ROLAND BARTHES AU SANATORIUM

Les fantômes du sanatorium. Frédéric Goldbronn, 2020, 59 minutes.

En 1943-44 Roland Barthes fait un long séjour dans un sanatorium de l’Isère, au milieu de magnifique montagne, mais loin de sa vie précédente au quartier latin et de ses amis. Un éloignement, et l’isolement qu’il implique, difficile à supporter, une rupture brusque d’une vie qui ne faisait que commencer. Heureusement, il reste la littérature, et l’écriture.

Cette vie recluse du jeune Barthes, nous la connaissons par les lettres qu’il adresse à son ami Philippe, resté à Paris, et avec qui il essaie de garder le contact. Une correspondance précieuse où il est question de la vie au sanatorium (en fait, il n’y a pas grand-chose à en dire), de l’évolution de la maladie et des soins qui sont prodigué au malade. Mais c’est surtout le ressenti du futur écrivain qui est en jeu, le retour sur soi, l’introspection et l’interrogation sur le sens de la vie. Un éclairage unique sur la pensée et les sentiments d’un jeune intellectuel pendant la seconde guerre mondiale.

Pas plus que les lettres de Roland Barthes, le film de Frédéric Goldbronn n’évoque cette guerre, en dehors de la rapide mention que fait une lettre de la Libération de Paris. Le film se consacre sur le sanatorium. Celui-ci est aujourd’hui abandonné, voué à la destruction, d’où les plans sur les pans de murs qui s’écroulent, de longs travellings aussi dans des couloirs qui sembles interminables, des espaces déserts où la pluie qui s’infiltre partout n’arrive pas à combler le vide qui se dégage irrésistiblement d’un filmage utilisant systématiquement des surcadrages à partir de portes et de fenêtres.

Goldbronn utilise bien aussi des archives (comment s’en passer ?), mais sans en abuser, ce qui aurait transformé en regard historique un film qui a d’abord une orientation littéraire. On voit ainsi deux ou trois photos du jeune Barthes, des vues du sanatorium de l’époque, les chambres, les réfectoires et les lieux de vie commune. On en retiendra surtout cette galerie de portraits, des gros plans de visages, des jeunes malades résidant ici, des photos d’une expressivité remarquable.

Et puis le film nous propose des vues actuelles de la montagne et des vallées qui constituent l’environnement du sanatorium. Beaucoup de nuages, de la neige, des orages d’été aussi, un paysage que nous ne contemplons que de l’extérieur, comme les résidents du sana ont pu le faire sans doute. Un paysage d’une grande beauté plastique, mais qui reste lointain, inaccessible.

Et puis il y a le texte des lettres écrites par Roland Barthes, lues avec beaucoup de conviction par Bruno Podalidès. En dehors des notations ponctuelles sur la vie au sana et l’évolution de la maladie, c’est l’amitié avec Philippe qui est souvent mise en avant, une amitié indispensable pour Roland, tant elle reste le seul lien avec la vraie vie. Des textes admirablement écrits. Comme ce texte sur L’Étranger de Camus publié par la revue du sanatorium. Il y est question de l’écriture « blanche », une expression qui apparait sans doute pour la première fois sous la plume de Barthes. On sait ce que sera sa destinée.

Un film tout à fait essentiel pour les amoureux de l’œuvre de Barthes, et pour les amoureux de la littérature, tout simplement.

Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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