Paroles de cinéastes : Sébastien Magnier et Julien Meunier.

A propos de En Formation

Sébastien Magnier : En réfléchissant à l’importance du rôle des médias dans notre relation au monde, dans notre fabrication intellectuelle de celui-ci. Les journalistes, parce qu’ils tiennent un rôle d’intermédiaire, portent sur eux une immense responsabilité lorsqu’ils relaient l’information. Or, le poids de cette responsabilité n’apparaît pas toujours de façon claire et évidente lorsqu’on écoute, regarde ou lit les médias majoritaires en France. La hiérarchisation, la focalisation, la connaissance des sujets abordés, les sources, la déontologie sont autant de piliers, de lignes qui structurent cette pratique. La question de la formation m’est vite apparue fondamentale et le désir d’en savoir plus, d’aller questionner cette pratique en tant que documentariste, d’éclairer justement les fondations de ce métier nous a réunis Julien et moi et nous a semblé essentiel, particulièrement dans une période où la définition même du journalisme est mise au défi par internet, l’éclatement des rédactions et le « journalisme citoyen ».

Julien Meunier : Nous nous sommes demandé : “qu’est-ce qu’un journaliste ?”. On a tendance à idéaliser le journaliste qui mène l’enquête pour le bien commun, jouant le rôle du contre-pouvoir et renforçant la démocratie. Mais dans les faits, on est souvent confronté à une pratique pauvre et décevante. C’est un métier à la fois considéré comme noble et pourtant peu aimé et souvent critiqué. On voulait savoir quelles représentations, quel imaginaire les écoles avaient à proposer aux étudiants dans ce contexte. Qu’est-ce qu’on dit, concrètement, à un jeune qui veut apprendre à devenir journaliste ? Aussi, quand on a compris qu’il y avait des studios télé et radio pour les travaux pratiques, on a tout de suite saisi le potentiel cinématographique du lieu.

Sébastien Magnier : Nous avions vraiment envie de fixer notre cadre sur le travail, le discours de l’école, l’apprentissage des codes du métier. C’est aussi la raison pour laquelle nous avons choisi le CFJ qui est une école « professionnalisante » où les professeurs sont des intervenants, journalistes en activité.

Julien Meunier : Il y a une dimension d’apprentissage pratique très forte dans cette formation. Très vite, elle nous est apparue comme un entraînement sportif, avec tout ce que cela évoque : l’effort, le rapport au corps, la répétition, la performance… Ça devenait plus intéressant de travailler sur ce lien très concret, très physique à la formation. Les protagonistes du film sont d’abord des présences à l’image, ils font quelque chose, ils travaillent. Nous n’avions pas envie de fabriquer des histoires ou des psychologies à partir de ça

Sébastien Magnier : Le but n’a jamais été de questionner les étudiants sur leur parcours ou leurs motivations. Nous n’avions pas non plus l’intention de nous attacher à des personnalités, de fabriquer des personnages, ce qui nous aurait inévitablement menés vers une sorte de storytelling et une narration plus classique, écueils que nous voulions à tout prix éviter. Ce qui nous importait, c’était comment on apprend ce métier.

Julien Meunier : L’attention portée sur les voix des journalistes nous semblait concentrer la plupart des enjeux du film. C’est en s’attachant au travail sur la voix qu’on peut faire émerger un certain jeu d’acteur du journaliste et donner ainsi à voir combien les notions de rythme et d’intonation sont décisives, charriant avec elles les idées de formatage et de reproduction d’un même sujet. Pour nous, cette voix du journaliste, c’est le métier qui s’imite lui-même, jusqu’à obtenir un rapport machinique au monde, voire même une certaine folie dans cette façon de se perdre parfois soi-même. La pratique de ces apprentis journalistes nous tend évidemment un miroir déformant. C’est d’ailleurs en réaction à la nécessité répétée par les intervenants de l’école de raconter une histoire, dans une volonté d’efficacité que personne ne questionne, que nous avons travaillé la structure et l’articulation des séquences de notre film. Il nous semblait capital d’affirmer la possibilité d’évoluer dans d’autres paradigmes, que le travail à partir d’un réel pouvait être réflexif et sensible sans en passer par des automatismes narratifs infantilisants.

Sébastien Magnier : Bien sûr, le journaliste et le documentariste travaillent à partir d’une même matière première qui est le réel. Mais cette opposition nous a accompagnés pendant tout le tournage et faisait partie de ce qui nous intéressait dans ce sujet. Ce refus du storytelling et d’une certaine dramatisation dont on parle n’a pas été un choix facile à assumer par la suite parce que la construction du film au moment du montage, n’était pas toute tracée. Il a fallu trouver un moyen, alors que nous avions filmé principalement la répétition et l’effort, des situations de cours très binaires, de faire en sorte que le film se suffise à lui-même.

Sébastien Magnier : Nous avons eu beaucoup de mal à trouver des financements pour finir le film. Il faut dire que là non plus, nous n’avons pas choisi la facilité puisque nous sommes allés filmer avant d’avoir un plan de financement. Nous étions prêts et avions une fenêtre d’opportunité. Si nous avions attendu d’avoir tous les financements, le film n’aurait peut-être pas existé. Aller filmer sans avoir de financements était un risque pour notre producteur, Triptyque Films, mais c’était aussi une liberté puisque que nous avons pu tourner et construire le film sans contraintes. Pour ce qui concerne la question de l’actualité, nous savions dès le départ qu’elle ne pouvait pas réellement faire partie du film compte tenu du temps long de la fabrication d’un film. Nous ne voulions pas nous attacher à l’actualité telle qu’elle est relatée tout au long du film. Certes, ces bribes de présent allaient nécessairement dater le film mais le choix de nous intéresser à la transmission du savoir et de la pratique nous permettait, au moins dans notre tête, de court-circuiter cette question. Par ailleurs, il me semble que le fait de revoir ces bribes d’information pour la plupart oubliées raconte aussi quelque chose de fort sur la nature éphémère de l’information dont parle justement le film. C’est quelque chose que je n’avais pas nécessairement en tête au moment du tournage.

Julien Meunier : C’est une autre grande différence entre le documentaire et le journalisme, on peut plus facilement s’extraire de cette notion d’actualité, être inactuel peut même être un objectif. Et par notre pratique même, le temps de tournage évidemment, mais aussi simplement le temps pris à faire un plan, à attendre un moment, à rencontrer ceux qu’on filme, tout cela nous fait faire un pas de côté de l’actualité. Ça n’est tout simplement pas notre question. Et en même temps il se passe une autre chose inattendue, c’est que l’actualité de ces news datées qui traversent le film ne se périme pas complètement. Les migrants qui meurent en mer, les attentats, la questions des caméras qui filment la police, tout cela résonne encore aujourd’hui, parfois de manière très aigüe

Sébastien Magnier : En réalité, nous n’avons pas filmé qu’à l’intérieur de l’école. Nous avons régulièrement accompagné les étudiants lorsqu’ils sortaient pour traiter des sujets. A la fin du tournage en 2016, il nous a semblé évident que nous ne pouvions pas utiliser cette séquence autour des attentats de novembre 2015 comme n’importe quelle autre. Ce moment a chamboulé tout le monde à l’école et nous en avons mesuré les effets sur les jeunes. Nous nous sommes rendu compte que ça resterait probablement, pour la plupart, profondément ancré dans leur pratique du métier. Et que nous avions besoin de la libération de leur parole à ce moment-là pour établir un contrepoint dans le film entre action et réflexion. Ce dialogue sur le sens de leur métier, nous ne l’avions jamais vu dans la salle de classe avant novembre 2015. C’est à ce moment-là que l’idée véritable du film nous est apparue, ça justifiait d’établir un peu plus clairement cette distance entre l’intérieur vu comme un lieu de gestation et d’entre soi, et l’extérieur comme véritable lieu matriciel de leur futur métier.

Julien Meunier : C’est aussi une manière de tendre le film vers un certain optimisme. C’est peut-être aussi à cet instant que notre documentaire dialogue avec la fiction. En faisant des attentats du Bataclan un point de rupture et en terminant notre film sur un ensemble de questionnements des élèves, on laisse ouverte la possibilité d’une transformation, l’idée que peut-être ces élèves-là seront plus en rapport avec le réel, dans une forme de réinvention du métier. Dans la réalité, je ne suis pas sûr que ce soit ce qui s’est passé.

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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