D COMME DEPARDON

Depardon et le cinéma direct.

Les premiers films de Depardon s’inscrivent clairement dans la mouvance, le prolongement, du cinéma direct tel qu’il apparaît dans les années 60,  en France avec les films de Rouch et surtout Ruspoli (qui serait celui qui a proposé le premier l’expression), mais aussi avec les films des québécois Pierre Perrault et Michel Brault. Il est d’ailleurs facile de renvoyer le premier film de Depardon à Primary de Robert Drew dans l’équipe duquel on trouve en particulier deux figures du cinéma documentaire américain, Richard Leacock et Pannebaker, cinéastes qui  ont réalisé  par la suite des films dont la dimension de « direct » ne fait pas de doute. Comme Primary, 1974, une partie de campagne se donne pour objet une campagne électorale, une primaire aux Etats Unis et une présidentielle en France, en suivant les déplacements, les meetings, réunions, rencontres, d’un candidat (en fait les deux candidats en lice dans le cas de Primary), en se faisant le plus discret possible, c’est-à-dire en ne se donnant pas le droit de la moindre intervention, ne posant aucune question, ni au candidat lui-même, ni aux membres de son équipe, et si les propos de quelques électeurs ou supporteurs  sont présents, c’est en grande partie sous forme d’interventions spontanées, non ouvertement sollicitées par le cinéaste. Le film de Depardon reprend  la méthode du cinéma direct en la systématisant. Il filme seul. Il n’apparaît jamais à l’image, et n’intervient pas dans la bande son. Il rend compte de tout ce qui se passe dans la campagne, du moins de tout ce qui a un sens électoral, c’est-à-dire politique, sans jamais prendre parti. Il est là au moment de la déclaration de candidature de Giscard, il est présent dans l’attente des résultats du second tour. Il filme dans la voiture, ou l’avion,  du candidat lors de ses déplacements. Il filme ses discussions avec ses conseillers et ses amis politiques. Il enregistre ses hésitations et ses décisions, ses commentaires et ses analyses de la situation. Bref la campagne électorale qui constitue l’unique objet du film est pour le moins vivante, animée et si l’on ne connaissait pas le résultat en voyant le film aujourd’hui on peut dire que le film crée un véritable suspens, tant le résultat final est incertain jusqu’au dernier moment et particulièrement serré au niveau des chiffres. Le premier titre du film rend d’ailleurs compte de cet aspect : 50,81% étant le score du président élu. Le fait que celui-ci n’autorisa pas la diffusion du film, ni pendant la durée de sa présidence, ni pendant plusieurs années après elle, ne peut que confirmer la dimension « neutre » de la posture du cinéaste. Son film n’est certes pas un film de commande. Encore moins un film de propagande. Il n’est pas non plus un simple reportage d’actualité. Il a autant d’intérêt aujourd’hui qu’en 1974, ou que lors de sa sortie en 2002 (28 ans après !). En somme il concerne beaucoup plus la vie politique en France dans les années 70 que la personnalité de Giscard d’Estaing. Il montre comment la campagne s’oriente en fonction de la couverture que pourront en faire les journaux et la radio. Par exemple, Il filme avec beaucoup de malice les préparatifs sur le plateau du grand débat télévisé du second tour, les préparatifs seulement. Ce qui semble l’intéresser avant tout, c’est l’irruption des médias dans la vie politique et les premières manifestations de la politique spectacle qui sera un des faits les plus marquants dans le dernier quart du XX° siècle, ce qui était d’ailleurs aussi présent dans Primary à propos de Kennedy.

1974-2

R COMME ROUCH JEAN

Rouch l’ethnographe. L’ethnographie, il ne l’abandonna pas vraiment après avoir découvert le cinéma. Ses compétences de spécialiste en ce domaine sont reconnues officiellement par l’obtention d’une thèse de doctorat sous la direction de Marcel Griaule.

Rouch l’Africain. L’Afrique, il ne la quittera jamais vraiment, même lorsqu’il fera des allers-retours avec la France, où sa carrière de cinéaste s’épanouira peu à peu pour culminer dans les années 60, et ne jamais tomber dans l’oubli par la suite

Rouch documentariste. Mais fait-il des documentaires ou de la fiction ? On pourrait dire qu’il traite un contenu documentaire sous forme de fiction, ou l’inverse. Mais la seule chose qui compte, c’est qu’il s’agisse de cinéma.

Rouch et le cinéma-vérité (c’est la formule qu’il propose dans l’incipit de Chronique d’un été) ou, comme on le dira plus fréquemment par la suite, le cinéma direct. Retour sur le film « fondateur » même s’il n’est pas chronologiquement le premier, ni surtout le seul, à renvoyer à ce courant du cinéma documentaire qui constitue une véritable révolution cinématographique : Chronique d’un été.

Que trouve-t-on dans ce film unique en son genre ? Des séquences hétéroclites, qui chacune recèle une part d’innovation.

  • Le micro-trottoir.

Les réactions des personnes sollicitées par la question « Etes-vous heureux » sont des plus diverses : il y a celles qui évitent la caméra, celles qui ne veulent pas répondre, celles qui profèrent des banalités. Il y a même un agent de police qui voudrait bien,  mais qui ne peut pas puisqu’il est en service.

  • Marcelline, ancienne déportée.

Place de la Concorde à paris au milieu de la circulation, puis sous un pavillon des halles, elle évoque sa déportation dans un camp pendant la guerre. La séquence la plus neuve du film dans sa forme, filmée « en direct », caméra à l’épaule par Michel Brault. La plus émouvante aussi.

  • Mary Lou, une Italienne à Paris.

Une confession qu’on ressent comme particulièrement sincère. Mais la jeune fille n’est-elle pas quelque peu exhibitionniste ? Et nous, spectateurs, ne sommes-nous pas transformés en voyeurs ?

  • Angelo, ouvrier dans l’automobile.

Donner ainsi la parole à un ouvrier et le filmer dans son travail à la chaîne est certainement un acte politique. Un acte rare dans le cinéma français de l’époque. Mais Rouch peut être considéré comme un cinéaste de la Nouvelle Vague française.

  • Les vacances à Saint-Tropez.

Les vacances des parisiens, avec tous les clichés inévitables, et même une fausse Brigitte Bardot plus vraie que nature.

  • La discussion finale entre Rouch et Morin.

Filmés au Musée de l’homme, Rouch et Morin se positionnent en scientifiques analysant la réception de leur film (qu’ils ont en effet projeté à ceux qu’ils ont filmés)

Chronique d’un été, film de Jean Rouch et Edgar Morin, 1960, 86 minutes