TENDRESSE

Vers la tendresse. Alice Diop, 2015, 38 minutes.

Un film sur l’amour, ou plus exactement sur la place que peut avoir le sentiment dans les relations entre garçons et filles au sein des quartiers de banlieue. Pour en rendre compte, la cinéaste donne tout simplement la parole à un petit groupe de ces banlieusards, tous d’origine immigrée, noirs ou maghrébins. Un dispositif tout simple donc, des gros plans sur le visage de ceux qui nous parlent et qu’on entend en voix off. Mais ce qui n’est certainement pas si simple, c’est d’avoir réussi à recueillir une parole sincère, authentique, qui tombe bien sûr souvent dans les clichés faciles, attendus, mais qui, pour cela même, s’inscrit au plus profond d’un vécu que le cinéma (comme la télévision plus systématiquement encore) a souvent tendance à ignorer ou à regarder de haut. Ici nous sommes strictement en face du réel avec ce langage cru, direct, qui ne peut que heurter les bonnes mœurs ou les conventions de ceux qui ne vivent pas dans ce monde.

         Le film est construit en quatre épisodes, quatre situations, quatre discours constituant la progression annoncée dans le titre. On part du degré zéro du sentiment pour découvrir in fine un couple amoureux, filmé dans une chambre d’hôtel, disant simplement que l’amour existe. Et ils le vivent vraiment cet amour fait de baisers et de caresses tendres, cet amour totalement inconnu du premier interlocuteur de la cinéaste, celui pour qui toutes les filles, « faciles », sont des salopes, puisque lui aussi n’est qu’un salaud. Dans la banlieue on ne parle pas d’amour. C’est quelque chose sans doute réservé « aux blancs », « parce que leurs parents leur ont montré ». Lui, il n’a jamais vu son père embrasser sa mère. « L’amour tu le vois pas chez les africains ». Entre ces deux extrêmes on aura suivi le groupe de « mecs » dans une virée à Amsterdam, dans le quartier des filles en vitrine, et on aura fait la rencontre d’un homosexuel, filmé le plus souvent de dos dans une longue marche (sauf dans le RER qui le conduit à Paris). Pour lui l’enjeu semble essentiellement de ne pas être considéré comme un « pédé », de rester un homme, car le pédé lui, n’est plus rien.

         Vers la tendresse est un moyen métrage (38 minutes), mais d’une grande richesse au niveau du filmage, avec une grande variété d’images et de sons, l’alternance entre le jour et la nuit, les gros plans sur les visages et les vues du groupe des hommes, à la terrasse d’un café ou regardant les courses de chevaux à la télé. Les longs travellings, filmés depuis la voiture qui roule au pas devant les vitrines des filles en petite tenue, contrastent aussi fortement avec le filmage de la relation amoureuse du couple enlacé sur le lit de la chambre d’hôtel, avec son cadrage très serré. La bande son est surtout constituée du dialogue, en voix off, entre la cinéaste qui pose des questions et les réponses de son interlocuteur. Mais il y a quand même un moment de dialogue « in », direct, entre le couple amoureux. Un moment d’échange, d’une grande simplicité, d’une grande banalité, pourrait-on dire si l’on n’était pas avec un couple de banlieusards. Un moment de grande tendresse.

César 2017 du Meilleur court métrage.

Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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