L’adolescence, un âge idéal pour le cinéma documentaire ? Un âge difficile à appréhender, parce que si changeant. Un âge difficile à comprendre, parce si complexe et qui sait être déroutant. Un âge surtout difficile à accepter dans ses multiples facettes, tant il s’évertue souvent à remettre en cause l’ordre établi par les parents et les adultes. Mais un âge idéal pour un cinéma qui ne veut pas en rester aux clichés et aux stéréotypes. Un certain nombre de films savent se montrer à la hauteur de la difficulté en nous proposant des portraits d’adolescentes et d’adolescents plus attachants les uns que les autres, en explorant avec eux leur contexte de vie, dans la famille, à l’école, avec leur.e.s ami.e.s. L’authenticité en est la marque la plus frappante.
Les documentaires, des rencontres avec des adolescentes et des adolescents
- Des films étirés dans le temps
Les films traitant de l’adolescence sont réalisés dans la durée, sur plusieurs années en général – ou du moins de longs mois. Ce qui est imposé par le fait que l’adolescence est une période de changement, d’évolution, de transformation. Réduits à une coupe instantanée, ils auraient bien moins de force.
Ainsi dans Adolescentes de Sébastien Lifshitz, Anaïs et Emma sont filmées sur cinq années, depuis le collège jusqu’à la fin de leur scolarité secondaire. Elles quittent alors Brive, ville où elles ont vécu jusque-là et où se passe donc l’ensemble du film. Elles quittent leur famille, elles quittent leurs ami.e.s. Elles commencent une nouvelle vie.
Tout le film prend le temps de suivre cette traversée des années d’adolescence, faite aussi de petits riens souvent presque imperceptibles, mais qui tous nous font vibrer, sourire et rire, pleurer presque, nous émeuvent sûrement. Le temps de l’adolescence est là tout proche, si commun et en même temps toujours surprenant. Un temps que personne ne voudrait quitter.
- Une période de la vie difficilement délimitable avec précision.
Le cinéma documentaire, comme les conceptions courantes, hésite pour fixer l’âge du début de l’adolescence. D’où des variations de l’âge de ses protagonistes (qui d’ailleurs ne sont pas tous toujours désignés comme adolescents)
Par contre la fin de l’adolescence, et donc du passage à l’âge adulte, est traité souvent avec précision. Il est vrai qu’il existe socialement des marqueurs clairs, des rites de passage facilement identifiables et le cinéma n’hésite pas à les documenter. L’obtention du bac pour les lycéennes et lycéens par exemple donne lieu à des manifestations de joie, d’autant plus que ce diplôme signifie pour beaucoup la possibilité de quitter la famille pour accéder à l’enseignement supérieur (cf Ce n’est qu’un au revoir de Guillaume Brac, ou 18 ans de Frédérique Pollet Rouyer)
3 Dans le cinéma documentaire, les angles d’approche des jeunes sont multiples et spécifiques.
- Le parcours scolaire.
Il est souvent discriminant, entrainant des séparations ou des éloignements. Ne suivant pas les mêmes filières (en particulier après le collège, c’est-à-dire l’âge de la scolarité obligatoire) on risque fort de se perdre de vue, en tous cas, de ne plus avoir les mêmes intérêts, les mêmes loisirs, les mêmes pensées ( Adolescentes ) D’où parfois la distinction entre une filière « noble », la filière générale au lycée, et ce qui peur être perçu comme une voie de garage (la filière professionnelle).

Pendant plus d’un an, Denis Gheerbrant a filmé la vie d’un collège de Gennevilliers (Grands comme le monde) montrant le quotidien de l’établissement par des vues d’ensemble des entrées et sorties ou les déplacements dans les couloirs. Il suit plus particulièrement une classe de cinquième et, parmi elle, un petit groupe d’élèves qu’il interroge dans une salle de classe, soit individuellement, soit en petit groupe. Visiblement, il a tissé des liens forts avec eux. Il ne se positionne pas comme un père, il est plutôt dans la posture d’un grand frère, il est en tout cas un adulte qui cherche à les connaître, à les comprendre, mais qui ne les juge pas et qui n’intervient pas dans la conduite de leur vie.
Parmi les élèves de cette cinquième du collège Le Luth à Gennevilliers, Gheerbrant nous présente ceux qui sont sans doute les plus caractéristiques de leur classe d’âge et de leur milieu social. Il y a d’abord ce duo, un vrai couple de cinéma, l’un petit, bon élève, toujours gai, chahuteur ; l’autre beaucoup plus grand (de taille), plus placide et s’il ne dit pas qu’il est un cancre, on sent bien que le scolaire n’est pas vraiment son truc. Il y a aussi ce noir, qui passe en conseil de discipline et qui sera renvoyé du collège. Que devient-il dans l’immédiat ? Que va-t-il devenir à plus long terme ? Il semble ne pas vraiment s’en soucier, malgré l’insistance du cinéaste. Mais il est tout sauf naïf. Bien sûr qu’il est lucide sur sa situation. Mais il préfère faire comme si…comme si tout allait finir par s’arranger. Côté filles, la séquence que Gheerbrant consacre à l’une d’elle commence d’une façon plutôt surprenante. Elle montre comment elle peut jeter des sorts à ses camarades si elle le décide. « Si je veux qu’elle redouble, elle redoublera. » Croit-elle vraiment à cette magie de pacotille ? Elle évoque son arrivée plutôt problématique dans le collège. « Je faisais que des bêtises…je répondais aux profs…je faisais n’importe quoi. » Maintenant, en cinquième, elle s’est assagie. « J’ai changé…heureusement. »
A côté des établissements traditionnels, l’accent mis sur des filières spécifiques et donc particulières est loin d’être rare. Des documentaires peuvent ainsi très bien se présenter comme une revalorisation de la filière professionnelle et de l’apprentissage. On débouche alors sur les formations en alternance et des films récents (Sauve qui peut d’Alexe Poukine par exemple) en viennent même à s’intéresser à la formation continue.
Dans cette perspective, on peut prendre en compte des films concernant des scolarisations spécifiques, en particulier celles dans le contexte du handicap. Mais aussi des cursus en écoles spécifiques, les formations artistiques par exemples (L’année des lucioles de Chantal Briet et 1000 fois recommencer de Daniela De Felice)
Carrare, une célèbre carrière de marbre blanc. Et à proximité, une non moins célèbre école, L’Académie des beaux-arts. Une école pour devenir artiste.Ici on apprend à sculpter, à dessiner, à modeler. On apprend à utiliser tous les outils, les marteaux, les burins, les scies, les polisseuses et autres machines pneumatiques. Mais surtout on apprend à travailler la matière à la main, comme avant l’apparition des outils électriques, comme les sculpteurs ont toujours travaillé depuis l’antiquité. On apprend à travailler le marbre, bien sûr, mais peut-être pas tout de suite, pas en débutant. Avant, il faut aussi travailler la glaise, l’argile, le bois, le fer. Apprendre des gestes. Devenir artisan autant qu’artiste. Devenir artisan pour devenir artiste. Devenir artiste parce que l’on est artiste au fond de soi. Fondamentalement. Peut-être sans le savoir.
Et les vacances ?
12 jours pour changer de vie, changer d’espace, changer d’air. Laisser derrière soi ses habitudes, son quotidien, ses parents. Partir, s’éloigner, parfois pour la première fois à l’adolescence, entre 14 et 16 ans. S’éloigner pour quelques jours, quelques jours seulement. Le temps de vacances. Le temps d’une colonie de vacances. 12 jours ensemble de Marine Gautier,

- La relation avec les parents et au-delà avec le monde des adultes.
Les parents sont-ils généralement perçus comme des alliés, des soutiens, avec des rôles positifs, ou bien, au fur et à mesure qu’on s’en éloigne, deviennent-ils des quasis étrangers, ce qui peut conduire à l’indifférence et jusqu’au rejet ?
La vie d’Anaïs et Emma, dans Adolescentes, nous l’avons suivie pas à pas, pendant ces cinq années d’adolescence Nous l’avons suivie dans leur famille, où c’est surtout la relation avec la mère qui compte. Des mères omniprésentes, accaparantes, au point qu’elles en deviennent insupportables. Des relations souvent tendues donc, et les affrontements verbaux ne sont pas rares. A l’évidence, il est grand temps, à la fin du film, de rompre le lien qui relient ces deux presque adultes à leur mère, même si cette rupture ne sera bien évidemment pas totale. (Adolescentes)
Maman déchire d’Emilie Brisavoine, est un véritable règlement de compte familial. Le procès d’une mère, des accusations graves. Elle a « pourri l’enfance » de la cinéaste. Pas d’excuse. Pas de d’atténuation de la faute.

La vie au lycée dans Ce n’est qu’un au revoir, c’est la vie de l’internat. C’est là que tout se passe, les relations sociales et leur rapport au monde adulte, à l’autorité. Une relation plutôt cool. Pas du tout conflictuelle. Lorsque 3 ou 4 filles sont surprises, la nuit, à grimer sur le mur pour rejoindre l’étage des garçons, elles obtempèrent sans protestation, seulement un peu contrariées de n’avoir pas pu mener leur projet jusqu’au bout.
- Les relations entre pairs, amitié et amour.
La psychologie des adolescents insiste beaucoup sur les relations aux autres, la pression à la conformité qu’elles impliquent souvent et l’importance du groupe (de la bande)
L’adolescence comme âge des amitiés fortes, uniques (ma meilleure amie), éternelles. Surtout chez les filles
C’est l’âge aussi du premier amour et de la découverte de la sexualité.
Ardenza de Daniela de Felice décrit particulièrement bien cette étape importante de la vie, chez une fille, à une époque où la liberté sexuelle était encore à conquérir.
Dans Adolescentes, les adolescentes parlent des garçons, surtout de ceux qu’elles trouvent beaux. Anaïs fera une dépression après sa rupture avec son petit ami, son premier amour. Mais l’essentiel, la question fondamentale, concerne la première expérience sexuelle. Le faire ou pas ? A quel âge ? Mais on en parle plus avant qu’après, car une fois fait, comme il fallait le faire, c’est fait.
Dans 800 km de différence, de Claire Simon, le premier amour, c’est celui de Manon, lycéenne parisienne de 15 ans, passe ses vacances dans un petit village du Var avec sa mère, la cinéaste. Le film est donc d’emblée situé dans le cadre d’une histoire familiale. S’il raconte l’aventure amoureuse de Manon avec Greg, apprenti boulanger chez son père dans le village, c’est précisément à travers le regard de cette mère cinéaste qui prend un plaisir évident à filmer le visage de ce jeune garçon et surtout celui de sa propre fille, nymphette pleinement épanouie par le soleil des vacances et la rencontre amoureuse. La cinéaste dialogue avec eux, leur pose tour à tour des questions, en restant rigoureusement hors-champ. Leurs réponses s’adressent beaucoup plus à la caméra (donc au spectateur) qu’à la femme qui les questionne et les regarde vivre de façon évidemment intéressée. En tant que mère, comment perçoit-elle l’engagement amoureux de sa fille ? Ne s’agit-il pas au fond qu’une simple parenthèse destinée à devenir dès la fin des vacances un simple souvenir ?
L’adolescence est montrée dans Nous Princesse de Clèves de Régis Sauder dans le vécu de ces lycéens et lycéennes dont l’avenir est incertain, comme il l’est pour tous les jeunes de cet âge. Le cinéaste les rencontre au lycée, ou chez eux, seuls ou avec leurs parents. Les thèmes abordés dans ces entretiens sont sans surprise, l’avenir, la relation aux parents, aux pairs, et l’amour, qu’ils ont déjà pour certains plus ou moins rencontré, ou qu’ils anticipent comme le futur grand événement de leur vie. Des thèmes courants à propos de l’adolescence, mais abordés ici avec une simplicité et une sincérité telles qu’ils apparaissent totalement novateurs.
La vie de couple aussi.
La vie de Belinda est ponctuée par la présence ou l’absence de son amoureux, selon qu’il est dedans (en prison) ou dehors. Ensemble nous les voyons dans une longue séquence préparer leur mariage ou bien errer dans une fête foraine, parmi les attractions qu’ils regardent d’un air peu intéressé. Belinda veut absolument gagner une peluche et achète des sucreries. Lorsque Thierry est en prison (toute la fin du film) nous la suivons dans ses déplacements pour se rendre au parloir. Ou bien elle se promène sans but apparent, lisant en voix off les lettres qu’elle lui écrit. Des lettres où elle répète son amour, l’attente de sa libération, le manque et la souffrance de son absence. La tonalité de ces séquences n’a rien de particulièrement joyeux. Belinda y semble résignée, proche par moment d’un certain désespoir. Qu’est-ce qui pourrait d’ailleurs la rendre optimiste quant à son avenir ? Son désir est de vivre avec son mari dans un appartement à eux. Quand cela sera-t-il possible ? Belinda est-elle faite pour le bonheur ? Bélinda de Marie Dumora
Et puis, l’adolescence peut être pour certains, à une époque que l’on peut facilement repérer, la découverte de la politique, de l’engagement, de la révolte. Les premières manifestations. L’occupation du lycée. L’élection comme déléguée des lycéens. La découverte de la confrontation avec les adultes, avec le pouvoir des adultes. (Ardenza).

3 Les ados ailleurs.
Il faut quitter l’Europe pour appréhender une adolescence vraiment différente, si tant est d’ailleurs qu’on puisse considérer qu’un tel âge existe véritablement de façon autonome dans toutes les cultures.
En Espagne
Le rythme du film de Jonás Trueba, Qui à part nous ? (Quién lo impide), nous embarque dans la vie trépidante de quelques lycéennes et lycéens vivant en plein cœur de Madrid. Des jeunes comme on peut sans doute en retrouver beaucoup dans nos sociétés occidentales. Des jeunes passionnés de musique, qui aiment par-dessus tout faire la fête, des occasions de boire et de fumer. Des jeunes pour qui la vie de groupe et les relations sociales sont un sujet constant de discussion et de préoccupations. Certes, ils se préoccupent aussi de l’avenir et le confinement ne peut que renforcer l’incertitude ambiante. Mais ce qui compte avant tout, pour les filles comme pour les garçons, ce sont les relations amoureuses. Les premiers émois, les premières expériences, les premiers tourments. Classique, mais oh combien efficace pour susciter l’émotion.

En Afrique (Congo)
Pendant une année, le cinéaste va suivre la préparation par un groupe de garçons et de filles de l’examen national, l’équivalent du baccalauréat. La préparation, ou plutôt le parcours du combattant que doivent affronter ces jeunes lycéens pour pouvoir passer l’examen et espérer être reçu à ce diplôme qui représente pour eux l’avenir, l’espoir d’un avenir meilleur. Réussir à l’examen n’est certes pas facile. Mais ce sont surtout les conditions de la préparation qui vont poser problème pour la majorité des élèves. Arriver jusqu’à la salle d’examen est déjà un exploit. Réussir est alors presque plus une question de chance que de compétence. De chance, et d’argent. Car les cours de préparation sont payants et l’administration opère une chasse à ceux qui n’ont pas acquitté la « prime aux professeurs ». Une bonne partie des élèves sont alors expulsés de la salle de classe et un recourt auprès du proviseur ne servira à rien. Ces exclus devront essayer de s’organiser entre eux pour préparer l’examen par leurs propres moyens, trouver un local où se réunir et se mettre au travail. Une prise en main de sa destinée certes, mais des conditions de travail bien difficile. Examen d’Etat de Dieudo Hamadi.
En Chine
Le portrait d’une adolescente chinoise. Une écolière, comme il doit y en avoir une multitude en Chine. En Chine et ailleurs.
Une adolescente pas très attachante en fait. Le film ne cachant pas ses défauts. Ou plutôt il montre beaucoup ce que les autres pensent d’elle. Et elle n’est vraiment pas la coqueluche des filles de sa classe. Quand elles ont dit qu’elle sent mauvais, elles ont tout dit ! C’est sans appel. Et elle de trainer cette réputation sans pouvoir s’en dépêtrer. Pas très positif, à cet âge où il faut essayer de construire son identité. Mais du coup, on finit presque par la trouver sympathique, dans son rôle de victime. De bouc-émissaire. De souffre-douleur. D’enfant délaissée même par sa famille. Dans sa solitude désespérée, que l’aspiration pour l’art (Peipei est élève dans une classe artistique d’un lycée) n’arrive pas vraiment à combler. En France on parlerait sans doute de harcèlement.
Donc un portrait pour le moins classique. L’adolescence avec ses difficultés relationnelles. Avec les camarades d’école et avec la famille. Et ce sentiment si fort d’être incomprise. De ne pas être aimée. Le portrait d’une adolescente chinoise, mais qu’on doit retrouver presque à l’identique aux quatre coins du monde. La bonne éducation de Gu Yu
Au Liban
Ils ont entre 12 et 14 ans. Ils vivent chez leurs parents dans toutes les régions du Liban. Ils sont scolarisés dans les différents types d’établissements existants, mais de toute façon ils ne parlent pas de leurs études. Pas plus qu’ils parlent de religion. Ou de politique d’ailleurs. Un sujet qui fait peur, aux filles surtout. Il n’y a que quelques garçons qui évoquent ces questions. Vous (Adolescents) de Valérie Mréjen
4 Une représentation originale ?
Une représentation romantique ?
Le cinéma documentaire n’échappe pas toujours à une représentation de l’adolescence comme moment du rêve et peut-être de l’illusion, chez les jeunes filles du moins. Une vie en rose, loin des soucis et des contraintes de la vie professionnelle. Une vie où l’on peut s’enthousiasmer et refaire le monde à chaque rencontre, à chaque découverte.
Qu’en est-il de la conscience politique des adolescents d’aujourd’hui ?

Dans Nos défaites de Jean-Gabriel Périot ils répondent à des questions concernant leurs connaissances politiques et leur conception de la vie politique. Les questions de connaissance sont précises, qu’est-ce qu’un syndicat par exemple. Surprise, aucun élève interrogé ne sait répondre. Les syndicats sont totalement ignorés, même ceux concernant les lycéens et les étudiants. Le niveau de conscience politique de la majorité de ces élèves reste relativement faible. Il leur est bien sûr difficile de définir ce qu’est la politique. Quelques-uns déclarent cependant ne pas rester indifférents au sort de la société et disent vouloir s’engager pour défendre les causes auxquelles ils croient. En tout premier lieu c’est la notion de liberté qui est au cœur de leurs préoccupations. Leur prise de position ne sont pas alors exemptes d’un certain idéalisme. Il faut remarquer qu’ils sont souvent plutôt mal à l’aise devant les questions qu’il ne se sont jamais posées.
Et le conformisme ?
A la fin du lycée, les adolescents de Ce n’est qu’un au revoir ne sont-ils pas déjà conformistes ? Happés par la société plutôt bourgeoise d’une petite ville de province. Ils ne fument pas. Ils ne boivent pas. Ils ne draguent pratiquement pas. Et ne flirtent même pas. Leur amitié ne se confond pas avec les sentiments amoureux. L’éveil à la passion, les premiers émois sont remis à plus tard.
5 Leur donner la parole ?

Il peut paraitre simple de recueillir la parole des adolescents et d’en faire un film. Et pourtant…
Il ne suffit pas de tendre un micro et de poser des questions pour que ce que vont dire des adolescents ait du sens.
Il ne suffit pas de les mettre devant une caméra pour que les images ainsi faites puissent constituer un film.
Y.O.L.O., le film de Karim Bey – You only live once, cet acronyme, (on ne vit qu’une fois), du titre qui tente de résumer un foisonnement d’idée sur le sens de la vie – nous montre qu’il est possible d’échapper à ces pièges.
Ce que nous voyons de deux ans de tournage n’est pas simplement une mise bout à bout de rushs, ni même un montage plus ou moins savant. C’est d’abord un dispositif. Un dispositif issu de la rencontre, des échanges, des contacts, entre un réalisateur et des adolescents, qui non seulement acceptent de participer au film, mais bien plus, vont en devenir le fer de lance, les chevilles ouvrières, les véritables créateurs en somme, puisqu’ils vont prendre la caméra, et se filmer, parlant au réalisateur par caméra interposée ; et de la même façon, nous parlant à nous, spectateurs, dans cette parole publique qui n’a de sens que parce qu’elle passe par l’intermédiaire de la caméra, cet objet technique qu’ils ont appris à utiliser comme un outil, et parce qu’elle constitue le film lui-même , avec toute l’émotion dont ils savent le charger.
Deux garçons et deux filles donc, qui s’assoient face à une caméra et qui parlent. Facile ? Pas vraiment. Le gros plan certes nous projette immédiatement dans l’intimité. Et l’on pourrait croire qu’il suffit d’accrocher leur regard pour atteindre le fond de leur cœur. Mais il ne s’agit pas d’étaler au grand jour son jardin secret. Et cette parole n’est pas en soi, immédiatement, pertinente. On sent bien qu’au fil du temps qui passe, en répétant sans cesse l’exercice, que cette parole s’affine, s’approfondit, pour atteindre ce qu’on pourrait qualifier de vérité de l’adolescence.
De quoi parlent-ils ? D’amour, de sexualité, d’orientation sexuelle, de drogue. Par exemple. Les sujets brulants de notre époque. Mais aussi et peut-être surtout, de leur vie quotidienne, au jour le jour, le travail scolaire et les vacances, les soirées entre amis un peu trop arrosées, les parents et leurs exigences, ou leur non-présence, et l’avenir aussi, pas celui du monde, mais l’immédiat, celui du lendemain, qui semble pourtant si difficile à conquérir. Parfois, ils sont réunis à deux ou trois, pour de petits moments d’échanges, mais sans confrontation, simplement un contact avec l’autre, avec les autres, comme l’ensemble du film l’est avec la caméra.
Références
Adolescentes, Sébastien Lifshitz, 2019, 135 minutes
Ce n’est qu’un au revoir. Guillaume Brac, 2024, 63 minutes.
Ardenza. Daniela De Felice. 2022, 66 minutes
800 kilomètres de différence – Romance, Claire Simon, 2001, 59 minutes
Bélinda de Marie Dumora, 2017, 107 minutes
12 jours ensemble. Marine Gautier, 2022, 52 minutes
Grands comme le monde, Denis Gheerbrant, 1998. 91 minutes.
Nous Princesse de Clèves . Régis Sauder, 2010, 69 minutes.
Nos défaites. Jean-Gabriel Périot, 2019, 94 minutes.
Examen d’Etat de Dieudo Hamadi, Congo Kinshasa (RDC), Sénégal, France, 2014, 90 minutes
Qui à part nous ? (Quién lo impide). Jonás Trueba, Espagne, 2021, 220 minutes.
La bonne éducation. Gu Yu, France / Chine, 2017, 30 minutes.
Vous (Adolescents). Valérie Mréjen, France-Liban, 2022, 50 minutes
YO.L.O., Karim Bey, Belgique, 2017, 54 minutes.
