I COMME ITINERAIRE d’un film : Sara, Neyda, Tomasa et les autres de Lizette Lemoine.

Dans mon œuvre de cinéaste, j’ai souvent raconté la Colombie, mon pays. Mon travail a consisté  à mettre en images ce lien fort et direct entre vécu et création, à scruter les traces du passé – dans les paysages, les visages ou les témoignages – pour les mettre en rapport intime avec la réalité du pays. D’une manière ou d’une autre, mes films sont témoins de cette sanglante guerre civile que subit la population colombienne depuis 60 ans. L’histoire de la chanteuse Petrona Martinez qui perd son fils pendant le tournage de LLORO YO, la complainte du bullerengue est devenue à mon insu une complainte.

J’ai voulu donc mettre ma pierre à l’édifice en témoignant sur le conflit pour la première fois de manière directe. Avec mon documentaire AMNESTHESIE, j’ai fait  sur une réflexion sur la mémoire, le deuil et la douleur des victimes en filmant le travail des comédiens d’une troupe de théâtre qui met en scène des drames de cette guerre sanglante.

En 2015 je suis partie faire une série de projections de mon  documentaire. Pendant une des projections, Fernando Montes, le directeur de la troupe de théâtre Varasanta et moi-même, observions avec effroi comment la salle s’était divisé en deux bandes qui s’opposaient frontalement sur la nécessité ou pas de raconter les horreurs de la guerre,  sur la bonne ou mauvaise image  du pays,…

Nous sommes restés spectateurs silencieux devant cette scène qui reflétait parfaitement le débat qui se tenait alors en Colombie.

 Et j’ai réalisé à cette occasion que le besoin de « digérer » cette histoire sanglante était encore énorme. Pendant de longues décennies, les victimes étaient anesthésiées par la douleur et réduites au silence par la peur. J’avais besoin d’aller dans les régions et faire parler les victimes, et qu’elles  témoignent sans « artifices filmiques »  pour restituer toute la dimension de l’horreur de la guerre. Essayer de donner forme à la violence subie dans leur majorité par des femmes était mon idée de départ.

J’ai choisi la région des Montes de Maria, à cent km environ de Carthagène, au  nord de la Colombie, car elle est emblématique du conflit autour de la terre. La violence a été employée afin de « garantir le contrôle social ». Dès le début des années 1980, la guérilla des FARC s’est implantée dans cette région stratégique. Pour leur ravitaillement, elle attaquait régulièrement les haciendas d’élevage et les domaines agricoles. Contre ces actions d’extorsion, les propriétaires terriens ont favorisé la création de milices privées.  Au début des années 1990, les milices privées ont engendré une structure armée d’extrême-droite de plus grande envergure, les paramilitaires. Cette stratégie a été tolérée par les autorités mais en réalité, elle a  directement et durablement affecté les populations civiles.

Sans attendre d’avoir le soutien d’un producteur, je suis partie   dans l’urgence sur le terrain, faire un repérage dans la région des Montes de Maria pour prendre contact avec les femmes de plusieurs villages.  Dès le départ, j’ai été aidée par Maria Clara Rodriguez, directrice de CRECER EN PAZ, une ONG locale. Cette aide m’a permis non seulement de couvrir les frais de la régie sur place mais d’avoir aussi un contact privilégié avec les femmes.

Je voulais visiter  les lieux où d’horribles massacres s’étaient produits comme celui du village d’El Salado. Mon propos était de donner une voix à ces femmes pour beaucoup exclues par la société machiste dont elles sont issues. Beaucoup d’entre elles sont très peu allés à l’école, certaines sont même complètement analphabètes. Il était important d’entendre les terribles récits de ces femmes. Au fil de mes errances et de mes rencontres, je me suis retrouvée, non pas face à des victimes apeurées, mais au contraire face à de véritables résistantes, tournées résolument vers l’avenir. La phrase «je suis résistante » est celle qui est revenue le plus lors de mes premiers entretiens.

Résistantes car certaines sont restées sur place, résistantes car d’autres ont eu le courage de revenir, résistantes car elles ont décidé de raconter l’histoire de cette violence aveugle qui les a tant meurtri, résistantes car elle se tournent résolument vers l’avenir, libres et affranchies des convention machistes dominantes.

Au retour en France, avec Aubin Hellot, producteur de la société Les Films du Large, nous avons fait le tour des télévisions et nous n’avons pas  pu concrétiser une coproduction avec une télévision française. Nous avons trouvé en revanche et à nouveau des fonds en Colombie pour faire un deuxième tournage en 2017. Vu le calme qui régnait dans le pays, alors en pleins pourparlers sur la paix, il y avait urgence car le moment était propice pour pénétrer dans certains lieux. Le lien si fort établit avec les femmes lors du premier tournage,  nous a donc poussé à prendre des risques  pour essayer de finir le film, même dans des conditions financières difficiles. Nous ne pouvions pas trahir la confiance de ces femmes qui avaient osé parler au risque de leurs propres vies, et qui avait compris l’importance de ce travail de mémoire pour guérir les blessures de la Colombie.

J’ai compris à ce moment là plus clairement le chemin qu’allait prendre le documentaire. Déjà je voulais faire un film à plusieurs voix, un film chorale où l’art fasse écho à la parole des femmes pour contextualiser la douleur. J’ai passé des longues heures à me pencher sur l’œuvre picturale et littéraire de plusieurs artistes sur la violence en Colombie. Je savais aussi que j’avais besoin de chercher ces représentations picturales mais aussi sur des extraits de poèmes qui rythmeraient le film.  Pour le film, nous avons eu le droit d’utiliser les peintures de la collection sur la violence de Fernando Botero mais aussi des dessins d’un autre grand peintre colombien, Fernando Alcantara. Les poèmes tristement n’ont pas résisté aux aléas du montage. Mais j’ai eu la conviction qu’il faudrait  les garder pour commencer chaque projection du film.

Le coproducteur colombien, Euder Arce Films, qui a pris en charge la recherche de fonds pour la post-production en Colombie, propose alors au FICCI-Festival International de Cinéma à Carthagène- une version non mixé ni étalonné pour le concours des Work in Progress. En février 2019, le festival nous propose  finalement de rentrer en sélection. Et nous avons fini la postproduction du film à Bogotá quelques jours avant sa PREMIERE Mondiale programmé le 8 mars. C’était la journée internationale des droits de femmes et nous étions dans la 59ème sélection du plus ancien festival  de cinéma d’Amérique latine avec les cinq protagonistes du documentaire. Sara et Margarita n’avaient jamais mis les pieds dans une salle de cinéma, et n’avaient jamais monté un escalator électrique malgré la proximité de la région avec Carthagène. Pour moi ce fut l’un des plus émouvants moments de ma carrière, de partager ces moments très forts avec elles et le public, et de voir que à chaque débat beaucoup de choses non dites remontaient à la surface. Mais aussi de les voir se tenir la main ou s’embrasser pendant que l’une écoutait le récit de l’autre. Quel bel élan de solidarité et de partage avec les spectateurs ! Toutes les projections ont été remplies d’émotions, de pleurs et de connivence avec le public.

Et nous sommes parties à Bogota.  Encore pour elles, sortir de leur territoire pour aller « à la capitale », prendre l’avion et continuer ce parcours a été une aventure. Le plus émouvant a été la projection avec les élèves du Lycée Français. J’appréhendais leurs réactions car c’est rare pour eux de voir un documentaire de ce style et surtout de rencontrer des femmes paysannes victimes de la violence. Ils les ont applaudit pendant 20 minutes sans s’arrêter…et je me souviendrais de la jeune fille qui dit pendant le débat : « Je me sens aujourd’hui orgueilleuse d’être une femme grâce à vous, à votre courage, à votre intégrité… ». Entendre ceci me prouvait que le film pouvait creuser son sillon chez les autres. Le film avait réussi son pari.

La première à Paris a eu lieu à la SCAM peu avant le premier confinement avec la présence de Tomasa qui est venu de Colombie pour accompagner le film. Ce fut également un grand moment d’émotion en présence de beaucoup d’exilés  colombiens.

Hélas, notre élan a été coupé par la crise sanitaire mais cependant nous avons eu une belle année festivalière avec plusieurs rencontres virtuelles, riches en discussion et partage. Et très récemment, le film a fait partie du cycle de projections « ELLAS : Cine Hecho por Mujeres (ELLES : Cinéma fait par les Femmes) organisé par la filmothèque de la UNAM au Mexique et qui a eu lieu entre le 4 et le 17 mars 2021.

Prix et Distinctions

Retrouvez les liens des interviews et articles sur le film sur :

www.filmsdularge.com

et la bande annonce du film :

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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