M COMME MIYAZAKI.

NeverEnding Man : Hayao Miyazaki, Kaku Arakawa, Japon, 2018, 70 minutes.

Verrons-nous un jour sur nos écrans l’ultime film de Miyazaki ? Une histoire de chenille peut-être…

Le maître de l’animation japonaise va-t-il prendre sa retraite ? Il l’a annoncé à plusieurs reprises, mais il est toujours là, à sa table de dessin, à inventer des histoires. Pourrait-il renoncer à ce travail, lui qui est reconnu comme le maître incontesté de l’animation japonaise, ce qui n’est pas loin de signifier de l’animation mondiale. Il n’a plus rien à prouver bien sûr, mais nous espérons bien avoir encore l’occasion de découvrir un de ses films qui ravissent petits et grands et qui tous sont le fruit d’une imagination débordante.

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Le film qui lui est consacré par un réalisateur de ses amis est bien sûr un hommage. Mais surtout pas un hommage post mortem. A 78 ans Miyazaki est bien vivant, toujours acharné au travail. Même les week end et jours fériés il se retrouve dans son studio, le célèbre studio Ghibi qui a vu naître tant de chef-d’œuvre. Un studio qui pourtant, au début du film, est désert, puisque Miyazaki en a décrété la fermeture.

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Mais Miyazaki se sent vieux. Il dit qu’il a de plus en plus de mal à se concentrer. Et effectivement il a souvent l’air fatigué. Il parle souvent de la mort. Mais il est bien le seul à dire qu’il n’est pas loin de la fin. Car il a visiblement gardé toute sa force de conviction, dans la pertinence de ses choix esthétiques, la nécessité de maintenir le dessin à la main dans le cinéma d’animation, face aux images de synthèse.

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Le grand intérêt du film c’est de montrer ce grand créateur s’interroger sur le sens de son art et sur les évolutions introduites dans l’animation par l’ordinateur et l’intelligence artificiel. La machine pourra-t-elle bientôt (dans quelques années quand même) dessiner comme un être humain. Face aux jeunes promoteurs de cette révolution, Miyazaki est septique. Certes les images de synthèse peuvent atteindre une certaine beauté et il ne les rejette pas à priori. Mais dans le fond il reste fondamentalement attaché à ce qui a toujours été son travail, le dessin. Et c’est bien pourquoi le film répète, sans fin a-t-on parfois l’impression, les gros plans de son crayon sur le papier. Nous le retrouvons sans cesse, pendant les deux années durant lesquelles se déroulent le film (le changement des saisons est clairement inscrit à l’écran) dans son studio, à sa table de travail qu’il ne quitte semble-t-il que pour boire un café ou manger un bol de pâtes instantanées, toujours vêtu de son tablier de jardinier et répétant son geste d’énervement de se passer la main dans les cheveux. Miyazaki apparaît ainsi comme un créateur tourmenté, prêt à abandonner mille fois le projet de ce nouveau long métrage. Mais il trouve toujours en lui l’énergie nécessaire pour poursuivre. Et soyons sûr (même si le film laisse un peu planer le doute) que l’échéance fixée – les jeux olympique de Tokyo – sera tenue.

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Qui n’a jamais vu un film de Miyazaki découvrira ici les titres de ses œuvres avec quelques images dans une sorte de pot-pourri particulièrement rapide. Mais le film s’adresse à ceux qui ont reconnu depuis longtemps la richesse des œuvres du studio Ghibi et d’une grande part de l’animation japonaise. Voir Miyazaki au travail, avec son exigence de perfection, fait alors comprendre pourquoi il est possible d’y prendre autant de plaisir.

E COMME ENTRETIEN -Marie-Christine Courtès

Faire du cinéma est-ce pour vous un désir de toujours ou bien une orientation plus récente, dans la mesure où vous avez été journaliste reporter d’images avant de venir à la réalisation?

J’ai toujours été cinéphile. J’étais abonnée aux Cahiers du Cinéma dès le lycée, mais j’ai grandi à la campagne, dans un milieu très éloigné du cinéma et je n’ai jamais imaginé que faire des films était à ma portée. J’ai commencé par faire des études de Lettres et d’Histoire, puis de journalisme. C’est là que j’ai découvert la caméra qui m’a permis de vivre des moments très forts, notamment au Cambodge où j’étais correspondante d’une agence de presse américaine au moment de la mort de Pol Pot.

J’ai vu aussi très vite les limites et les excès du journalisme télévisé. J’ai alors décidé de me consacrer au documentaire, d’abord comme chef opératrice puis comme réalisatrice. L’écriture de scénarios et le cinéma d’animation sont venus plus tard, comme s’il m’avait fallu apprivoiser progressivement la fiction et accepter l’idée que j’étais capable de raconter mes propres histoires, mêmes si elles sont toujours nourries par le réel.

Il m’est aussi apparu que les événements m’intéressaient moins que les personnes qui les vivaient. J’avais essayé d’appréhender le réel par l’analyse, par le compte-rendu de faits tel que le conçoit le journalisme, mais la réalité est évidemment plus complexe, plus mouvante et il me semble que le recours à la subjectivité, que ce soit dans le documentaire ou dans la fiction, permet d’aller au delà de la surface en explorant des zones d’ombre ou de clair-obscur beaucoup plus intéressantes.

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Le Vietnam est présent dans au moins deux de vos films. Quel lien entretenez-vous avec ce pays?

J’ai travaillé quelque temps au Vietnam dans les années 90, au moment où le pays s’ouvrait à l’Occident. J’y ai noué des amitiés très fortes et découvert que les relations entre la France, ex puissance coloniale, et le Vietnam étaient d’une grande complexité. J’ai eu envie d’explorer les liens entre les deux peuples à travers plusieurs histoires.

Dans mon premier documentaire, Le camp des oubliés, co-réalisé avec My Linh Nguyen, une amie réalisatrice de Hanoi, j’ai filmé les derniers habitants d’un camp de rapatriés d’Indochine. En 1956, deux ans après la fin de la guerre d’Indochine, la France a rapatrié les compagnes vietnamiennes de soldats français, leurs enfants eurasiens et des Vietnamiens engagés dans l’armée française. Harkis avant l’heure, ils ont été placés dans des camps de transit provisoires. Cinquante ans plus tard, l’un de ces camps, celui de Sainte-Livrade dans le Lot-et-Garonne, hébergeait toujours, dans des baraquements de fortune, une centaine de personnes, totalement oubliées par les pouvoirs publics.

Dix ans plus tard, j’ai prolongé cette histoire en fiction dans un court-métrage d’animation. J’ai voulu savoir comment cette histoire se transmettait au fil des générations. Sous tes doigts  entremêle sur plus de soixante ans les destins de trois femmes de la même famille. À l’occasion du décès de sa grand-mère, Emilie, une jeune eurasienne revit, entre danse et rituels, l’histoire singulière des femmes de sa famille, de l’Indochine coloniale à l’isolement d’un camp de transit.

Je voulais que ce film soit sans paroles car j’évoque un sujet tabou que les femmes du camp de Sainte-Livrade ont toujours gardé secret: le fait que leurs « maris » français les ont abandonnées, elles et leurs enfants eurasiens, à la fin de la guerre. Je ne pouvais pas mettre de mots sur cette histoire sans briser leur silence. Alors pour respecter leur discrétion, j’ai choisi de faire parler les corps. Et la danse s’est imposée comme possibilité de dialogue entre les personnages.

Emilie, la jeune fille de la troisième génération, est un personnage ancré dans la société française d’aujourd’hui, dans une banlieue comme celle où je vis. Elle exprime la complexité de la transmission d’une histoire mal connue par les jeunes générations. Sa colère se nourrit d’un sentiment d’humiliation, celui de l’abandon de sa grand-mère, celui des anciens colonisés. Je crois que la France peine encore à assumer son passé colonial, à reconnaître ses erreurs. Je le regrette car ces cicatrices toujours douloureuses ont du mal à disparaître. Elles réapparaissent à certaines occasions, et certains apprentis sorciers n’hésitent pas à les instrumentaliser.

Toujours en lien avec le Vietnam, j’ai également réalisé Mille jours à Saigon, un documentaire sur un artiste franco-vietnamien. En 1961, Marcelino Truong a 4 ans lorsqu’il découvre Saigon. Son père, diplomate vietnamien marié à une Française, vient d’être nommé à la tête de l’agence de presse sud-vietnamienne. Issu d’une famille catholique, anticommuniste, c’est un proche du président Diêm qui dirige d’une main de fer la nouvelle république du Sud Vietnam, alliée aux Etats-Unis dans sa lutte contre la guérilla vietcong. Cinquante ans plus tard, Marcelino Truong, devenu un illustrateur réputé, entreprend le récit de ses souvenirs d’enfance dans un roman graphique. J’ai filmé ses recherches et son travail pendant plus une année, entre la France et le Vietnam, tout en suivant le cheminement intérieur d’un créateur qui cherche à prendre de la distance avec l’histoire de sa famille.

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Vous avez réalisé des films d’animation, en particulier Sous tes doigts. Qu’est-ce qui fonde ce choix ? Quelles ont été les conditions de réalisation ?

Le choix de l’animation est un peu le fruit du hasard. A l’origine, il y a ma rencontre avec un producteur de documentaires qui produisait aussi des films d’animation. Nous avons commencé à développer un projet de long-métrage documentaire dans lequel j’imaginais des séquences en animation. Pour me former à ce nouveau langage, le producteur m’a proposé d’écrire et de réaliser un court-métrage animé. C’est ainsi qu’est né Sous tes doigts. Le long-métrage n’a jamais vu le jour, mais Sous tes doigts a eu une belle carrière, en France et à l’étranger.

C’était une expérience magnifique. L’animation permet des possibilités narratives et esthétiques infinies. La seule limite est celle de l’imagination. Évidemment, un peu aussi le coût de l’animation… mais on arrive toujours à trouver des solutions graphiques ou techniques pour arriver à ses fins.

Pour Sous tes doigts, j’ai eu la chance de travailler avec une jeune graphiste et animatrice de grand talent, Ludivine Berthouloux, et nous avons fait nos premières armes ensemble. Il y a eu plusieurs mois de recherches graphiques, pour la création des personnages et des décors. Je voulais que l’on crée des univers visuels à la fois cohérents et différenciés qui permettent au spectateur d’identifier instantanément les différentes époques de l’histoire. Je voulais notamment que le présent soit en noir et blanc et le passé en couleur. Je voulais aussi des séquences oniriques qui nous permettraient de passer de manière fluide d’une époque à l’autre, d’un lieu à l’autre. Ludivine a proposé que l’on joue sur les textures: du béton pour le présent, l’aquarelle pour le passé. Ces textures sont utilisées à la fois pour les personnages et pour les décors. Dans la scène finale, la couleur et l’aquarelle « contaminent » le présent et viennent l’enrichir. L’adoucir pourrait-on dire. L’un des écueils à éviter était de ne pas tomber dans l’exotisme, ni dans l’imagerie coloniale dans les séquences en Indochine.

Ensuite la fabrication du film a pris un peu plus d’une année. Les scènes de danse ont été chorégraphiées par Frank2louise -qui est également le compositeur des musiques du film. Ces chorégraphies ont été interprétées par deux danseuses contemporaines et une danseuse de hip hop, que j’ai filmées,  puis Ludivine a réinterprétées ces séquences à sa manière.  Au total, une vingtaine de personnes ont travaillé sur ce projet: graphistes, animateurs, chorégraphe, danseuses, designer sonore, monteur…

Par la suite j’ai réalisé un documentaire sur Gauguin, diffusé sur Arte en 2017, qui mêle prise de vue réelle et animation. Ludivine Berthouloux a aussi participé à ce projet.

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Avez-vous eu des difficultés particulières au niveau de sa production et comment a-t-il été distribué ?

Sous tes doigts a été préacheté par France 2 puis diffusé dans l’émission Histoires courtes, ce qui lui a donné une belle visibilité. Nous avons également été soutenus par le CNC (aide au programme), la région Aquitaine, la région Bretagne, le département du Lot-et-Garonne, la Procirep et l’Angoa. Si je ne trompe pas, c’est l’Agence du court–métrage qui s’occupe de la distribution du film.

Vos films ont une dimension personnelle affirmée et en même temps, une portée historique non négligeable. Comment agencez-vous ces deux perspectives ?

Je crois qu’au cœur de tous mes films il y a la question de la transmission familiale, de l’héritage d’une histoire souvent douloureuse, souvent liée à des événements historiques dramatiques. J’essaie de savoir ce que l’on fait de cet héritage: est-on capable de l’assumer? De le rejeter? S’en sert-on si l’on est artiste comme terreau de sa création?

Cela fait sans doute écho à ma propre histoire, à celle de ma grand-mère et de ma mère, qui bien que n’ayant rien à voir avec l’histoire indochinoise  ont connu elles aussi les soubresauts de l’Histoire.

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Quels sont les cinéastes qui comptent pour vous et qui ont pu inspirer votre travail ?

En animation, j’ai une grande admiration pour le travail de Michael Dudok de Wit. Pour son long-métrage La tortue rouge, mais aussi pour les courts-métrages qui ont précédé. J’aime beaucoup son effort de simplicité, de sobriété et la délicatesse avec laquelle il fait naître des émotions.

En documentaire, j’ai une passion absolue pour les films de Chris Marker, pour son intelligence, son humour et l’incroyable liberté avec laquelle il traite les images. Je ne me lasse pas de revoir ses films. Dernièrement j’ai été très impressionnée par le travail d’une jeune artiste plasticienne grecque, Evangelia Kranioti. Elle a réalisé deux documentaires magnifiquement filmés, magnifiquement montés, d’une grande puissance poétique: Exotica, Erotica, etc… et Obscuro Barroco.

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Sur quoi travaillez-vous actuellement et quels sont vos projets à plus long terme ?

Je développe plusieurs projets de documentaires et je travaille également sur un scénario de long-métrage avec un ami réalisateur d’origine vietnamienne. L’histoire se déroule aujourd’hui entre la France et le Vietnam.

 

 

E COMME ENTRETIEN / Novanima prod

Pouvez-vous nous présenter votre maison de production ?

Après un Master Cinéma à Bordeaux 3, je pars en Italie sur les traces d’Andreï Tarkovski et de son film Nostalghia puis j’effectue un DESS « filmer le réel » à Nancy 2 en 2000. Après de multiples expériences comme assistant réalisateur pour différentes sociétés telles Why Not, Sombrero, La Petite Reine et différents réalisateurs tels Antony Cordier, Raoul Peck, Bernard Stora, Jean-François Richet, Hiner Saleem, Christophe Malavoy, j’ai créé ma société de productions Novanima en 2006, basée en Nouvelle Aquitaine.

Novanima est une société de production cinématographique et audiovisuelle ayant pour objet de produire des documentaires de création, des dessins animés, des films à base d’archives et des films hybrides (à la fois en prise de vue réelle, archive et animation).

Elle a accompagné plus de 20 films en dix ans d’existence et a développé un réseau, un savoir-faire et une expérience qui lui permet de mener à bien la production de films et de trouver un équilibre en produisant plus ou moins deux films par an.

Nous développons et produisons des projets avec des auteurs réalisateurs qui expriment un regard sensible, personnel sur l’Histoire, la littérature ainsi que des films en lien avec l’histoire des arts graphiques.

Mon goût pour les arts graphiques me vient de mon arrière-grand-père, Marius Rossillon dit O’Galop (1867-1946), pionnier du cinéma d’animation et inventeur du Bibendum Michelin. Après avoir réalisé mon premier documentaire de création «O’Galop » qui a obtenu le prix des Étoiles de la SCAM 2010, puis « Benjamin Rabier, l’homme qui fait rire les animaux », « Jossot de Gustave à Abdul Karim », portrait d’un caricaturiste qui a aidé à la promulgation de la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État et qui s’est convertit à l’Islam en 1913. J’ai finalisé l’année dernière le portrait du caricaturiste périgourdin, Sem.

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O’Galop de Marc Faye

En 2015, j’intègre en tant qu’auteur réalisateur la commission du répertoire audiovisuel de la SCAM, le jury des Étoiles de la SCAM pour quatre ans, le comité d’experts documentaire pour la région Grand Est et participe activement aux discussions sur l’évolution du cadre réglementaire du CNC avec le groupe de réflexion Nous sommes le documentaire.

2016 a été une année particulière pour Novanima, puisque que nous avons intégré l’Académie des César suite à la nomination du court-métrage d’animation Sous tes doigts de Marie-Christine Courtès en coproduction avec Vivement Lundi !

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Sous tes doigts de Marie-Christine Courtès

Par ailleurs, nous sollicitons pour chacun des films que nous produisons, des lecteurs extérieurs à la société afin d’établir des fiches de lecture. Cette méthode de travail nous a permis d’améliorer notre collaboration avec les auteurs, de renforcer la qualité de nos projets et l’exigence de notre ligne éditoriale.

Suite au succès du court-métrage d’animation de Marie-Christine, nous développons depuis deux ans une ligne éditoriale dédiée à l’animation tout en continuant notre activité d’accompagnement de films documentaires.  Les courts-métrages d’animation Mon juke box de Florentine Grelier ou Riviera de Jonas Schloesing ou Saigon sur Marne d’Aude ha Leplège en cours de fabrication chez nous sont une nouvelle façon pour nous de questionner le réel.

Quelle place y occupe le documentaire ? Parlez-nous de vos réussites.

Le documentaire y occupe une place prépondérante pour des raisons poétiques (Casa de Daniela de Felice, Les gants blancs de Louise Traon, La montagne au goût de sel de Julien Lhami, Womanhattan de Seb Farges) et politiques (Nocturnes de Matthieu Bareyre, Souviens toi d’Acapulco de Ludovic Bonleux, Raymond Aubrac, les années de guerre de Pascal Convert et Fabien Beziat,  La prunelle de mes yeux de Tuyet Pham).

La production de documentaires de création est ouverte sur plusieurs thématiques : société, art et culture, histoire et découverte. Notre ligne éditoriale s’intéresse aussi au monde de la bande dessinée à travers la collection documentaire Phylactère qui regroupe 31 films de moins de 10 min. Nous développons aussi une ligne éditoriale de films dits patrimoniaux en consacrant des documentaires aux pionniers des arts graphiques. Après la réalisation du film O’Galop en 2009, Alain Carrier en 2011, Benjamin Rabier en 2012, Gustave Jossot en 2014 et l’illustrateur Périgourdin Sem, le caricaturiste incisif  en 2016. Ces films sont actuellement montrés au musée de la maison du docteur Gachet à Auvers-sur-Oise et ont fait l’objet d’une rétrospective au musée des Arts décoratifs de Paris en 2016. Pour chacun de ces films nous avons eu recours à de l’animation 2D. Nous avons pour cela d’année en année réussie à trouver une économie en adéquation avec ce type de film. Nous continuerons par le futur à développer cette ligne éditoriale qui met en avant des formes hybrides entre films documentaires et animation 2D.

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Casa de Daniela de Felice

La définition d’une réussite est difficile. Mon point de vue de producteur est indissociable de celui de spectateur. En général lorsque je repense à un film quelques années après son visionnage c’est un signe qui ne trompe pas. De ce point de vue les films qui m’ont le plus touché en tant que spectateur et auquel je repense fréquemment sont Casa de Daniela de Felice, Sous tes doigts de Marie-Christine Courtès et Raymond Aubrac, les années de guerre. Ce sont trois films qui ont connu une belle carrière en festival. Le film sur Raymond Aubrac m’a aussi permis de le rencontrer. L’échange que j’ai eu avec lui m’a aussi beaucoup marqué. Je suis aussi très fier des autres films que j’ai accompagnés. Il me donne l’impression que l’argent public que je reçois pour les financer est utilisé à bon escient.

Est-il plus difficile aujourd’hui de produire des documentaires qu’il y a une dizaine d’années ?

Certainement oui. Cela ne doit pas être simple d’ouvrir une société de productions et d’être un jeune producteur, productrice, aujourd’hui. Les partenaires sont de plus en plus exigent.

La production et fabrication des films documentaires s’inscrit dans un contexte de crise permanente. Produire des films documentaires nécessite un engagement de la part des producteurs, des auteurs-réalisateurs, réalisatrices et des organismes publics ou privés.

Que ce soit le CNC, les collectivités territoriales  (Régions, départements, villes) mais aussi des organismes privés (la Procirep Angoa et les chaines de télévisions). Chacun de ces partenaires est précieux. Il faut réunir trois ou quatre partenaires pour financer le film. Chaque année la cohérence des politiques de soutien vis-à-vis du documentaire est mise à mal. Dans un passé récent, nous avons connu une concomitance de réformes (Territoriale, en interne au CNC, loi création) et de crise avec les télévisions locales qui sont des partenaires essentiels de la création documentaire. Nous assistons en 2017 au prémisse de la mise à mal de la chronologie des médias, à un resserrement des budgets des régions ainsi qu’à une rigidification du cadre réglementaire dans le lequel nous travaillons.

Novanima est une TPE et s’adapte à ces changements en ne perdant pas de vue que la qualité artistique des projets est la meilleure garante de leur faisabilité. Cela est d’autant plus vrai que l’on fait très attention au budget des films que nous produisons car nous ne produisons pas de films institutionnelles et seulement des documentaires et des courts-métrages. Chaque film a son propre budget et ne peut se permettre des dépassements. Novanima n’a pas de compte automatique au CNC. Cela veut dire que chaque film doit être jugé par des comités d’experts qui ont un pouvoir de « vie ou de mort » sur les films. La qualité de la relation avec son chargé(e) de compte au CNC est prépondérante. De ce point de vue, 2016 et 2017 sont deux années difficiles pour Novanima car nous avons changé 6 fois d’interlocuteurs au CNC avec 6 chargées de comptes différents sur cette période. Ce qui ne facilite pas  la continuité dans le relationnel.

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Womanhattan de Seb Farges

Quelles sont les difficultés rencontrées dans la production et la diffusion des documentaires ?

Chaque film a droit à son lot de difficultés. La première dont on ne peut pas s’exonérer est celle de l’écriture du projet. Ce travail de développement qui s’apparente à un travail de maïeutique prend du temps. Des fois cela marche des fois non.  En ce moment on appréhende avec philosophie des évolutions du cadre réglementaire qui sont une somme de tracasseries à venir. Par exemple si je produis un film documentaire qui a recourt à de l’animation,  pôle emploi demande aux employeurs de n’avoir qu’une seule convention collective de référence. Il n’existe pourtant pas de poste d’animateur ou de coloriste dans la convention collective audiovisuelle. Nous accompagnons des courts-métrages d’animation qui sont des documentaires animés et qui seront financés par des télédiffuseurs. Pour ces films le CNC exige que le financement public ne dépasse pas 50% du plan de financement. Malheureusement ce cadre réglementaire n’est pas en adéquation avec la réalité du financement de ces films dont le seuil d’intensité d’argents publics est en général supérieur à 70%. Pour la diffusion l’accès à l’agrément après réalisation du CNC est compliqué. Cet agrément permet aux distributeurs d’accéder à différentes aides pour participer à une meilleure diffusion du film en salle.

On entend dire assez souvent que le cinéma documentaire devient de plus en plus créatif. Partagez-vous cette opinion ?

Je partage ce point de vue. La qualité des films documentaires ne diminue pas. La plateforme Tënk qui diffuse des documentaires de création peut en témoigner. J’invite les lecteurs à s’abonner à cette plateforme qui a besoin de ses adhérents pour exister et promouvoir une ligne éditoriale exigeante : https://www.tenk.fr Les étoiles de la SCAM témoignent aussi chaque année de la qualité des œuvres télédiffusées. Le festival des étoiles de la Scam qui aura lieu du 4 au 5 Novembre 2017 au forum des images participe aussi à mettre en avant des films créatifs.

Comment voyez-vous l’avenir du cinéma documentaire ?

 Plutôt bien si le GAFA et Netflix ne mettent pas à mal les droits d’auteurs et l’exception culturelle française.

A consulter, le site de Novanima prod 

Et l’article sur le film de Marc Faye, Sem le caricaturiste incisif

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Retracer dans un film la vie et l’œuvre du célèbre caricaturiste du début du XX° siècle ne pouvait être fait que sous la forme d’un dessin animé. Ou plus exactement d’un film d’animation. C’est ce qu’a mené à bon port, Marc Faye dans Sem, le caricaturiste incisif, film co-produit par Novanima, maison de production du cinéaste.

Le film n’est pas un biopic. Et pas seulement parce qu’il a recourt à l’animation. Mais surtout il ne s’attache que très peu à la psychologie du personnage. Ses aventures amoureuses par exemple, s’il en a eu, sont laissées de côté. Sa jeunesse et ses relations familiales ne sont évoquées que succinctement. Bref, la dimension biographique est plutôt réduite au profil d’une présentation de l’œuvre, ce qui fait d’ailleurs l’intérêt visuel du film. Il emprunte pourtant quelques unes des modalités courantes dans le biopic classique. Le recours à un acteur en particulier pour « incarner » le personnage titre. Mais les images qui en sont faites ne sont pas des images « live », mais plutôt des extraits de films ou plus exactement des images fixes détourées à l’ordinateur pour s’intégrer par une animation en stop motion aux dessins de Sem. Car le projet du film est bien de nous faire rentrer dans l’œuvre du dessinateur. Et si le film suit chronologiquement la vie de Sem, de sa jeunesse périgourdine à la vie mondaine au cœur du Tout Paris et auprès des poilus de la guerre de 14, c’est pour chaque fois s’arrêter sur les différents livres et albums publiés, nous en montrer la facture et en préciser la place dans l’évolution de son style. A ces images donc très riches et variées s’ajoute une voix off, écrite en première personne, qui nous donne les éléments indispensables à la connaissance de la vie de Sem, en même temps qu’un commentaire personnel sur ses amis et relations ainsi que sur son époque. C’est cela sans doute qui rapproche le plus le film du biopic.

Le film insiste beaucoup sur la vie mondaine de Sem à la Belle Epoque où il fréquentait régulièrement Maxim’s et le Tout Paris qui en constituait la clientèle. D’ailleurs une séquence nous faisant entrer dans le célèbre restaurant et nous permettant de nous faufiler en caméra subjective parmi les tables des dîneurs ou sur la piste de danse parmi les couples enlacés au temps du tango ou plus distants lors de la vogue du charleston, est utilisée à plusieurs reprises. Il donne aussi la parole à un spécialiste de l’époque. Le film fait de Sem un observateur particulièrement pertinent de la vie de cette époque, mettant l’accent en particulier sur ses relations littéraires, de Feydeau à Proust en passant par Colette. L’image qui revient le plus fréquemment de lui nous le montre tête penchée sur le petit carnet de croquis qu’il tient au creux de sa main.

Le film est une véritable célébration de l’art de la caricature, ce qui aujourd’hui résonne d’une façon bien particulière. Un hommage appuyé à tous ceux qui s’engage sur les traces de cet artiste qui, sans être engagé au sens actuel du terme, n’en est pas moins un défenseur de la liberté d’expression.

Sem, le caricaturiste incisif. Un film de Marc Faye, France, 2016.