F COMME FARREBIQUE.

Farrebique. Georges Rouquier. France, 1946, 90 minutes.

            Une année passée dans une ferme de l’Aveyron ; une année pour aborder la vie d’une famille dans cette campagne que nous ne connaissons plus ; une année pour rencontrer des hommes et des femmes, leur vie intime et leur vie de travail ; une année que nous passons au rythme de la nature, de la végétation, des animaux. Une année parmi les autres, qui se déroule à l’identique malgré les événements qui peuvent paraître exceptionnels (la naissance et la mort) mais qui ne sont au fond que des repères communs à la vie. Le film de Georges Rouquier nous plonge dans cette vie pour en présenter non pas un condensé, mais son essence même. Contrairement à ce que feront dès les années 60 un cinéaste comme Ruspoli, et à plus forte raison à la fin du XX° siècle quelqu’un comme Depardon, il ne s’agit pas de montrer un monde en train de disparaître, ou dont on pourrait pressentir la lente disparition prochaine. Les paysans de Rouquier sont bien vivants. Leur présent a un avenir et Farrebique, la ferme, n’est pas un îlot dans le désert.

            Farrebique est un film extrêmement construit. Nous ne sommes pas encore, en 1946, à l’époque du cinéma direct. La technique ne le permet pas et les positions cinématographiques de Rouquier ne vont pas dans ce sens. Lui, il croit aux vertus du scénario, un scénario qui oriente le tournage et qui dirige le montage. Un film, qu’il soit documentaire ou de fiction, c’est d’abord une écriture. Dans Farrebique, les dialogues eux-mêmes sont écrits, avec les propres mots de ceux qui les prononcent, mais qu’ils doivent apprendre à prononcer comme le film le demande. Cette nécessité de l’écriture ne contredit en rien l’authenticité du film. Les habitants de Farrebique, Rouquier les connaît parfaitement, de l’intérieur. Non seulement parce qu’il a passé de longs mois parmi eux pour la préparation et le tournage du film, mais surtout parce qu’ils font partie de sa propre famille. Rouquier ne les regarde pas de l’extérieur, en étranger, ou avec un regard orienté avec d’autres préoccupations que les leurs. Rouquier ne fait pas un film ethnographique. Il fait un cinéma de proximité. Un cinéma de participation.

            Comme chez Flaherty dès Nanouk, les habitants de Farrebique vont jouer leur propre rôle. Ce qui signifie qu’ils se donnent à voir tels qu’ils sont, mais qu’en même temps ils s’inscrivent dans les choix du cinéaste qui décide seul de ce qui constitue le déroulement du film. Ils ne sont pas des acteurs. Paysans ils sont, paysans ils restent. Mais leur mode d’être dans le film est façonné par la présence de la caméra. Cela est bien sûr évident dans la séquence de la mort du grand-père qui n’est pas un imprévu surgit lors du tournage et intégré au dernier moment dans le film. Cette mort « jouée’ fait partie du scénario. Elle permet de montrer la relation de la famille et de toute la communauté rurale à la mort. L’enterrement lui, n’est pas joué. Il est présent dans le film parce qu’il fait partie de la vie. Et il est montré de la façon dont il se déroule dans la vie. Le monde rural que nous présente ainsi Rouquier échappe à tout pittoresque, encore plus à tout exotisme. Dans Farrebique, c’est le réalisme qui prime. Ce qui n’interdit pas la poésie.

            Farrebique suit le rythme des saisons et se décompose donc en quatre parties. Leur succession présente des contrastes visuels forts. A la blancheur de l’hiver enneigé succèdera le sombre des sous-bois au printemps. Le film est en noir et blanc, mais les images de Rouquier poussent le spectateur à le voir en couleurs, le vert de la végétation renaissante et l’or du soleil sur les épis en été. Nous savons depuis Vertov qu’il n’y a aucune raison de bannir les effets spéciaux du documentaire. Leur présence est moins proliférante dans Farrebique que dans L’Homme à la caméra, mais leur pertinence n’en est pas moins évidente. Le film nous montre la vie de la nature comme l’œil humain ne peut pas la percevoir. L’éclosion des bourgeons, filmée en accéléré, est une véritable explosion visuelle.

            EN 1983, Rouquier revient à Farrebique, non pas pour tournée un nouvel épisode ou une suite au film de 46, mais pour réaliser un nouveau film, Biquefarre. Bien des choses ont changées, ce que Rouquier montre tout simplement en montant en alternance les images de 46 et celles, en couleurs de 83. Biquefarre est un film sur le temps.

            Farrebique a obtenu de nombreuses récompenses : Grand prix de la critique internationale (Cannes 1945), Grand prix du cinéma français (1946), Médaille d’or (Venise 1948), Grand épi d’or (Rome 1953)

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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