L’art résiste au temps qui passe.

De part et d’autre. Matthieu Chatellier, 2022, 78 minutes.

Il y a plus de 10 ans, en 2010 exactement, dans Voir ce que devient l’ombre, Matthieu Chatellier avait filmé le couple d’artistes – elle graveuse, lui peintre, – Fred Deux et Cécile Reims, dans leur maison du Berry, montrant la continuité de leur travail de création. En revenant dans cette maison où il avait tissé une grande amitié, il ne peut que constater les effets de l’écoulement du temps. Fred n’est plus là et Cécile a vieilli. Comment vit-elle cette absence, cette solitude irrémédiable ? C’est sans doute pour cela que le cinéaste revient la voir, et la filmer. La filmer une dernière fois, avant qu’à son tour…

De part et d’autre est donc le film de l’absence. Mais c’est aussi le film du souvenir, des souvenirs. Une confrontation entre le présent et le passé, une mise en perspective des images tournées pour le premier film avec celles du présent où Cécile est seule. Nous revoyons donc Fred. Fred réalisant des peintures, Fred évoquant sa vie, Fred commentant des photos anciennes, Fred montrant des gravures de Cécile. Bref Fred vivant, Fred toujours présent aux côtés de Cécile, Fred qui reste toujours vivant pour elle.

Pourtant le film est surtout consacré à Cécile, sa jeunesse, sa traversée de la guerre et de l’occupation nazie, elle la petite fille exilée depuis la Lituanie. La lecture d’un très beau texte évoquant son retour, possible-impossible, à Vilnius, nous plonge dans ce vécu tourmenté et la béance qu’il a laissée en elle. Elle évoque aussi la façon dont elle en viendra à assumer sa judaïté, alors que son père était bien loin de la religion. Depuis la disparition de son compagnon, elle ne grave plus, comme si la source de son inspiration s’était tarie. Mais dans les images du passé que nous présente Chatellier nous la retrouvons burin à la main face à la plaque de cuivre. Une séquence montrera également vers la fin du film, la préparation de la plaque pour la réalisation d’un tirage. L’œuvre de Cécile, comme celle de Fred, n’est-elle pas éternelle ?

De part et d’autre est un film qui ne refuse surtout pas l’émotion. On pourrait même dire qu’il se situe entièrement du côté des affects. Un film qui nous émeut donc, entièrement, comme le cinéma – fiction et documentaire réunis – sait si bien le faire lorsqu’il est réussi. C’est-à-dire lorsqu’il se nourrit de cette émotion vraie, pure pourrait-on dire, qui n’a rien de larmoyante, mais qui se déploie dans tous les aléas de la vie, pour lui donner son souffle propre. S’agissant de Fred Deux et Cécile Reims, ce souffle est bien évidemment celui de la création artistique qui brille ici de tout son éclat.

Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :