V COMME VISAGE -Johan van der keuken.

Face value. Johan Van der Keuken. Pays-Bas, 1990, 120 minutes.

« Tout tourne autour du visage et du voir : le désir de se donner à voir, la peur de se faire voir, l’impossibilité de se voir soi-même, la peur et le désir de voir l’autre. Et dans cette thématique du voir, la lutte confuse pour l’identité, la lutte féroce pour le territoire, les grands mouvements de l’amour et de la mort ». Qui peut mieux parler d’un film que son réalisateur ?

         Van der Keuken filme donc des visages. Le plus souvent en gros plan, en très gros plan même, jusqu’à ce qu’ils occupent tout le cadre. Des visages de femmes et d’hommes, d’enfants aussi, souriant ou en pleurs, immobiles ou en mouvement, des visages portant les marques de la richesse ou révélant la pauvreté, l’alcoolisme, la détresse. Certains visages prennent des coups, comme ces boxeurs dont l’un d’eux est envoyé au tapis. D’autres sont tout ce qu’il y a de plus sérieux, comme ce couple lors de leur mariage ou dans la séance de studio pour la photo souvenir. Il y a des visages vieux, ridés, avec un regard vide parce que les yeux ne distinguent plus vraiment les formes. « Qu’est-ce que tu vois de moi », demande le cinéaste à son oncle qui est en train de devenir aveugle. Il y a à l’opposé des visages maquillés, presque peints, comme celui de cette artiste contorsionniste qui fait prendre à son corps toutes sortes de positions. Elle ne cesse de sourire, un sourire figé, froid, impersonnel, qui n’a rien de commun avec le sourire apaisé de la femme qui vient d’accoucher, un visage qui dit alors le bonheur de la vie. Parfois les visages laissent le premier plan au corps, comme pour ces deux hommes dont le torse, le dos, les bras sont entièrement tatoués. Tous ces visages sont bien vivants, toujours expressifs, qu’ils chantent ou crient, qu’ils prient ou se recueillent. Beaucoup sont filmés de façon muette. Mais ils donnent accès à l’intériorité, ce que souligne l’usage de la voie off. Un film sur les visages ne peut qu’être un film où l’émotion explose à chaque plan.

         Face value est un film mosaïque. Les visages de toute origine, de toute condition, filmés dans des lieux différents, Marseille, Liège, Prague, Berlin, Londres ou Amsterdam, qui se succèdent à l’écran sans logique apparente, comme au hasard des rencontres et des voyages, sans rime ni raison. Et pourtant. Le montage est ici comme dans tout film ce qui donne sens. Les ruptures, les contrastes, les oppositions entre les séquences en sont la preuve. Van der Keuken n’introduit que très rarement des effets de transition. Il passe tout simplement d’un visage à l’autre, d’un ensemble de visages à un autre, situés dans des contextes qui n’ont au premier abord aucun lien entre eux. Le montage, ici, c’est éclairer les images les unes par les autres, mais essentiellement dans une direction rétrospective. Les images que nous voyons à un temps T ne prennent pas sens par celles qui l’ont précédée. C’est celles que nous voyons au présent qui donnent sens à celles que nous avons vu précédemment. La fureur des supporters du match de foot apparait vraiment comme telle lorsque nous voyons ensuite le calme de ces jeunes musulmans qui parlent de leur religion. Mais le contraste le plus fort, l’opposition irréconciliable, concerne le filmage du discours de Le Pen, filmage où la caméra finit par avoir des soubresauts, suivi d’une séquence filmant un ancien déporté tchèque dont toute la famille a été décimée dans les camps de la mort. Aujourd’hui il est gardien du cimetière juif de Prague, celui où repose Kafka. Ce qui donne l’occasion au cinéaste de nous faire entendre un beau texte de l’écrivain. Un juif rescapé de la Shoah, Kafka, ce sont ces images qui disent toute la violence grossière du discours de Le Pen.

         Dans une des premières séquences du film, Van der Keuken filme son propre visage en gros plan. Il ôte ses lunettes, l’image devient floue. Elle ne redeviendra visible que lorsqu’il les aura remises. Une façon de dire que si la caméra est un œil, elle ne fait voir que ce que le cinéaste a décidé de montrer et comment il a choisi de le montrer.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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