagner l’Europe, quelle que soit la difficulté de réalisation de ce projet. Les images que nous propose alors le cinéaste sont souvent banales et renvoyant à la quotidienneté de la vie africaine. Mais le film est aussi fait d’images beaucoup plus mystérieuses, qui échappent justement à cette quotidienneté.

Le film de Bruno Rocchi nous présente une Afrique où le mystère, voire le fantastique, imprègne toute réalité, même la plus triviale. Le rêve y occupe une place centrale, indiquant comment s’accommoder au mieux d’une condition matérielle et sociale qui n’offre guère de perspective d’avenir – et si possible d’y échapper.  

En Afrique comme ailleurs, il n’est pas possible de vivre sans rêver.

S COMME SOUDAN – Cinéma

Talking about trees, Suhaib Gasmelbari, France, Allemagne, Soudan, 2019,  94 minutes.

 Un cinéma soudanais a-t-il existé un jour ? Un jour lointain sans doute. Mais la présence dans le film de de ceux qui l’ont fait vivre dans ce passé en est la preuve évidente. D’autant plus que la présentation d’extraits, sauvés on ne sait trop comment de la destruction, en est la confirmation sans appel. Le cinéma a bien existé un jour au Soudan, mais il a été victime de la dictature, comme au Cambodge dans d’autres conditions bien sûr, mais avec le même résultat : films interdits, destruction des pellicules, cinéastes poursuivis ou emprisonnés. Comme sous toutes les dictatures, l’art et la culture doivent être anéantis.

Au Soudan, le cinéma peut-il renaître de ses cendres dès lors que la dictature est renversée ? Les cinéastes du passé, ces survivants du cataclysme, plus très jeunes mais toujours pleins de rêves et d’espoir, le croient et vont se lancer dans cette entreprise, folle mais grandiose, de résurrection. Avec comme premier objectif d’ouvrir une salle de cinéma et permettre enfin à une jeunesse qui n’en a jamais eu la possibilité de découvrir le cinéma. Une véritable aventure, une épopée presque, en tout cas un parcours plein d’obstacles.

Le film de Suhaib Gasmelbari est donc d’abord un hommage au cinéma, un cinéma qui est voulu indestructible, plus fort que toutes les puissances politiques et militaires. Et il est aussi un hommage aux cinéastes, ceux qui résistent, ceux qui peuvent aller jusqu’à donner leur vie pour que la lumière des projecteurs ne soient pas éteinte. Au Soudan les membres du Sudanese Film Group sont de ceux-là. Leurs rires sont des plus communicatifs. Et leurs jeux – filmer même avec une caméra en bois – montrent leur foi dans le cinéma et le plaisir qu’ils peuvent en retirer.

Un film particulièrement optimiste.

E COMME ENTRETIEN – Géraldine Berger

Parlez-nous de votre formation. Comment vous êtes-vous destinée à devenir cinéaste ?

Avant de découvrir le cinéma documentaire, j’aimais les documentaires télévisés. J’ai grandi avec la série Que deviendront-ils ? de Michel Fresnel qui a filmé pendant douze ans la vie et les destins d’une classe de collégiens. J’étais surtout fan de l’émission belge Strip-Tease. J’ai un parcours universitaire, j’étudiais l’économie et particulièrement les modèles de développement. Je voulais devenir journaliste et j’ai commencé par faire des piges sur des sujets sociaux et économiques, notamment sur le micro-crédit. Et puis j’ai découvert le cinéma documentaire dans les salles d’art et d’essai, les œuvres des frères Maysles, de Robert Drew, Bruce Weber, Pierre Perrault, Raymond Depardon, Barbet Schröder, Alain Resnais, Claire Simon, Agnès Varda. J’aimais la liberté de formes, l’engagement et la beauté de ces films. Je ne connaissais pas encore les cinéastes comme Sergueï Dvortsevoï, Gianfranco Rosi, Patricio Guzman, Rithy Panh, mais j’avais l’intuition d’un territoire de création illimité avec le réel.

J’ai donc eu envie de m’initier au métier de documentariste et la formation des Ateliers Varan m’est apparue comme une évidence. J’ai eu des professeurs remarquables comme Mariana Otéro et Jean Lefaux. J’ai retenu de cet enseignement l’importance du point de vue et la nécessité de mobiliser tout son être, son cœur et ses tripes, bref l’essentiel. Je ne portais pas encore une histoire forte en moi, j’avais 28 ans et manquais de maturité, mais j’ai compris ce langage et les possibilités de ce cinéma. J’ai complété cette formation quelques années plus tard par une formation plus technique à l’école des Gobelins et j’ai passé cette année un master 2 en VAE d’auteur-réalisateur de documentaires à la Femis.

Avant la réalisation des Orphelins de Sankara, vous avez écrit le scénario du film Marie Curie, au-delà du mythe. Pouvez-vous nous en parler ?

Je connaissais le directeur du Musée Curie qui préparait le centenaire du prix Nobel et nous avons convenu de développer ensemble un projet de portrait pour Arte. Je l’ai co-écrit avec l’archiviste du Musée Curie et j’ai dû arrêter mon travail dans la production que j’exerçais depuis 10 ans ans pour me consacrer pleinement à ce travail d’écriture pendant plusieurs mois. Le film a été pris par Arte et nous avons eu ensuite une convention d’écriture.

C’est émouvant et très inspirant de travailler sur la vie d’une telle personnalité, J’ai pu accéder à de nombreuses archives personnelles, son journal intime et ses carnets innombrables. On a construit le film à partir de ses mots, de sa correspondance notamment. On entre à un moment dans un mystère, une certaine intimité, c’est très touchant. Je me suis passionnée pour son enfance et son adolescence en Pologne, cela m’aidait à comprendre son caractère et sa détermination hors normes. Les femmes n’avaient pas le droit d’étudier dans son pays alors occupé par les Russes. Marie Curie a donc décidé de travailler trois ans comme gouvernante dans une famille au fin fond de la Pologne, dépérissant moralement, pour financer les études de sa sœur aînée à Paris, avant de pouvoir elle-même venir étudier à la Sorbonne.

Arte a préféré orienter le film davantage sur l’œuvre et les découvertes mais ce travail de recherches, d’imprégnation, m’a aidée à saisir la richesse de la personnalité de cette femme beaucoup plus vivante, passionnée et passionnante que l’image un peu austère qu’elle a bien voulu laisser.

Le film a reçu le Prix Pierre-Gilles de Gennes pour le scénario à Parisciences et a été diffusé dans de très nombreuses chaînes à l’étranger.

Comment avez-vous découvert l’existence des orphelins de Sankara et de leur aventure.

J’ai juste entendu cette histoire dans ma voiture, dans une émission de l’Afrique Enchantée sur France Inter, consacrée à l’Afrique Rouge, communiste. Solo Soro et Vladimir Cagnolari évoquaient l’Angola, l’Éthiopie, la RDC, la Guerre Froide, l’improbable livraison d’un brise-glace au Bénin de Sékou Touré et enfin l’envoi de 600 orphelins burkinabè à Cuba par Thomas Sankara qui avait transformé et rebaptisé l’ancienne Haute-Volta en Burkina-Faso, le « pays des hommes intègres ».

J’imaginais ces 600 enfants gonflés à bloc par leur mission, je voyais leur aventure comme une odyssée. Je les trouvais incroyablement courageux d’avoir quitté leur village pour l’inconnu. Leur foi dans l’avenir me touchait, j’avais envie de savoir comment ils se représentaient Cuba. J’écoutais le drame de ces enfants à la mort de Sankara, assassiné par son fidèle ami, Blaise Compaoré. Il avait liquidé la révolution, mais aussi l’espoir de ces enfants et leur destinée. C’était une tragédie incroyable et j’avais envie de savoir ce qu’ils étaient devenus, ce qu’ils avaient fait de leur jeunesse communiste.

Je n’ai jamais rien trouvé de plus que cette émission radio, aucun témoignage ou trace de cette histoire méconnue, oubliée au Burkina-Faso. J’ai cherché dans les bibliothèques, les archives de journaux, les associations burkinabè, j’ai même lancé des appels à témoins, je n’avançais pas. Grâce aux progrès d’internet et aux alertes sur Google, j’ai finalement trouvé un article d’El Pais en 2009 évoquant un immigré ayant étudié à Cuba. J’ai pu le contacter mais il n’avait pas confiance en la France, l’ex-puissance coloniale soupçonnée de complicité dans la mort de Thomas Sankara. J’étais effondrée par son refus de me rencontrer après trois ans de recherches ! Mais il m’a mise sur la piste d’une association rassemblant les anciens élèves de Cuba à Ouagadougou, j’avais même un numéro de téléphone, c’était le sésame.

J’ai appelé et suis tombée sur le président de l’association, je n’entendais pas grand-chose, c’était la saison des pluies qui font un boucan d’enfer sur les toits en tôle mais je devais établir un contact. Il était très étonné de mon intérêt pour leur histoire. Après quelques échanges, il m’a proposé de venir à Ouagadougou à l’occasion de leur rassemblement annuel pour exposer mon projet devant leur communauté et recueillir les premiers témoignages. J’ai trouvé une production Les Films d’un Jour et je suis partie les rencontrer. C’est le début d’une relation de confiance et d’amitié formidable.

J’ai rencontré mes premiers témoins Bachir et Georges deux heures après mon arrivée, et j’ai eu immédiatement la certitude, par la qualité du récit, que cette parole, cette histoire collective ferait un film formidable. Je les regardais, c’était dans un maquis éclairé de néons, il ne manquait plus que la caméra. Je ne pensais pas que cela me prendrait huit ans encore pour tourner le film. Mais cette rencontre, la foi que j’avais dans mes personnages, choisis au fil du temps, notamment lors d’un second repérage en 2015, m’ont donné la force de mener ce projet jusqu’au bout.

Quant à Solo Soro qui m’a inspiré cette histoire, j’ai finalement pu le rencontrer et lui ai confié, sur une nouvelle version, la voix off du début du film.

Votre film peut-il être perçu comme un hommage à Sankara en tant qu’homme politique ?

Le film rend bien sûr hommage à Thomas Sankara, à son œuvre et à l’homme, mais je voulais qu’il apparaisse seulement en arrière-plan, dans la mémoire des orphelins, à travers leur histoire et l’héritage qu’il leur a légué. Il apparaît donc en mentor, en père spirituel. Je voulais que sa présence soit fantomatique. Il devait apparaître dans la ville sur des posters ou des fresques, hanter les lieux et les mémoires.

Thomas Sankara apparaît en creux, raconté par les personnages du film et j’ai fait le choix que les images d’archives apparaissent comme des réminiscences, des souvenirs enfouis. J’ai dû attendre huit ans pour accéder à ces images d’archives de la télévision nationale burkinabè. J’ai eu accès à des cassettes U-Matic en très mauvais état, pleines de sable, de poussière rouge. Nous n’avons pu transcoder qu’une petite partie de la sélection que j’avais faite car les appareils s’encrassaient vite. Les images, une fois transcodées, sont apparues rayées, rougies et je les ai trouvées formidables. Je pouvais projeter en elles l’imaginaire des orphelins, je voyais l’œuvre du temps, de l’oubli et de la chaleur écrasante.

Avec Alexandra Mélot, la formidable monteuse du film, nous avons passé un temps considérable sur ces archives, tant elles nous fascinaient. Nous avons commencé par fabriquer une chronique de la Révolution, à travers les images de télévision. Thomas Sankara occupait alors tout le devant de la scène. Il m’a fallu un certain temps pour redonner de l’espace aux orphelins. Nous avons œuvré pour que ces images d’archives figurent leurs souvenirs et pour que les orphelins fassent eux-mêmes le récit de l’Histoire.

Nous avons pris des extraits de discours de Thomas Sankara s’adressant aux femmes ou aux villageois. Nous avons utilisé un défilé à l’occasion du premier anniversaire de la Révolution, un défilé d’enfants, de femmes, d’handicapés, avec des chars racontant toute la philosophie politique de la Révolution. Toutes ces archives étaient inédites, oubliées et très fortes. Je voulais que les spectateurs qu’ils soient burkinabè ou non, aient le plaisir de découvrir de nouveaux discours, car ce sont souvent les mêmes que l’on retrouve et les images sont souvent des archives occidentales, ce qui donne un autre regard.

Il y a ceux qui font l’Histoire et ceux qui la vivent. Les orphelins ont vécu au gré de ses bouleversements, de son chaos. Dans le montage il y a ce moment tout à fait crucial de la rencontre des 600 enfants avec Thomas Sankara, deux mois après leur arrivée à Cuba. Le président leur serre la main un à un. C’est un souvenir gravé dans la mémoire de chacun, un geste fondateur, déterminant dans la foi qu’ils ont développée en celui qui est je crois devenu un père véritable à ce moment-là.

J’ai choisi également de présenter Thomas Sankara dans sa dimension internationale, s’adressant à Fidel Castro mais aussi à l’ONU citant un poème de Novalis, assez mystique : « Bientôt les astres reviendront visiter la terre d’où ils se sont éloignés pendant nos temps obscurs […] les vieilles demeures seront rebâties, les temps anciens se renouvelleront et l’histoire sera le rêve d’un présent à l’étendue infinie » J’ai juste voulu montrer l’envergure et la profondeur de cet homme hors du commun, qui a marqué l’Afrique toute entière et bien au-delà, à l’exception de la France, malheureusement.

Quelles ont été les conditions de tournage du film, en particulier au Burkina ?

Lors de mes premiers repérages en 2009, il n’était pas facile de parler de Thomas Sankara, aussi je suis restée discrète et je précisais toujours que je ne faisais pas un film politique. J’avais fait appel à Fanta Régina Nacro qui était ma productrice exécutive. Je m’en remettais à elle pour savoir ce que je pouvais faire, elle m’a toujours bien conseillée et ouvert les portes. (C’est grâce à elle que j’ai pu rencontrer aussi Abdoulaye Cissé le formidable musicien du film, une vedette au Burkina-Faso.)

Après 27 ans de règne, l’Insurrection de 2014, à laquelle les orphelins ont participé, a renversé Blaise Compaoré. Le contexte était tout à fait différent, la révolution et Thomas Sankara n’appartenaient plus au passé, redevenaient un horizon. Je suis donc revenue en 2015 pour de nouveaux repérages, c’était beaucoup plus facile, Sankara était sur tous les murs. Le tournage en 2017 était aussi facile même si Sankara s’était un peu effacé. Je me suis toujours sentie en sécurité d’une manière générale.

Je suis revenue en février 2019 présenter le film au Fespaco, le festival panafricain de Ouagadougou et j’ai pu constater que la situation s’était considérablement dégradée. Tout ce qui faisait le ciment de cette nation, cette entente entre les différentes ethnies, s’effritait déjà avec le terrorisme et la présence des puissances étrangères. Je suis très inquiète. La situation politique est très complexe, très tendue.

Votre film va-t-il être distribué en salle ? Comment voyez-vous la situation de la distribution des documentaires en France ?

Le film a été conçu pour les salles, car j’avais comme objectif que le film circule dans les festivals. J’ai même investi personnellement pour payer le montage son du film et la version anglaise qui n’étaient pas prévus au budget. Alexandra Mélot a aussi investi beaucoup de son temps et travaillé en partie en participation pour arriver à cette version finale. L’économie du film était vraiment très serrée et c’est une véritable bataille de faire un film dans ces conditions. J’espère que les sélections en festivals au Fespaco, au Festival d’Amiens et au Festival international du film d’Histoire de Pessac où le film a reçu trois prix (Prix du Jury, des Lycéens et du Public) ! vont aider le film dans ce sens. J’aimerais trouver un vendeur international pour que cette histoire voyage loin. J’espère pouvoir accomplir le rêve de pouvoir présenter le film à Cuba accompagnée des personnages du film. Je serais comblée…

Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Quels sont vos projets.

J’ai passé un master à la Femis en VAE et me suis essayée à l’enseignement mais je compte revenir à la réalisation et au développement de films.

J’aimerais bien faire une chronique de la Révolution de Sankara avec les images d’archives de la RTB que je voudrais cette fois restaurer. Restaurer la mémoire, c’est un travail considérable que j’aimerais mener avec des historiens burkinabè. Je pense que c’est urgent en cette période de troubles politiques.

J’ai également un projet de film historique pour la télévision sur le groupe des scientifiques de la Montagne Sainte-Geneviève, très soudés dans l’amitié et engagés dans la société. Dreyfusards, progressistes et humanistes, ils ont inventé la science d’aujourd’hui et le CNRS. J’aimerais faire revivre ce groupe uni autour des Curie, Langevin, Perrin, revisiter leur utopie scientifique et humaine, leur époque, pleine de promesses et de menaces.

J’ai commencé aussi un film sur mon père qui a élaboré une théorie de physique fondamentale très audacieuse sur l’idée que le vide est constitué de corpuscules, plus petits que les particules, une hérésie qui permet d’expliquer l’origine des forces et de la matière. J’admire les personnes qui ont le courage de créer des mondes, des langages, des systèmes, la foi qui les anime m’émeut terriblement. Marie Curie parlait de cet ‘esprit d’aventure’. Ils sont pour moi révolutionnaires… Après avoir filmé mon père pendant près de dix ans, je voudrais orienter ce film sur l’idée de la transmission.

Lire O COMME ORPHELINS

A COMME AFRIQUE – Filmographie.

Des films réalisés par des cinéastes africains ; des films tournés en Afrique, du nord au sud ; des films des femmes et des hommes immigrés depuis l’Afrique et vivant en Europe.

Sélection classée par pays.

Le continent Africain.

Afrique, comment ça va avec la douleur ? Raymond Depardon

Les Statues meurent aussi, Alain Resnais, Chris Marker

Algérie

À Mansourah, tu nous as séparés, Dorothée-Myriam Kellou

La Bataille d’Alger, un film dans l’histoire, Malek Bensmaïl

Bienvenue à Madagascar, Franssou Prenant

Le grand jeu, MaleK Bensmaïl

La Chine est encore loin,  MaleK Bensmaïl

Contre-pouvoirs, Malek Bensmaïl

Guerre secrète du FLN en France, Malek Bensmaïl

Ulysse le brûleur de frontières et la mer blanche au milieu, Malek Bensmaïl

Vote off, Fayçal Hammoun

Afrique du sud

 Come back, Africa, Lionel Rogosin

Le procès de Mandala et les autres, Nicolas Champeaux et Gilles Porte

Burkina Faso

Les Orphelins de Sankara, Géraldine Berger

Ouaga girls, Traore Dahlberg Thérésa

Cameroun

Les Deux Visages d’une femme bamiléké, Rosine Mbakam

Côte d’Ivoire

Moi, un Noir, Jean Rouch

Vivre riche, Joël Akafou 

Egypte

Amal, Mohamed Siam

Je suis le peuple, Anna Roussillon

Mafrouza, Emmanuelle Demoris

Tahrir, place de la libération, Stéphano Savona

Madagascar

Fahavalo, Madagascar 1947, Andriamonta-Paes Marie-Clémence

Mali

Bilakoro, Johanna Bedeau, Laurent Benaïm

Doulaye, une saison des pluies, Henri-François Imbert

Maroc

Le chant des tortues, Jawad Rhalib

Mozambique

Terra pesada, Leslie Bronstein

Niger

Afrique 50, René Vautier

Bataille sur le grand fleuve, Jean Rouch

La Chasse au lion à l’arc, Jean Rouch

Les Maîtres fous,  Jean Rouch

Ouganda

Abc Africa, Abbas Kiarostami

Général Idi Amin Dada : autoportrait, Barbet Schroeder

République Démocratique du Congo – Zaïre

Atalaku , Dieudo Hamadi

Congo River Thierry Michel

Examen d’État, Dieudo Hamadi

L’homme qui répare les femmes Thierry Michel

L’Irrésistible Ascension de Moïse Katumbi, Thierry Michel

Kinshasa Macumbo , Dieudo Hamadi

Maman colonelle, Dieudo Hamadi

Mobotu roi du Zaïre, Thierry Michel

Rwanda

Après, un voyage au Rwanda, Denis Gheerbrant

Sénégal

Barcelone ou la mort, Idrissa Guiro

Les Larmes de l’immigration, Alassane Diago

Mille soleils, Mati Diop

Rencontrer mon père, Alassane Diago

La Vie n’est pas immobile, Alassane Diago

Soudan

Au loin des villages, Olivier Zuchuat

Nous venons en ami, Hubert Sauper

Tanzanie

Le Cauchemar de Darwin, Hubert Sauper

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Les Africaines et les Africains immigrés en France et en Europe.

Chez jolie coiffure, Rosine Mbakam

Enfants d’Hampâté Bâ, Emmanuelle Villard

Enfants valises, Xavier de Lauzanne

Mallé en son exil, Denis Gheerbrant

Les Sénégalaises et la Sénégauloise, Alice Diop.

E COMME ENTRETIEN – Leslie Bornstein.

A propos de  Terra Pesada

Sur le film lire M COMME MOZAMBIQUE https://dicodoc.blog/2019/11/21/7441/

Quels sont les événements les plus marquants de votre biographie.

What are the most important events in your biography?

« Terra Pesada » is my first film ( I sent you my bio ). I had been a journalist. Then I went to film school.  I had been sick for 10 years. Within days of starting the antiviral Nexavir (thanked in the credits), I recognized myself immediately. I contacted friends and told them I wanted to travel.  I had very little money. A friend who was working in Mozambique for the Danish government said I could have my own bedroom and bath and stay as long as I liked. (That changed after I started bringing the metal kids to her house. From then on I always rented my own apartment.)

Avez-vous des liens particuliers avec le Mozambique ?

Do you have special links with Mozambique?

 I wanted to hear some music I liked, so I went looking for metal. I saw a flyer that said « Evil Angels » written in metal’s universal typeface, and nothing could keep me away. The show was in a « zone » (banlieu) of Maputo. As it says in the film, « As soon as I walked into the club, I knew I’d be happy to spend the rest of my life there. » Not only were they talented musicians, they were playing original music, not covers. After the show I asked if I could hang out with them and follow them around with a camera. I filmed them over two and a half years during four trips to Mozambique of between two and three months each. (I spent another 5 weeks there this summer when I premiered the film in Maputo.)

My connection to Mozambique is the kids. We talk almost daily, usually on whatsapp, but also chat, Skype, phone. (If Trump is reelected, I will consider moving to Mozambique.)

Que signifie le titre de votre film, Terra Pesada ?

What does the title of your movie mean, Terra Pesada ?

« Terra Pesada » literally means heavy land, but is also slang for « hard life. » A friend who was born in Portugal, and is still fluent, suggested the title, when I needed a title quickly for an application for sponsorship. The kids wanted something in English, and brutal and metal, but since the film is in Portuguese, I wanted a Portuguese title. We’ve all gotten used to it.

Quelles ont été les conditions de tournage ?

What were the shooting conditions?

The film accurately portrays the shooting conditions. I shot alone, which I why the film is so intimate and why the kids and I were able to establish such comfortable relationships. Beginning with the second trip I brought a second complete camera setup for them to use during rehearsals and shows. If I’m in the footage, one of the kids is using one of my cameras. When I got back to New York after the first trip, I had emails from both Frankie and Stino asking if they could be my assistants when I came back. Mozambique is not a friendly place to shoot. You never see tourists on the streets with cameras. It was never comfortable when I would go on my own to shoot. I had a press pass, but it didn’t stop the harassment. But with the kids we could shoot even where people didn’t want us to shoot. They were always able to convince the authorities that they were musicians and that I was making a documentary on them. For instance a CNN crew was arrested for shooting at the outdoor market where I shot Stino and Xambruka buying clothes for a concert.

Quels sont vos projets actuels ?

What are your current projects?

I have several film projects in mind, but my total focus at this time is getting « Terra Pesada » seen. These kids deserve an audience. I am continuing to apply to festivals and will soon begin looking for worldwide distribution.

La biographie de Leslie Bornstein :

Leslie S. Bornstein is a New York–based filmmaker. On her first trip to Africa, in 1972, she met soldiers with Frelimo, the Mozambique Liberation Front, at the Pan African Women’s Conference in Tanzania, which sparked her interest in Mozambique and its terrible history. Later she began a long career in publishing and journalism, most of it at Time Inc. magazines. During Iran-Contra, Leslie was the “Sports Illustrated” Latin American correspondent, based in Managua, Nicaragua (“While War Rages, Baseball Remains the National Passion in Nicaragua”; “The Reluctant Author Tries Hang Gliding in Guatemala”), while stringing for NBC Radio.

She earned a certificate in film production in 2002 from NYU-SCPS. [Education: St. John’s College (the Great Books school), class of ’68; University of Massachusetts, graduate work in East African studies; NYU and City College of New York, Swahili and Swahili literature; working relationship with Portuguese, Spanish, French, scientific Russian, classical Greek.] Since 2000 she has worked as on-camera talent in commercial and print advertising. “Terra Pesada” has fiscal sponsorship from the New York Foundation for the Arts (NYFA) and won a grant from the New York State Council on the Arts (NYSCA).