M COMME MISOGYNIE.

           Maso et Miso vont en bateau, Carole Roussopoulos, Delphine Seyrig, Iona Wieder et Nadja Ringart, 1976, 55 minutes.

Soit une émission de Bernard Pivot sur Antenne 2 en 1975, Apostrophe. Une émission comme les autres, sur laquelle nous pourrions porter aujourd’hui un regard nostalgique, un peu attendri, vis à vis de l’aisance du présentateur et de la sympathie qui émane de son sourire. Mais ce n’est de cela qu’il s’agit. Car son titre, à lui seul, est tout un programme : Encore un jour et l’Année de la femme, ouf ! C’est fini, qui ne pouvait qu’alerter les féministes de l’époque. Les Insoumuses », les autrices du film, Carole Roussopoulos, Delphine Seyrig, Iona Wieder et Nadja Ringart, vont réagir à leur façon. Par un film impertinent, drôle mais caustique, qui va détourner l’émission, en proposer une critique pas à pas, une critique faite avec les moyens du cinéma, les moyens de l’époque, c’est-à-dire sans gros moyens techniques mais avec une précision méticuleuse, qui ne laisse rien passer. Et côté stéréotypes sexistes et pouvoir masculin triomphaliste, elles ont de quoi faire.

Mais Pivot s’en sort lui particulièrement bien. De toute façon ce n’est pas lui qui est la cible directe du procès intenté à une misogynie galopante qui ne cherche même plus à se cacher ou à se trouver des excuses. La cible, déclarée dès le début du film, c’est l’invitée de Pivot : Françoise Giroud présente en tant que secrétaire d’Etat à la condition féminine. L’objectif est clair : démontrer qu’un tel poste est parfaitement inutile, qu’il ne sert strictement à rien (en dehors d’être un alibi et donner bonne conscience aux gouvernants). Et que celle qui l’occupe n’est en aucune façon au service de la cause des femmes. Sur le plateau de Pivot elle restera toujours souriante, ne prenant aucun risque. Il lui faut, dans la perception qu’elle a de son rôle, veiller à surtout ne heurter personne. Elle en restera donc aux formules convenues, aux généralités qui ne mangent pas de pain. Et pourtant, en tant que femme, elle aurait bien des raisons à être sinon scandalisée, du moins quelque peu choquée par les propos qu’elle entend.

Pivot en effet, en bon professionnel de télévision, c’est-à-dire en homme de spectacle, avait convoqué un plateau qui aurait pu devenir pour le moins électrique, surtout s’il avait invité les « Insoumuses » ou  autres représentantes des mouvements féministes  particulièrement actives depuis au moins mai 68 et les luttes pour la libéralisation de l’avortement. Mais Madame le ministre, comme dit Pivot (les Insoumuses insistent elles sur son titre de Secrétaire) n’est pas là pour polémiquer. Et les misogynes de service pourront se sentir conforter dans leurs convictions.

De qui s’agit-il ? Un choix assez diversifiés et représentatif des « personnalités publiques » habituées des plateaux télévisés, à savoir : José Arthur, journaliste radio; Marcel Julian, PDG d’Antenne 2; Pierre Belemarre, journaliste ;  Jacques Martin, animateur télé; Marc Féraud, couturier; Marc Linski, navigateur ; Alexandre Sanguinetti, président de la chambre des députés ; ou encore Christian Guy, chroniqueur gastronomique. Et l’on a très vite l’impression qu’ils se livrent à une sorte de compétition pour être celui qui se montrera le plus hautin et méprisant vis-à-vis des femmes, voire carrément insultant. Mais ce n’est pas Madame le ministre qui va se sentir offusquée. Elle ne prendra pas la défense des accusées. Visiblement, elle n’est pas concernée, laissant clairement entendre que la misogynie est quelque chose de naturel et que, de toute façon, les femmes aiment ça !

Alors ce sont les Insoumuses qui vont passer à l’attaque. Elles ne perdront pas de temps à relever les énormités assénées avec le sourire par les misogynes de service. Mais elles vont ponctuer les réponses (les absences de réponses en fait) de Françoise Giroud, de cartons moqueurs et perfides, reprenant les slogans des manifestations de rue des féministes (exemple : « Menu ONU, 1974 Faim, 1975 Femme, 1976 Fromage ou dessert ») ; et tout cela dans la joie, le rire et les chansons. Bref leur film contient tous les ingrédients du cinéma d’intervention mis en œuvre au centre audiovisuel Simone de Beauvoir, créé par Carole Roussopoulos et Delphine Seyrig. Un cinéma qui utilise systématiquement la vidéo et qui renonce à courtiser les médias traditionnels et en particulier la télévision.

La dernier carton du film explicitera le sens de son titre et peut être considéré comme une synthèse de la perspective engagée du film :  » Aucune femme ministre ne peut représenter les autres femmes au sein d’un gouvernement patriarcal. Elles ne peuvent qu’INCARNER LA CONDITION FEMININE oscillant entre le désir de plaire (féminisation : Maso) et le désir d’accéder au pouvoir (masculinisation : Miso) ».

A lire : l’abécédaire de Carole Roussopoulos

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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