F COMME FEMMES EN LUTTE.

Les femmes cinéastes sont de plus en plus en première ligne dans le domaine du documentaire. Au-delà des luttes féministes pour la conquête de leurs droits et de l’égalité avec les hommes, elles prennent position sur tous les problèmes fondamentaux de notre monde : dénonciation du racisme et de la pédophilie, soutien aux mouvements de résistance comme en Palestine, rejet de l’emploi des pesticides dans l’agriculture, entre autres. Les femmes documentaristes ne peuvent qu’être des femmes en lutte.

Comme leurs confrères masculins, mais peut-être avec encore plus d’acuité et de détermination, les cinéastes documentaristes ne peut rester insensibles à la misère du monde. Il s’agit alors pour elles de dénoncer l’injustice, l’oppression, la dictature, la maltraitance, les violences de toutes sortes faites aux femmes et aux hommes, à des groupes particuliers et même à des peuples. Mais il s’agit aussi par leurs films de soutenir les luttes, les revendications, les révoltes. Essayer donc de sensibiliser, de populariser, d’appeler à l’aide et à l’action. Beaucoup de documentaristes donnent la parole à celles – et à ceux – que l’on n’entend jamais, les oubliées de l’histoire, les faibles, les pauvres, les plus démunies. Et à tous celles qui sont différentes, qui ne vivent pas comme la majorité, celles que l’on montre du doigt et qui sont mis au ban de la société.

LORSQU’UNE FEMME CINEASTE S’ENGAGE CE N’EST JAMAIS FORTUIT. C’EST TOUJOURS LE FAIT D’UNE NECESSITE

LORQU’UNE FEMME CINESATE SOUTIENT UNE CAUSE, C’EST TOUJOURS DE FACON SINCERE ET AUTHENTIQUE

LORSQU’UNE FEMME CINEASTE PREND POSITION, C’EST TOUJOURS D’UNE FACON REFLECHIE, PARCE QU’IL Y A URGENCE DE FAIRE BOUGER LES CHOSES.

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Pour évoquer les femmes documentaristes en lutte, deux noms viennent immédiatement à l’esprit : Agnès Varda et Carole Roussopoulos.

Agnès Varda, une cinéaste qui s’est elle-même définie comme « contestataire », et dont l’engagement est celui d’une femme, qui se situe à côté des femmes dans leur lutte pour la cause des femmes.

Son engagement cinématographique n’est bien sûr pas étranger à celle de la femme qui signe en 1971 le manifeste des 343.

En 1975, « année de la femme », elle répond à la demande d’Antenne 2 qui pose, à 7 femmes, la question devant être traitée en 7 minutes : « Qu’est-ce qu’une femme ? » Toujours impertinente, Varda le fera en 8 minutes (Réponses de femmes, 1975).

A cette occasion, elle invente le « cinétract », genre qui aurait pu avoir une descendance plus importante.

Varda filme donc des femmes, jeunes ou vieilles, nues ou habillées, des bébés, des enfants, seules ou en groupe, enceintes ou portant un enfant dans les bras, de face, de profil, en gros plan ou en pied….

S’adressant directement à la caméra, elles parlent de maternité, de désir, de sexe, de leur place dans la société, la société des hommes, dominée par les hommes. Elles évoquent aussi l’image, exemples à l’appui, que renvoie d’elles la publicité. « Ça va changer » dit plusieurs fois une adolescente.

Lors de sa diffusion à la télévision, le film suscita des protestations de téléspectateurs, preuve de son côté dérangeant à l’époque.

Carole Roussopoulos, une figure centrale, une cinéaste auteur de plus de 150 films, dont l’action reste aujourd’hui encore exemplaire.

C’est jean Genet qui lui fit découvrir la vidéo légère, un outil qui lui parut immédiatement correspondre parfaitement à ses besoins et à ses projets.

Carole Roussopoulos devint ainsi dès le début des années 70 une pionnière d’un cinéma d’intervention, engagé dans toutes les luttes que vont mener les femmes dans la décennie,

de la revendication au droit à une contraception libre et gratuite à la lutte pour la libéralisation de l’avortement,

en passant par l’affirmation du droit des femmes contre toutes les formes d’exploitation dont elles sont victimes, dans le travail et dans le milieu familial.

Un ensemble de luttes essentiellement politiques, prolongeant les visions de mai 68, mais prenant à travers les thèses féministes une orientation spécifique qui contribua incontestablement à changer la société.

 Le cinéma occupa une place importante dans ce mouvement, filmant les luttes au cœur même de leur déroulement, les popularisant en dehors des circuits médiatiques habituels tenus essentiellement par des hommes, comme le cinéma dans son ensemble, y compris le cinéma militant. Les femmes vont alors inventer de nouvelles formes de revendication, comme elles vont inventer de nouvelles formes d’expression. La vidéo en fut l’outil par excellence.

         La vidéo (le Portapack de Sony filmant en noir et blanc en ½ pouce), c’est la liberté. C’est pouvoir être partout où les femmes luttent. C’est supprimer les contraintes, tout aussi bien au niveau du filmage que du montage et de la diffusion. C’est échapper à la main mise masculine sur l’information. C’est pouvoir enfin donner réellement la parole aux femmes. Une parole enfin libérée des stéréotypes imposés par la société masculine.

         Les femmes cinéastes vont alors créer les organes de leur lutte. Des coopératives d’abord, assurant la réalisation et la production.

La première de ces coopératives voit le jour en 1974 : Vidéa.

Carole Roussopoulos, de son côté après avoir créé le groupe Les insoumuses avec Delphine Seyrig, Iona Wieder et Nadja Ringart, suivi des Muses s’amusent, fonde avec son mari Vidéo Out qui produira la plus grande partie de ses films.

Elle participe d’autre part à la création en 1982 du Centre audiovisuel Simone de Beauvoir, dont la mission est faire connaître les réalisations des femmes et soutenir leurs projets.

Le premier festival de films de femmes voit aussi le jour, festival dont le rayonnement ira grandissant jusqu’à son implantation actuelle à Créteil.

         Le cinéma féministe c’est donc d’abord filmer les luttes des femmes tout en y participant. Puis c’est organiser en dehors des circuits de distribution habituels, des projections publiques suivies de débat, le plus souvent particulièrement animés, voire houleux.

 Dans tout ce travail, c’est une nouvelle manière de faire de la politique qui voit le jour, en dehors de tout parti et de toute organisation. Mais c’est aussi une nouvelle forme de parole, affranchie des modèles dominants dans la presse écrite et à la télévision. La vidéo permet d’enregistrer la parole de femmes qui ne l’avaient jamais eue, à qui on ne l’avait jamais donnée. Elle permet aussi de filmer sans limite, sans restriction ; filmer la vie dans son jaillissement même.

         Les premières réalisations de Carole Roussopoulos concernent le mouvement des noirs américains, Jean Genet parle d’Angéla Davis,

le mouvement homosexuel en France (Le FHAR 1971) et les luttes autour de l’avortement, Y’a q’à pas baiser (1971) où elle montre un avortement illégal pratiqué selon la méthode par aspiration.

Elle initie alors Delphine Seyrig à la vidéo et réalisera avec elle Maso et Miso vont en bateau (1976) qui peut être considéré comme le manifeste cinématographique féministe.

Delphine Seyrig réalisera de son côté un film particulièrement original sur le métier d’actrice, Sois belle et tais-toi (1976) où elle interroge une bonne vingtaine d’actrices connues, de Juliet Bertho à Shirley Mc Laine en passant par Jane Fonda. Toutes montrent comment elles sont victimes dans leur métier de la domination des hommes.

Carole est sur tous les fronts. Elle filme avec Iona Wieder, les manifestations contre les exécutions de militants basques par le régime franquiste, La marche des Femmes à Hendaye et Les Mères espagnoles (1975).

Elle suit les luttes des ouvrières de Lip de 1973 (Monique Lip I) à 1976 (Christine et Monique Lip V). Cet intérêt pour la condition des femmes dans le travail se retrouvera dans la série Profession, pour laquelle elle réalise Profession : agricultrice (1982) revendiquant un véritable statut professionnel pour les femmes travaillant dans les fermes de leur mari et Profession : conchylicultrice (1984) montrant tous les aspects de ce travail particulièrement difficile.

         Carole Roussopoulos restera dans l’histoire du féminisme une figure centrale. Ses films sont aujourd’hui non seulement des documents irremplaçables sur la portée du mouvement, mais constituent aussi une véritable œuvre cinématographique privilégiant le documentaire et montrant comment celui-ci peut être, non pas simplement un outil de propagande, mais un instrument efficace d’intervention et de changement social.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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