P COMME PEINTRE – Lucebert.

Lucebert temps et adieu. Johan Van der Keuken, Pays-Bas, 1994, 52 minutes.

         Cet hommage à son ami Lucebert, poète et peintre néerlandais mort en 1994, nous rappelle que van der Keuken était un cinéaste expérimental, constamment à la recherche de formes visuelles adéquates aux sujets qu’il abordait. Un hommage à un artiste lui-même très créatif se devait de nous faire accéder à son œuvre autrement que par une vision frontale de ses tableaux, les faire parler sans les commenter, montrer son travail en captant le geste créatif sans qu’il soit nécessaire de donner la moindre explication. Le film de Van der Keuken est un véritable poème cinématographique, un poème en images où les images filmées par Van der Keuken se confondent avec les images dessinées et peintes par Lucebert. Un film qui nous montre la pertinence du cinéma pour rendre compte du monde de l’art.

         Le film se compose de trois parties, trois films courts réalisés à trois périodes différentes, abordant l’œuvre de Lucebert de trois manières différentes en fonction justement du moment où ils sont réalisés.

         1962. Une première vision de l’œuvre de Lucebert, poèmes et tableaux, une découverte, une première approche personnelle de la part du cinéaste. En fait, cette partie constitue le pré-générique du film, un long incipit de plus de dix minutes, puisque le titre et les indications habituelles à tout générique apparaissent à son terme. Van der Kauken nous donne à entendre un long texte de Lucebert et il filme ses tableaux dans son atelier. Les images sont extrêmement mobiles. Mais ce qui frappe surtout, c’est qu’elles ne sont pas en couleurs. Elles ne sont pourtant pas en noir et blanc comme on aurait pu s’y attendre lorsqu’il s’agit de faire disparaître les couleurs. Van der Keuken nous propose des images monochromes, d’une teinte bleutée. Aux tableaux se mêlent des photos de l’artiste. La caméra instaure des va et vient entre le visage de l’artiste et sa main qui dessine. La musique, très free jazz, de Willem Breuker, avec ses improvisations au saxo, donne une vitalité extrême aux images. Des onomatopées totalement décousues accompagnent des vues de visages grimaçants. Pourtant cette parie s’achève dans un calme relatif. « Il y a tout dans le monde. C’est tout » dit le poète. Des enfants apparaissent à l’image. Des plans fixes d’eau, de rochers, d’herbe, de nuages. Mais l’orage n’est sans doute pas loin.

         La deuxième partie, réalisée en 1966, est faite avec la participation active de l’artiste. « Un film pour Lucebert » dit le cinéaste qui ajoute « pour toi… j’ai vu ces images ». Nous sommes transportés au véritable commencement de l’œuvre ? Lucebert, à 10 ans, assiste aux émeutes qui enflammèrent Amsterdam en 1934 et leur répression par la police. Une photo de l’artiste enfant filmée longuement en gros plans fixes est pourtant hachée par instant par de brefs inserts de vues de ses tableaux. Puis la couleur, enfin, dans l’atelier où l’artiste travaille. « La lumière est de plus en plus liqueur de vie ». L’image de l’atelier est surcadrée par un pan de mur à droite de l’écran, comme si le cinéaste ne voulait pas déranger l’acte créatif. Van der Keuken filme des objets familiers, d’une grande banalité, qui peuvent avoir inspiré le peintre ou qu’il associe lui-même librement à, ses œuvres, des vélos, des trompettes d’enfant, des tracteurs, des fruits, des jouets en plastiques, un ensemble hétéroclite monté en alternance avec des vues des tableaux de Lucebert en gros plans. Les images s’enchainent sans lien apparent. Il serait vain d’y chercher une logique. On est plutôt du côté de cette « tempête d’images » que van der Keuken réalisa par ailleurs. Il filme des têtes de veau à l’étalage d’un boucher. Des enfants font des découpages. Une vieille dame en noir propose de petits bouquets de plantes aux passants dans un marché. Dans une carrière, des ouvriers cassent des pierres. Une chèvre est égorgée sous nos yeux. Une citation de Lucebert « un grand nègre maussade est descendu en moi » déclenche une série de vues prises sur le vif dans la foule où sont cadrés des visages de noirs. Une femme sourit à la caméra, furtivement. A la fin du marché un noir balaie la place. Et tout au long de cette cascade d’images, en insert, apparaissent des gros plans d’extraits de tableaux de Lucebert. Cette partie s’achève sur une séquence où le travail filmique s’intègre parfaitement au travail créatif du peintre. Devant un grand mur, Lucebert réalise une fresque. Mais le filmage de l’œuvre en train de se faire n’est nullement linéaire. Des coupures d’image font apparaitre et disparaitre des formes et des couleurs, comme s’il s’agissait des remords de l’artiste. Le peintre lui-même n’est pas présent en continu devant son œuvre qui est animée de façon indépendante par le montage. Une séquence qui en finn de compte est un véritable film d’animation. En même temps elle anticipe ce que sera bien plus tard le street art et les façons de le filmer au moment de la réalisation des œuvres.

         La dernière partie du film est réalisée en 1994, après la disparition de Lucebert. Van der Keuken précise « nous avons décidé avec Lucebert en avril de refaire un film, mais il est mort en mai. Il faut se passer de lui. » Le film de Van der Keuken devient alors l’œuvre posthume de Lucebert, centré sur son poème. « Si tu sais où je suis, cherche-moi » A quoi fait écho une dernière citation. « Sans me chercher tu me trouveras ». Dans toute cette partie, van der Keuken filme l’atelier du peintre, sa table de travail, sa bibliothèque, ses tableaux. Tous ces lieux vides mais imprégnés de sa présence. A des moments de grand calme succède une frénésie d’images de plus en plus intense. Des zooms rapides sur les visages peints, des mouvements de caméra dans tous les sens sur des fragments de toiles. L’objectif est parfois si près du tableau que l’image est floue, d’autant plus que les panoramiques latéraux sont des plus rapides. Comme Van der Keuken lui-même, le spectateur ne peut pas rester insensible à l’art de Lucebert.

         Le film se termine pourtant par la présentation par la compagne du peintre de ses derniers carnets de dessins. Elle dialogue sereinement avec le cinéaste maintenant totalement apaisé. L’œuvre de Lucebert peut passer à la postérité.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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