B COMME BERGOUGNIOUX Pierre.

La Capture – En compagnie de Pierre Bergounioux, Geoffrey Lachassagne, 2014, 63 minutes.

Un écrivain chasseur de papillons. Etonnant, non ? Mais s’agissant de Pierre Bergougnoux est-ce vraiment si surprenant que cela ? N’y a-t-il pas dans la relation à la nature qui caractérise l’entomologiste quelque chose qui ne serait pas contradictoire avec l’ancrage dans le terroir corrézien de l’homme et de son œuvre ? N’y a-t-il pas dans la passion des insectes et la minutie, la patience, la rigueur du collectionneur de ces petites bêtes quelque chose qui rappellerait l’écriture et son travail ? Bref faire le portrait de Bergougnoux en chasseur de papillons serait une autre façon – la meilleure peut-être – de faire son portrait d’écrivain.

bergougnoux 2

La littérature n’est pourtant pas très présente dans le film, en dehors du nombre de livres publiés par l’auteur et du nombre de pages que comportent les trois volumes de son journal. Il nous montre plutôt Bergougnoux dans les prés, arpentant  la campagne, ou à l’affut devant le parterre de fleurs de sa maison. A sa table de travail, il est filmé en gros plans, en très gros plans même, pour mieux montrer les rides qui entourent ses yeux. Là il écrit, consignant minutieusement les données indispensables pour mettre de l’ordre dans sa récolte du jour. Et il parle. Il nous parle. Des insectes, de la façon de les capturer, du sens qu’il donne à la réalisation de cette collection qu’il sait unique, qu’il veut unique. Comme son œuvre littéraire, dont pourtant il ne dit rien.

Geoffrey Lachassagne, le réalisateur, aurait très bien pu réaliser un film sur un chasseur de papillons inconnu, un « simple » chasseur de papillons. Mais il se trouve –et ce n’est certes pas un hasard – que le chasseur de papillons qu’il filme est écrivain, qu’il est l’auteur d’une œuvre importante, dont l’existence est inévitablement convoquée dès la mention de son nom. Alors peut-on éviter de poser la question de ce que ce portait (qui n’est pas celui qu’on attendait) peut nous apprendre sur l’écrivain.

bergougnoux 3

La grande habileté du film est de ne rien dire de l’œuvre littéraire de Bergougnoux. Il nous présente une facette du personnage, ce qui d’ailleurs ne prétend nullement épuiser le bonhomme. Il nous donne surtout la possibilité de l’entendre. Bergougnoux parle comme il écrit. Et il écrit comme il collectionne les insectes. Il choisit chaque mot qu’il prononce comme il choisit chaque insecte qu’il fait entrer dans sa collection. Et ses phrases se construisent dans la succession des mots – succession inépuisable – comme les insectes sont ajoutés les uns après les autres dans la collection, chacun à sa juste place, la plus importante, indispensable à la totalité.

La collection d’insectes de Bergougnoux sera-t-elle un jour achevée ? Lorsqu’il aura écrit le dernier mot de la dernière phrase de son dernier livre, sans doute.

V COMME VIENNE

Vienne avant la nuit, Robert Bober, 2017, 1H20.

Les villes – les grandes villes, les capitales – ayant inspiré les cinéastes sont nombreuses, de Berlin (Berlin, symphonie d’une grande ville de Walter Ruttmann) à Rome (Rome désolée de Vincent Dieutre), de Nice (A propos de Nice, Jean Vigo) à Valparaiso (A Valparaiso, Joris Ivens), d’Amsterdam (Amsterdam, Global Village de Johan van der Keuken) à Buenos Aires (Avenue Rivadavia de Christine Seguezzi), sans oublier le Paris d’André Sauvage ou le Calcutta de Louis Malle, et bien d’autres bien sûr. Des portraits parcourant les sites les plus connus mais dévoilant aussi les quartiers moins touristiques. Des points de vue souvent très personnels, tant les cinéastes peuvent être sensibles à une atmosphère que le plus commun des visiteurs n’imaginerait même pas.  Avec Rober Bober, Vienne a son film, même s’il ne se limite vraiment pas à nous présenter la Vienne d’aujourd’hui.

Vienne 3

De Vienne, le film nous montre quand même les lieux ou les monuments les plus connus, le Prater et sa grande roue, Schönbrunn et son palais, les rue du centre avec le tram et les façades des immeubles, et aussi les cafés, les cafés surtout, où les habitués viennent lire la presse du jour. Mais nous faisons aussi des escapades dans d’autres cités, New York par exemple, où l’arrière-grand-père du cinéaste a essayé d’immigrer sans succès à partir de sa Pologne natale. Refoulé en Europe à son arrivée à Ellis Island, il finira par s’installer à Vienne où une bonne partie de sa famille viendra vivre, jusqu’à l’annexion de l’Autriche par le III° Reich.

Car le film de Bober est aussi un film en première personne, une recherche personnelle de cet arrière-grand-père qu’il n’a pas connu, Wolf Lieb Fränkel, et de sa pierre tombale – ce qui nous vaut de nombreuses visites de cimetières – mais aussi de l’histoire et de la destinée de cette famille juive qui fut en grande partie décimée par la barbarie nazie. Un film où le récit de cette histoire est fait en voix off. Un récit très littéraire, réactivant la mémoire de ces auteurs –  Stefan Zweig, Joseph Roth, Arthur Schnitzler – qui ont fait la renommée culturelle de la Vienne d’avant la nuit nazie.

Vienne 2

Le film fourmille de références, de citations, d’extraits de livres ou de lettres (de Kafka à Milena par exemple), nous donnant accès à l’atmosphère culturelle de l’époque, une culture juive que l’on sent encore bien vivante dans la pensée et les sentiments du cinéaste. Mais les images d’archives sont là aussi pour nous rappeler la nuit de cristal, les livres brulés et les synagogues détruites, et l’arrivée triomphale d’Hitler dans Vienne.

Le cinéma ne refait pas l’histoire et celle-ci ne se répète pas. Et pourtant, le film de Robert Bober prend une acuité toute particulière dans l’Autriche d’aujourd’hui.

B COMME BELLE DE NUIT

Ecrivain, peintre, prostituée, Grisélidis Réal est un personnage à multiples facettes, si difficilement saisissable que l’auteure du film hésite à assumer pleinement la responsabilité du portrait qu’elle veut en faire. Elle nous propose alors un autoportrait, ou plutôt même des autoportraits, où c’est Grisélidis elle-même qui va s’exprimer, venir à notre rencontre, se dévoiler peu à peu dans toutes les péripéties de sa vie d’artiste, mais aussi dans les contradictions de sa vie personnelle.

Le film privilégie nettement la dimension artistique de la vie de Grisélidis, insistant sur son œuvre littéraire présentée par son éditeur, Yves Pagès, qui a découvert en elle une écrivaine originale, unique. Des extraits de ses livres sont lus en voix off, mais aussi une grande partie de la correspondance qu’elle a entretenue pendant de longues années avec Jean-Luc Hennig, mettant à jour une relation complexe et tourmentée.

Marie-Eve de Grave utilise surtout dans son film les nombreuses archives qu’elle, a pu explorer à Berne. L’iconographie de Grisélidis est riche de portraits photographiques, en noir et blanc, souvent des photomaton, que la cinéaste épingle sur l’écran pour en faire un tableau-montage qu’on pourrait retrouver sur le mur d’un salon. Et surtout elle filme les manuscrits de Grisélidis, des feuilles de tous formats, recouvertes d’une écriture souvent très raturée, des brouillons et des textes écrits d’un seul jet comme ceux rédigés en prison qui ont une puissance inégalée.

Grisélidis était suisse et a longtemps vécu en Suisse. Mais la Suisse ne l’a jamais reconnue, et même pour ce film, ce sont des financements belges qui l’ont rendu possible. La Suisse protestante et puritaine n’a sans doute jamais accepté son engagement en faveur de la prostitution, qu’elle pratique comme un art, un choix personnel, politique, « La prostitution est un acte révolutionnaire » disait-elle, Et elle est très vite devenue une figure en vue de la « révolution des prostituées » qui se développa à Paris dans les années 70, dans le prolongement de Mai 68. La Suisse n’a pas aimé Grisélidis et celle-ci n’a guère aimé la Suisse. Des images du film nous montrent, comme des incrustations, quelques uns des stéréotypes les plus courants du pays, les vaches et le chocolat, des images de publicité d’une autre époque. Et les textes de Grisélidis ironisent sur ses habitants.

Le film de Marie-Eve de Grave est en noir et blanc. Il était impensable qu’il en soit autrement dans un portrait de l’auteur de Le noir est une couleur. Beaucoup de séquences, très travaillées plastiquement, rendent parfaitement compte de cette valeur de la nuit ou du corps des africains et en viennent à conférer au noir l’incandescence du feu.

Belle de nuit – Grisélidis Réal, autoportraits de Marie-Eve de Grave Belgique, 2016, 74 minutes

P COMME PEINTURE (3 Littérature)

Peinture et Littérature, un rapprochement qui n’a rien de surprenant ni d’inédit. Des biographies de peintres aux critiques de leurs œuvres. De Baudelaire à Butor, et bien d’autres, bien sûr. Mais au cinéma ? Plus rare, et surtout plus risqué. Car est-il possible de donner à voir l’œuvre d’un peintre à travers les mots d’un écrivain, et ceci en ne se limitant pas à plaquer un commentaire d’auteur sur la vision des toiles, ce qui n’a au fond guère d’intérêt cinématographique, quelle que soit la qualité du texte.

Le film que Richard Dindo consacre à Matisse (Aragon, le roman de Matisse) n’est ni le portrait d’un peintre, ni la présentation (encore moins l’analyse) d’une œuvre picturale. D’ailleurs n’est-ce pas plutôt un film sur Aragon ? En fait Dindo ne recherche pas vraiment l’ambiguïté. Il fait un film sur Matisse à travers Aragon, par et avec Aragon. La bande son est composée exclusivement du texte d’Aragon, de la totalité de son texte, un livre sur un peintre intitulé roman, qui n’est pas une biographie, ni un livre de critique. Aragon parle de sa rencontre avec Matisse, à Nice, dans les années 1942-43, alors que Matisse est déjà malade, mais veut absolument terminer son œuvre. Alors il peint, il peint beaucoup, tous les jours, toute la journée. Aragon n’ose pas le déranger, hésite donc à lui rendre visite. Puis il finit par se rendre auprès de lui pratiquement tous les jours, témoin humble mais privilégié de l’activité créatrice d’un artiste qu’il admire. Le livre d’Aragon n’a rien d’un roman traditionnel. Le film de Dindo est lui aussi particulièrement original. Un documentaire certes, puisque la rencontre d’Aragon et de Matisse n’a rien de fictive. Mais un film qui va bien au-delà de la présentation de l’œuvre de Matisse – ou du livre d’Aragon. Grâce au livre de ce dernier, Dindo « raconte » la rencontre entre le peintre et le poète, leur amitié naissante et son développement. Et ce récit nous permet à la fois d’appréhender l’œuvre picturale de Matisse et la position d’Aragon vis-à-vis de la peinture. Et par là, c’est la relation fondamentale que la littérature peut entretenir avec l’art en général qui est mise en scène.

La ville de Nice est présente dès le début du film, mais une ville filmée en hiver, par une journée de pluie. La vue des façades des immeubles est brouillée par l’eau qui s’accumule sur le parebrise de la voiture qui effectue cette visite. La recherche en fait des lieux, des maisons, où Matisse a vécu, jusque la grande bâtisse de Cimiez où se dérouleront les rencontres entre le peintre et le poète. Par la suite Dindo filmera la mer et surtout la vue que Matisse pouvait avoir de la fenêtre de la pièce qui lui servait d’atelier. Les fenêtres si présentes dans sa peinture.

Les œuvres de Matisse sont bien sût très présente dans le film. Mais Dindo ne se limite pas à filmer les toiles. Il filme aussi les photos de Matisse au travail, avec ses modèles, des photos souvent célèbres car prises par de grands photographes, comme Cartier-Bresson ou Brassaï. Et il filme les dessins effectués par le peintre, les portraits de son visiteur, qui nous sont donnés à voir plein cadre, comme une signature de l’auteur du texte que nous entendons. Un texte autobiographique, écrit en première personne, qui n’est nullement un commentaire des images, mais qui leur donne toute leur signification. Rarement, dans un documentaire, un texte n’avait été aussi étroitement imbriqué dans les images, au point d’en faire intimement partie, de devenir lui aussi image.

aragon matisse 2