V COMME VARDA – Documentaire / fiction.

         Dès son premier film, Agnès Varda affirme sa volonté de ne pas rester enfermée dans les clivages et oppositions habituelles du cinéma. Il n’y a pas d’un côté le documentaire et de l’autre la fiction. Documentaire et fiction sont pour elle deux moyens de faire du cinéma, deux moyens qui ont tout à gagner à se rencontrer, chacun pouvant s’enrichir des apports de l’autre. Ainsi la fiction peut trouver dans des pratiques habituellement réservées au documentaire l’occasion de renouveler, de diversifier, ses modalités de présentation et de construction du récit, ce que mettra en application de façon particulièrement efficace Sans toit ni loi.

         C’est ce que fait à sa manière La Pointe courte, son premier film (1954). Ce film est construit autour de deux lignes narratives distinctes qui se développent de façon alternée et dont le point de rencontre est constitué par le lieu où se déroule le film, la Pointe courte, cette avancée de terre dans la mer le long d’un canal à Sète. Le premier récit est une histoire d’amour, celle d’un couple qui, après quatre ans de mariage, s’interroge sur son avenir. Lui est né à la Pointe courte. Elle est parisienne. Il arrive en vacances dans ce lieu qu’il connaît bien et dans lequel il éprouve calme et sérénité. Elle le rejoint cinq jours après pour lui annoncer son intention de le quitter. Pendant les quelques jours de leur séjour, ils vont visiter les lieux, se promener le long du canal, sur la plage, dans le chantier naval, découvrant des bâtiments en ruine ou un vieux bateaux abandonné. Et surtout, ils vont parler d’eux, de leur vie commune, de leur amour, de leur avenir. Varda les filme souvent en gros plans, deux visages l’un à côté de l’autre ou l’un derrière l’autre. Deux visages dont se dégagent une grande sensibilité et beaucoup de poésie.

La deuxième « partie » du film, étroitement entremêlée à la précédente, n’est pas tournée avec des acteurs, mais avec les habitants de la Pointe courte. Varda filme leur vie, leurs activités quotidiennes, leurs problèmes et leurs fêtes. Ils jouent leur propre rôle, comme Flaherty l’avait fait faire à Nanouk et Rouquier aux habitants de Farrebique. La caméra entre dans l’intimité des familles, capte les conflits de génération, les moments de grande douleur (la mort d’un enfant), les difficultés professionnelles à travers l’enquête des services de santé et de surveillance de la pêche aux coquillages dans les étangs. La fête aussi à travers une séquence consacrée aux joutes sétoises et à la soirée de bal qui s’ensuit. Tout cela pouvait très bien donner naissance à un documentaire à part entière. Les thèmes sont suffisamment forts. Et le filmage, relativement concis pouvait avoir plus d’ampleur. Ce n’est pas le choix qu’a fait Agnès Varda. Elle a préféré renouveler à la fois la fiction et le documentaire. Ce qu’elle fait en introduisant de subtiles relations entre les deux parties de son film. En apparence, tout sépare les habitants de la Pointe courte et les deux Parisiens en vacances. Ils ont des préoccupations autrement plus importantes que les aléas de l’amour dans un couple et celui-ci ne semble pas vraiment être concerné par ces problèmes. Mais le film multiplie des allusions d’un axe à l’autre. L’histoire d’amour n’a de sens que parce qu’elle est filmée à la Pointe courte. La séquence des joutes auxquelles le couple assiste en spectateur est particulièrement significative à ce sujet. Lui s’intéresse à un spectacle dont il connaît toutes les règles. Elle n’hésite pas à quitter sa place pour aller chercher des glaces. Il lui avouera plus tard qu’il a cru à ce moment-là qu’elle était définitivement partie. Mais non, elle revient, et ce retour signifie qu’elle poursuivra la vie commune. La vie continue, quoiqu’il arrive à chacun, jusqu’à la condamnation à cinq jours de prison d’un des pécheurs pris en infraction. Telle est la « leçon » que délivre le film. Et c’est pour cela que fiction et documentaire, ici, ne font qu’un seul et même film.

         La correspondance fiction-documentaire prend une autre forme avec les deux films « jumeaux »tournés en même temps en 1982 à Los Angeles, Mur Murs et Documenteur. Le premier est un documentaire et le second une fiction. Du moins ils se donnent explicitement comme tels. Pour le premier, pas de problème. Sa forme respecte une dimension documentaire classique puisqu’il s’agit de partir à la recherche des murals, ces murs peints ancêtres du Street art actuel qui fleurissent sur les murs de Los Angeles et de les filmer accompagnés en off d’un commentaire. Pour Documenteur, les choses sont plus complexes, comme le laisse entendre le titre. L’histoire qui nous est racontée et qui est « jouée » par des acteurs, peut être considérée comme celle que vit la cinéaste au moment de la réalisation du film. Elle est seule avec son enfant à Los Angeles, son compagnon étant resté à Paris. Le côté autobiographique de cette relation mère-fils est inscrit explicitement dans le film dans la mesure où le rôle de l’enfant est tenu par le propre fils d’Agnès Varda, Mathieu Demy alors âgé de 9 ans. A cette implication personnelle, qu’on retrouve sous bien d’autres formes dans les films de Varda, il faut ajouter la présence de plans repris de Mur Murs. Documenteur prend ainsi une dimension non fictionnelle supplémentaire, le film devenant une exploration de la ville californienne vue par une française presque en « exil ». Los Angeles si triste… Ce qui ne peut qu’accroitre la séduction que peut exercer le récit sur le spectateur.

         Mais l’expression la plus parfaite de la volonté de la cinéaste de mettre les procédés du documentaire au service de la fiction se trouve dans Sans toit ni loi (1985). « Procédés » ici ne doit pas être pris dans un sens péjoratif. Disons qu’il s’agit plus précisément de moyens d’expression spécifiques, qui donc ne sont pas – ou alors de façon exceptionnelle – utilisés en dehors de leur domaine courant. Les cinéastes hésitent le plus souvent à bousculer les habitudes du public et la facilité des classifications strictes. Ce n’est pas le cas d’Agnès Varda.

Sans toit ni loi se présente comme une enquête, ce qui déjà est une façon de brouiller les pistes. Le film part de la découverte d’une jeune fille, Mona, retrouvée morte de froid dans un fossé. Qui est-elle ? Comment en est-elle arrivée à cette fin tragique ? Que pouvons-nous savoir de sa courte vie ? Le film est alors un grand feed back partant sur les traces de l’itinéraire de Mona. Où est-elle allée dans cet hiver provençal glacial ? Qui a-t-elle rencontré ? Ce sont justement ces rencontres que la cinéaste effectue à son tour, exactement comme elle le fera plus tard dans la recherche de ceux qui pratiquent une forme de glanage. Ces rencontres Les rencontres de la cinéaste qui retrace l’itinéraire de Mona en feed-back se concrétisent de façon tout à fait naturelle par une interview les mettant face à la caméra. Le film suit alors l’ordre chronologique du vécu de Mona dans les pérégrinations qui ont jalonné son dernier hiver. Le recours à cette pratique habituellement réservée au documentaire a pour principal résultat de vider le film de tout pathos. Si émotion il y a – il n’est certes pas question de la supprimer – c’est celle, dans le film, des dernières rencontres de Mona. Le spectateur lui, est tenu à distance du côté tragique du récit. Il n’appréhende le vécu de Mona que par l’intermédiaire de la parole des personnes interviewées. Ce détour favorise la réflexion plutôt que l’identification pure et simple. Le film ne vise pas seulement à présenter un personnage et à construire un récit sur sa vie et sa mort. Le recours à la forme documentaire insiste sur la nécessité qu’il y a, pour le spectateur, à essayer de comprendre, à tout faire pour analyser les données qui sont mises à sa disposition. Par là, Sans toit ni loi est une réflexion sur la place que le cinéma peut attribuer au spectateur.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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