E COMME ENTRETIEN -Marie-Christine Courtès

Faire du cinéma est-ce pour vous un désir de toujours ou bien une orientation plus récente, dans la mesure où vous avez été journaliste reporter d’images avant de venir à la réalisation?

J’ai toujours été cinéphile. J’étais abonnée aux Cahiers du Cinéma dès le lycée, mais j’ai grandi à la campagne, dans un milieu très éloigné du cinéma et je n’ai jamais imaginé que faire des films était à ma portée. J’ai commencé par faire des études de Lettres et d’Histoire, puis de journalisme. C’est là que j’ai découvert la caméra qui m’a permis de vivre des moments très forts, notamment au Cambodge où j’étais correspondante d’une agence de presse américaine au moment de la mort de Pol Pot.

J’ai vu aussi très vite les limites et les excès du journalisme télévisé. J’ai alors décidé de me consacrer au documentaire, d’abord comme chef opératrice puis comme réalisatrice. L’écriture de scénarios et le cinéma d’animation sont venus plus tard, comme s’il m’avait fallu apprivoiser progressivement la fiction et accepter l’idée que j’étais capable de raconter mes propres histoires, mêmes si elles sont toujours nourries par le réel.

Il m’est aussi apparu que les événements m’intéressaient moins que les personnes qui les vivaient. J’avais essayé d’appréhender le réel par l’analyse, par le compte-rendu de faits tel que le conçoit le journalisme, mais la réalité est évidemment plus complexe, plus mouvante et il me semble que le recours à la subjectivité, que ce soit dans le documentaire ou dans la fiction, permet d’aller au delà de la surface en explorant des zones d’ombre ou de clair-obscur beaucoup plus intéressantes.

sous tes doigts 2

Le Vietnam est présent dans au moins deux de vos films. Quel lien entretenez-vous avec ce pays?

J’ai travaillé quelque temps au Vietnam dans les années 90, au moment où le pays s’ouvrait à l’Occident. J’y ai noué des amitiés très fortes et découvert que les relations entre la France, ex puissance coloniale, et le Vietnam étaient d’une grande complexité. J’ai eu envie d’explorer les liens entre les deux peuples à travers plusieurs histoires.

Dans mon premier documentaire, Le camp des oubliés, co-réalisé avec My Linh Nguyen, une amie réalisatrice de Hanoi, j’ai filmé les derniers habitants d’un camp de rapatriés d’Indochine. En 1956, deux ans après la fin de la guerre d’Indochine, la France a rapatrié les compagnes vietnamiennes de soldats français, leurs enfants eurasiens et des Vietnamiens engagés dans l’armée française. Harkis avant l’heure, ils ont été placés dans des camps de transit provisoires. Cinquante ans plus tard, l’un de ces camps, celui de Sainte-Livrade dans le Lot-et-Garonne, hébergeait toujours, dans des baraquements de fortune, une centaine de personnes, totalement oubliées par les pouvoirs publics.

Dix ans plus tard, j’ai prolongé cette histoire en fiction dans un court-métrage d’animation. J’ai voulu savoir comment cette histoire se transmettait au fil des générations. Sous tes doigts  entremêle sur plus de soixante ans les destins de trois femmes de la même famille. À l’occasion du décès de sa grand-mère, Emilie, une jeune eurasienne revit, entre danse et rituels, l’histoire singulière des femmes de sa famille, de l’Indochine coloniale à l’isolement d’un camp de transit.

Je voulais que ce film soit sans paroles car j’évoque un sujet tabou que les femmes du camp de Sainte-Livrade ont toujours gardé secret: le fait que leurs « maris » français les ont abandonnées, elles et leurs enfants eurasiens, à la fin de la guerre. Je ne pouvais pas mettre de mots sur cette histoire sans briser leur silence. Alors pour respecter leur discrétion, j’ai choisi de faire parler les corps. Et la danse s’est imposée comme possibilité de dialogue entre les personnages.

Emilie, la jeune fille de la troisième génération, est un personnage ancré dans la société française d’aujourd’hui, dans une banlieue comme celle où je vis. Elle exprime la complexité de la transmission d’une histoire mal connue par les jeunes générations. Sa colère se nourrit d’un sentiment d’humiliation, celui de l’abandon de sa grand-mère, celui des anciens colonisés. Je crois que la France peine encore à assumer son passé colonial, à reconnaître ses erreurs. Je le regrette car ces cicatrices toujours douloureuses ont du mal à disparaître. Elles réapparaissent à certaines occasions, et certains apprentis sorciers n’hésitent pas à les instrumentaliser.

Toujours en lien avec le Vietnam, j’ai également réalisé Mille jours à Saigon, un documentaire sur un artiste franco-vietnamien. En 1961, Marcelino Truong a 4 ans lorsqu’il découvre Saigon. Son père, diplomate vietnamien marié à une Française, vient d’être nommé à la tête de l’agence de presse sud-vietnamienne. Issu d’une famille catholique, anticommuniste, c’est un proche du président Diêm qui dirige d’une main de fer la nouvelle république du Sud Vietnam, alliée aux Etats-Unis dans sa lutte contre la guérilla vietcong. Cinquante ans plus tard, Marcelino Truong, devenu un illustrateur réputé, entreprend le récit de ses souvenirs d’enfance dans un roman graphique. J’ai filmé ses recherches et son travail pendant plus une année, entre la France et le Vietnam, tout en suivant le cheminement intérieur d’un créateur qui cherche à prendre de la distance avec l’histoire de sa famille.

sous-tes-doigts-courtes

Vous avez réalisé des films d’animation, en particulier Sous tes doigts. Qu’est-ce qui fonde ce choix ? Quelles ont été les conditions de réalisation ?

Le choix de l’animation est un peu le fruit du hasard. A l’origine, il y a ma rencontre avec un producteur de documentaires qui produisait aussi des films d’animation. Nous avons commencé à développer un projet de long-métrage documentaire dans lequel j’imaginais des séquences en animation. Pour me former à ce nouveau langage, le producteur m’a proposé d’écrire et de réaliser un court-métrage animé. C’est ainsi qu’est né Sous tes doigts. Le long-métrage n’a jamais vu le jour, mais Sous tes doigts a eu une belle carrière, en France et à l’étranger.

C’était une expérience magnifique. L’animation permet des possibilités narratives et esthétiques infinies. La seule limite est celle de l’imagination. Évidemment, un peu aussi le coût de l’animation… mais on arrive toujours à trouver des solutions graphiques ou techniques pour arriver à ses fins.

Pour Sous tes doigts, j’ai eu la chance de travailler avec une jeune graphiste et animatrice de grand talent, Ludivine Berthouloux, et nous avons fait nos premières armes ensemble. Il y a eu plusieurs mois de recherches graphiques, pour la création des personnages et des décors. Je voulais que l’on crée des univers visuels à la fois cohérents et différenciés qui permettent au spectateur d’identifier instantanément les différentes époques de l’histoire. Je voulais notamment que le présent soit en noir et blanc et le passé en couleur. Je voulais aussi des séquences oniriques qui nous permettraient de passer de manière fluide d’une époque à l’autre, d’un lieu à l’autre. Ludivine a proposé que l’on joue sur les textures: du béton pour le présent, l’aquarelle pour le passé. Ces textures sont utilisées à la fois pour les personnages et pour les décors. Dans la scène finale, la couleur et l’aquarelle « contaminent » le présent et viennent l’enrichir. L’adoucir pourrait-on dire. L’un des écueils à éviter était de ne pas tomber dans l’exotisme, ni dans l’imagerie coloniale dans les séquences en Indochine.

Ensuite la fabrication du film a pris un peu plus d’une année. Les scènes de danse ont été chorégraphiées par Frank2louise -qui est également le compositeur des musiques du film. Ces chorégraphies ont été interprétées par deux danseuses contemporaines et une danseuse de hip hop, que j’ai filmées,  puis Ludivine a réinterprétées ces séquences à sa manière.  Au total, une vingtaine de personnes ont travaillé sur ce projet: graphistes, animateurs, chorégraphe, danseuses, designer sonore, monteur…

Par la suite j’ai réalisé un documentaire sur Gauguin, diffusé sur Arte en 2017, qui mêle prise de vue réelle et animation. Ludivine Berthouloux a aussi participé à ce projet.

sous tes doigts 4

Avez-vous eu des difficultés particulières au niveau de sa production et comment a-t-il été distribué ?

Sous tes doigts a été préacheté par France 2 puis diffusé dans l’émission Histoires courtes, ce qui lui a donné une belle visibilité. Nous avons également été soutenus par le CNC (aide au programme), la région Aquitaine, la région Bretagne, le département du Lot-et-Garonne, la Procirep et l’Angoa. Si je ne trompe pas, c’est l’Agence du court–métrage qui s’occupe de la distribution du film.

Vos films ont une dimension personnelle affirmée et en même temps, une portée historique non négligeable. Comment agencez-vous ces deux perspectives ?

Je crois qu’au cœur de tous mes films il y a la question de la transmission familiale, de l’héritage d’une histoire souvent douloureuse, souvent liée à des événements historiques dramatiques. J’essaie de savoir ce que l’on fait de cet héritage: est-on capable de l’assumer? De le rejeter? S’en sert-on si l’on est artiste comme terreau de sa création?

Cela fait sans doute écho à ma propre histoire, à celle de ma grand-mère et de ma mère, qui bien que n’ayant rien à voir avec l’histoire indochinoise  ont connu elles aussi les soubresauts de l’Histoire.

mille jours à Saigon 4

Quels sont les cinéastes qui comptent pour vous et qui ont pu inspirer votre travail ?

En animation, j’ai une grande admiration pour le travail de Michael Dudok de Wit. Pour son long-métrage La tortue rouge, mais aussi pour les courts-métrages qui ont précédé. J’aime beaucoup son effort de simplicité, de sobriété et la délicatesse avec laquelle il fait naître des émotions.

En documentaire, j’ai une passion absolue pour les films de Chris Marker, pour son intelligence, son humour et l’incroyable liberté avec laquelle il traite les images. Je ne me lasse pas de revoir ses films. Dernièrement j’ai été très impressionnée par le travail d’une jeune artiste plasticienne grecque, Evangelia Kranioti. Elle a réalisé deux documentaires magnifiquement filmés, magnifiquement montés, d’une grande puissance poétique: Exotica, Erotica, etc… et Obscuro Barroco.

mille jours à Saigon 3

Sur quoi travaillez-vous actuellement et quels sont vos projets à plus long terme ?

Je développe plusieurs projets de documentaires et je travaille également sur un scénario de long-métrage avec un ami réalisateur d’origine vietnamienne. L’histoire se déroule aujourd’hui entre la France et le Vietnam.

 

 

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s