C COMME CAMPAGNE ELECTORALE -Giscard-D’Estaing.

1974, une partie de campagne. Raymond Depardon. France, 1974, 87 minutes

            Le premier film réalisé avec les choix techniques et esthétiques qui triompheront dans l’ensemble du cinéma direct (Primary de Robert Drew et son équipe, 1958), le fut à l’occasion d’une élection. Il s’agissait de  la campagne pour les primaires du parti démocrate opposant JF Kennedy (le futur président des Etats Unis) et H Humfrey. En 1974, Raymond Depardon entreprend à son tour de suivre une campagne électorale, celle de l’élection présidentielle. Plus exactement, il va suivre un des candidats, Valery Giscard d’Estaing (futur président de la République Française). Plus qu’un film sur une élection ou une campagne électorale, 1974, une partie de campagne est un film sur un homme politique en campagne, une vision de la politique entièrement personnalisée, la personnalité de VGE ayant dans le film une place prépondérante par rapport à ses positions politiques. On pourrait dire alors que Depardon fait un film sur une campagne électorale, mais sans faire de politique. Les partis politiques sont absents, l’équipe de campagne du candidat passe au second plan et les thèmes qu’il développe ne sont abordés qu’occasionnellement, par fragments. Savoir si le cinéaste soutient le candidat Giscard d’Estaing, s’il a de la sympathie pour lui et pour ce qu’il incarne politiquement, ou bien s’il se considère comme d’un autre bord, cela n’a ici aucune importance. La question est hors de propos. Tout autre homme politique qui lui en aurait fait la demande aurait pu devenir le sujet d’un film de Depardon.

            Valery Giscard d’Estaing est présent dans tous les plans du film, du moins dans toutes les séquences. Le film de Depardon aurait très bien pu s’intituler La Solitude du candidat de fond. Il se termine après les résultats en montrant Giscard rentrant seul dans son appartement du Louvre. Il avait commencé en le filmant marchant seul dans une forêt le jour de l’annonce de sa candidature. Bien sûr ces plans contrastent fortement avec les plans de foule, dans les rues où le candidat se fraie difficilement un passage en voiture ou à pied ; dans les meetings surtout où les supporters scandent en rythme le slogan Giscard à la barre. Lorsqu’il est seul, ou en petit comité avec ses proches, il est filmé en gros plan. En meetings, ou dans les bains de foule, il est plutôt vu de dos, comme si le cinéaste ne voulait pas adopter le point de vue des partisans entassés dans les salles. Il y a là aussi une façon pour Depardon de se démarquer de reportage télévisé. Son travail de cinéaste, c’est de construire ses plans et de ne rien laisser au hasard ans la position de la caméra. Si Depardon peut être considéré dans ce film comme un descendant du cinéma direct, c’est qu’il se place avec sa caméra toujours au plus près du personnage qu’il filme. Et visiblement, il réussit à se faire oublier. Giscard regarde rarement la caméra, un ou deux regard furtif pas plus. Et les hommes politiques qui l’accompagnent ne semblent même pas être au courant qu’ils sont filmés. De toute façon les caméras sont tellement présentent tout au long de la campagne, qu’il n’y pas de raison d’en privilégier une en particulier, même lorsque la scène filmée a quelque chose d’intime. Et qui pouvait identifier dans Depardon un cinéaste plutôt qu’un journaliste ?

            Tout l’art de Depardon consiste à placer sa caméra à la meilleure place, qui est d’ailleurs souvent la seule possible. Il y a beaucoup de déplacement dans le film. Dans un avion, il y a quand même un peu plus d’espace pour filmer En voiture, il n’y a aucun recul. Combien y a-t-il de passagers ? Un chauffeur obligatoirement. Si c’est Giscard qui conduit, alors Depardon est à côté de lui et le filme de profil, en plan fixe, laissant les autres passagers dans le hors-champ. Si Giscard est assis à l’arrière, avec un ou deux autres passagers, Depardon est toujours à l’avant. Dans les dialogues il peut y avoir à côté de lui un autre proche de Giscard. Tout cela fait beaucoup de monde ! Mais toujours, tout au long du tournage, Depardon occupe une place privilégiée, la plus efficace possible pour le film bien sûr. C’est d’ailleurs ce que montre clairement ce plan surprenant de l’atterrissage de l’avion de Giscard pris depuis la cabine de pilotage.

            La solitude de Giscard est encore amplifiée, paradoxalement, par la présence, l’omniprésence, des médias dans la campagne, et dans le film. Depardon filme systématiquement la horde des photographes, ses anciens compagnons de travail, qui mitraillent littéralement le candidat à chacune de ses sorties. Il montre comment la campagne s’oriente en fonction de la couverture que pourront en faire les journaux et la radio. Il filme avec beaucoup de malice les préparatifs sur le plateau du grand débat télévisé du second tour, les préparatifs seulement. Mais son filmage accentue le caractère « seul face à tous » de Giscard !

Valerie-Anne et Valéry Giscard d’Estaing

Avec Giscard, en 1974, la politique entre dans la sphère du spectacle. Avec Depardon, l’homme politique devient une star. Une star dont tout le discours vise à affirmer sa proximité avec les électeurs, mais qui reste fondamentalement inaccessible, même lorsqu’il signe des autographes. En cela, le film de Depardon est le témoin privilégié des transformations qui s’opèrent alors dans la vie politique française. Et surtout, dans ses représentations.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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