P COMME PHOTOGRAPHIE – de presse.

Reporters, Raymond Depardon. France, 1981, 90 minutes.

            Lorsqu’il réalise Reporters, en 1981, Raymond Depardon a déjà derrière lui une longue carrière de photojournaliste. Il a été cofondateur de l’agence Gamma qu’il a quittée pour rejoindre Magnum. La couverture de l’actualité, il en connait toutes les contraintes, toutes les ficelles. Ses images ramenées d’Afrique, du Liban, de Berlin au moment de la chute du mur, pour ne citer que quelques-unes parmi les plus connues, n’ont pas grand-chose à voir avec  les photos de stars du showbiz qui sont le plus souvent l’œuvre de ceux qu’on appelle, de façon très négative, des paparazzi, ces voleurs d’images à l’affut des moindres faits et gestes des célébrités qui peuvent faire vendre des journaux « people ». Pourtant ils font eux-aussi partie de la profession, dans laquelle ils n’ont pas toujours le beau rôle. Leur réputation sulfureuse doit-elle conduire à les ignorer, voire à les mépriser. Sans prendre ouvertement leur défense, sans justifier non plus leur existence, le film de Depardon leur laisse une place, comme aux autres photographes de presse en principe plus recommandables, puisqu’il vise essentiellement à mettre en lumière toutes les facettes d’un métier dont il se sent si proche. Devenu cinéaste, Depardon, reste reporter dans l’âme. Ce dont il fait dans son film le reportage, c’est ce travail de photographe qui fut aussi le sien. Il peut le faire parce qu’il le connaît parfaitement, mais en même temps, au moment où il le fait, il n’est plus photographe de presse. Tout l’intérêt de son film réside dans cette position d’extériorité, mais qui doit tellement au vécu précédent, à l’intérieur de la profession. C’est parce qu’il a été lui-même photographe qu’il peut filmer avec tant d’authenticité l’exercice du métier. C’est parce qu’il n’est plus photographe qu’il peut réaliser un  vrai film sur les photographes de presse, un film qui soit en même temps un film sur la vie politique et culturelle de Paris en 1981 avant l’arrivée de la gauche au pouvoir ; et une grand film sur le journalisme, sur ce métier si difficile parce qu’il est sans cesse guetté par les dérives de la démagogie ( traiter les hommes politiques comme les stars du showbiz) mais en même temps parce qu’il est, dans son éthique même, un pilier de la démocratie.

            Avant Reporters, Depardon avait déjà réalisé un film sur le journalisme, Numéros 0, où il suit au sein de la rédaction la préparation du lancement d’un nouveau quotidien national. Ici, il sort des bureaux, se rend sur le terrain, les rues de Paris où il ne se passe pas toujours des choses extraordinaires, mais où il faut bien trouver l’occasion de faire quand même des images pour alimenter la demande grandissante de la presse magazine. Pour cela, il y a bien sûr les passages obligés, la routine, le conseil des ministres du mercredi, les visites chez les commençants du maire de Paris, Jacques Chirac. Dans toutes les situations, la position de Depardon cinéaste est originale. Filmant les reportes qui photographient les hommes politiques, il filme aussi ceux-ci, mais sous un angle de vue inédit. Un jeu subtil entre le champ et le hors-champ. Ils peuvent être présents à l’image sans qu’on perçoive les photographes faisant aussi des images d’eux. Mais le cinéma, c’est aussi les mouvements de caméra, et Depardon les utilise pour passer des uns aux autres, des photographes à ceux qu’ils photographient, réussissant aussi à faire entrer dans le cadre en même temps les deux côtés de l’appareil photographique.

            Le travail de reporter, c’est aussi « la planque », l’attente que le « gibier » sorte. Des moments que Depardon met à profit pour discuter avec ceux qui sont son gibier à lui, les reporters. Dans cette mise en cascade, au fond, tout le monde peut-être le gibier de quelqu’un d’autre. Mais celui qui a la position la plus confortable, c’est le cinéaste. Lui, il n’est pas un paparazzi. Lui, il fait du cinéma. Lui, il n’a pas à utiliser des moyens à la limite de la légalité pour faire ses images. Lui, il peut avoir bonne conscience.

            Filmant le travail de photographes, Depardon nous montre que le cinéma ce n’est pas de la photographie. Son film est une véritable leçon de cinéma.

Ce film a obtenu le César du meilleur documentaire 1982 et a été nommé aux Oscars 1982.

P COMME PHOTOGRAPHIE Henri Cartier-Bresson

Contacts. Une série documentaire sur une idée de William Klein. France, 2004, 429 minutes.

L’idée de départ, due à William Klein, est tout à fait extraordinaire dans sa simplicité : demander à des photographes de commenter les planches contact de quelques-unes de leurs photographies les plus connues. Résultat : une série de petits films de douze minutes, diffusés d’abord sur Arte et réunis sur trois DVD, ce qui constitue une somme inégalable sur la photographie contemporaine. La planche contact, c’est un des moments essentiels du travail du photographe où, après la prise de vue, il choisit le cliché qui sera envoyé au tirage. Moment d’hésitation peut-être, ou au contraire de certitude immédiate, en tous cas moment où se joue la pertinence d’un regard. Bien des images non retenues par leur auteur pourraient être considérées par le profane comme identiques ou très proches de celle choisie. Et pourtant, une simple remarque, la prise en compte d’un détail au premier abord insignifiant, mais qui en fait change tout, et l’évidence du choix s’impose, sa pertinence devient incontestable. Nous percevons ainsi ce qui fait la force d’une image, ce qu’on n’aurait jamais pu appréhender si elle nous avait été présentée isolée, comme le résultat d’un hasard à la prise de vue, ou d’un coup de génie du photographe au moment où il appuie sur le déclencheur de son appareil. Certes, il ne s’agit pas de considérer que la prise de vue ne compte pas et il n’est pas question de revenir sur ce qu’un Cartier-Bresson par exemple appelait « l’instant décisif ». Mais ce qui est particulièrement bien montré ici, c’est que le travail du photographe ne s’arrête pas à la prise de vue. Qu’il y a un autre moment décisif, inévitable pour lui, quand seul devant le résultat brut de ses prises de vue, il doit choisir, c’est-à-dire comme on le dit toujours éliminer, même si certaines images pourront par la suite être reprises et utilisées dans un autre projet.

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Les films qui nous présentent ces planches, en banc-titre bien sûr, mais animés par des panoramiques qui nous font progresser d’images en images, restituent parfaitement ce moment du choix, ne s’arrêtant qu’en fin de course sur l’image retenue, celle que le plus souvent nous connaissons déjà, mais que nous pouvons maintenant appréhender différemment, du fait de la confrontation rapide mais toujours signifiante que nous avons pu opérer avec d’autre images, si proches et pourtant fondamentalement différentes. Ces DVD ne constituent pas une histoire de la photographie, même si pratiquement tous les photographes les plus connus de la seconde moitié du vingtième siècle sont ici présents. Même si beaucoup d’entre eux situent les images présentées dans le contexte de leur réalisation et dans le parcours personnel qui fut le leur. Mais l’essentiel du projet n’est pas là. Il s’agit plutôt de nous faire rencontrer l’homme derrière le photographe, avec sa passion, ses doutes aussi. N’ajoutant aucun commentaire en plus de la parole du photographe, chaque film nous présente une facette de sa personnalité, celle bien sûr qu’il veut bien rendre public, mais les réalisateurs ont à l’évidence réussit à créer un tel climat de confiance que la spontanéité et la sincérité constituent la caractéristique première de chaque séquence. Bien peu d’œuvres filmées ont réussi à approcher d’aussi près le travail vivant d’artistes connus. Chaque DVD réunit une douzaine de films. Le premier regroupe les photographes considérés comme les grands classiques, surtout français ou ayant travaillé à Paris, de Cartier-Bresson à Doisneau, en passant par Lartigue, Boubat, Kertez ou Newton. Le second présente des photographes plus contemporains, une nouvelle génération en somme, avec en particulier des œuvres plus originales, inclassables même comme celles de l’américaine Nan Goldin ou du japonais Araki. On peut ainsi tour à tour rencontrer le photojournalisme en particulier en temps de guerre, appréhender la spécificité du portrait ou suivre les contraintes de la photo de mode. Chaque volume nous réserve des surprises mais surtout sait nous émouvoir. Au total une œuvre qui nous permet de comprendre de l’intérieur ce qui constitue l’essentiel du travail photographique.

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A tout seigneur tout honneur, le premier épisode s’ouvre sur Cartier-Bresson. Tout de suite, c’est l’importance de la temporalité qui est évoquée par le photographe, même s’il ne reprend pas ici sa formule célèbre concernant «l’instant décisif ». De toute façon, l’ensemble de ses propos est parfaitement cohérent avec cette idée essentielle. Disons simplement que Cartier-Bresson ne se veut pas théoricien. Ici, comme dans bien d’autres circonstances, il ne vise pas à expliquer son travail. Il le donne à voir le plus simplement possible. Ce qui ne l’empêche pas pourtant, par quelques remarques en apparence anodines, de nous guider dans notre réflexion sur le sens de son œuvre et de la photographie en général, du portrait au reportage.

         Pour Cartier-Bresson, la photographie n’a pas à revendiquer d’être considérée comme un art. Il se présente lui-même comme un artisan, travaillant « au flair, au pifomètre ». Surtout ne pas réfléchir, pourrait être sa devise. Du moins au moment d’appuyer sur le déclencheur. Ensuite, devant la planche contact, il faut bien faire des choix, en fonction de la destination de la photo, « le tout-venant » pour les revues ou les journaux, « la crème », pour les livres et les expositions. Mais toujours c’est la sensibilité qui prime. Et c’est peut-être pour être en accord avec cette idée que le film laisse la plus grande place au portrait.

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         Cartier-Bresson ne se présente pas comme un spécialiste du portrait. Dans ses propos, tout semble si simple. Il n’a, dit-il, photographié que ses « copains ». Il suffit alors d’être là avec eux, souvent, de les regarder vivre. C’est cette connivence qui fait la réussite de l’image. Cartier-Bresson ajoute pourtant aussitôt un élément plus technique : l’importance du fond, « aussi important que le visage ». Phrase prononcée alors que sur l’écran nous sont présentés les clichés de Coco Chanel, en tailleur comme il se doit, devant une bibliothèque. Le renvoi à une photo vue quelques instants auparavant – Giacometti dans une rue se protégeant de la pluie sous son imperméable – est alors inévitable. Contrairement aux images prises dans son atelier, devant ou à côté de quelques-unes de ses statues, l’artiste n’est pas ici reconnaissable. Mais ce qui compte, c’est sa façon de marcher, qui contient autant de sensibilité qu’une expression du visage.

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         Dans ce film, Cartier-Bresson n’évoque pas son activité de photoreporter ni son travail avec Magnum, l’agence dont il fut pourtant un des créateurs. Ses reportages sont pourtant présents, à travers une série de photos – pas de planche contact – prise en Inde, avec en particulier celles concernant la mort de Gandhi. Présentées sur un rythme extrêmement rapide, il faut un œil particulièrement attentif pour les discerner (à moins d’utiliser l’arrêt sur image !), comme si le moment précis où elles furent prise ne pouvait que laisser une sensation visuelle fugace, appelée à disparaître aussitôt dans les profondeurs de l’histoire.

         Le dernier mot de Cartier-Bresson est le mot « réussir ». Défile alors sous nos yeux la planche contact des photos de Matisse dans son atelier. Par un zoom avant, la caméra cadre en gros plan les trois colombes blanches. Un grand moment d’émotion…

Les 3 DVD :

Contacts 1 LA GRANDE TRADITION DU PHOTO-REPORTAGE

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Contacts 2 LE RENOUVEAU DE LA PHOTOGRAPHIE CONTEMPORAINE

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Contacts 3 LA PHOTOGRAPHIE CONCEPTUELLE

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M COMME MEDIAPART.

Depuis Médiapart, Naruma Kaplan de Marcedo, 2018, 98 minutes.

Médiapart, le journal, qui fait trembler les hommes politiques !

Un journal en ligne, qui s’affranchit donc des « contraintes des rotatives ».

Un journal d’investigation, selon la terminologie classique, c’est-à-dire un journal d’enquête sur le terrain, de vérification des faits. Aller voir par soi-même en ne se contentant pas des rumeurs, en ne se laissant pas influencer par les on-dit.

Un journal qui essaie de tenir ensemble deux orientations qui ont souvent été antagonistes :

  • Le scoop, suivre au plus près les événements. L’information se fait flux. Il n’est plus possible de passer à côté de quoi que ce soit.
  • Le recul, le temps de la réflexion, de l’analyse, en ayant vérifié les informations.

Un journal qui se veut indépendant, influencé par aucune ligne ou parti, politique. Et qui échappe à la mainmise du financier, des actionnaires ou des propriétaires. Comme le dit son slogan visible tout au long du film sur les affiches présentes dans la rédaction : « Seuls nos lecteurs peuvent nous acheter »

Bref un journal qui se veut différent des autres, qui prétend renouveler la pratique du journalisme, qui n’hésite pas à bousculer les idées reçues et à mettre les pieds dans le plat de la vie politique.

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Le film de Naruma Kaplan de Marcedo nous immerge donc, de façon assez traditionnelle, dans la rédaction de Médiapart, comme Yves Jeuland l’avait fait à propos du Monde (Les Gens du monde 2014), ou Raymond Depardon pour le lancement de ce nouveau quotidien que fut Le Matin (Numéros zéro 1977). Elle choisit une période cruciale de la vie politique française, de mai 2016 à mai 2017, la campagne de l’élection présidentielle, une campagne où « rien ne s’est passé comme prévu », des primaires à droite et à gauche jusqu’à l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, en passant entre autre par l’affaire Fillon. Une période où les journalistes de Médiapart se demandent sans cesse comment rendre compte de ces événements parfois surprenants. Nous assistons donc à leurs discussions personnelles et aux réunions où toute la rédaction réunie débat de la ligne à suivre. Ces interrogations professionnelles très concrètes constituent un des intérêts indiscutables du film.

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Pourtant on reste un peu sur sa faim en ce qui concerne la question de l’évolution actuelle du journalisme et de son avenir. Que change le fait de renoncer au format papier pour faire un journal uniquement en ligne, alors que la presse française jusque-là avait suivi la ligne de la complémentarité des deux formules. Certes le film ne se veut pas une histoire de Médiapart, en particulier de son lancement. Il n’aborde aucun aspect technique et ne présente aucune donnée financière, nombre d’abonnés ou pratique des lecteurs. Tout en restant centré sur la signification éthique et politique du journalisme –ce qui est bien sûr tout à fait légitime, surtout à une époque où beaucoup de médias sont contestés par le public et le journalisme traditionnel de plus en plus remis en cause – il aurait quand même été utile d’aborder plus directement ces questions concernant l’avenir de l’entreprise.

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Dans la vie de cette rédaction où la parole est reine, il est à noter que la présence d’Edwy Pleynel – co-fondateur de Médiapart et « figure » du monde du journalisme – est particulièrement discrète. On le voit souvent en retrait dans les discussions de groupe où il n’intervient pratiquement pas. Il préfère sans doute le tête à tête où il promulgue ses conseils, surtout aux plus jeunes membres de l’équipe. Mais dans les grandes occasions – comme le live télévisé avec Macron à deux jours du deuxième tour de l’élection – c’est lui qui officie. Pour le grand public, son nom reste sans doute attaché à celui de Médiapart.

Entreprise protéiforme (journal en ligne, émissions radiophonique par podcasts, entretien télévisés live, blogs…) Médiapart préfigure-t-il ce que sera le journalisme demain ? Rendez-vous dans quelques années.

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Y COMME YIDDISHLAND.

Les Yatzkan, Anna-Cécilia Kendall-Yatzkan 2014, 73 minutes.

C’est l’histoire d’une famille. Une histoire riche, complexe, unique. Surtout pour la cinéaste puisqu’elle en fait partie. Mais il lui faudra attendre la disparition de sa mère pour qu’elle entreprenne d’en rechercher les documents les plus significatifs  – mais aussi les plus anodins – et d’en faire un film. Un film qui retrace donc une histoire familiale, racontée en première personne. Mais à cause, ou grâce à la personnalité du grand-père et à l’ensemble des activités qui ont constitué sa vie publique, cette histoire personnelle rejoint la grande Histoire – celle des peuples et des civilisations.

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Dans la famille Yatzkan, la figure prépondérante, c’est donc le grand-père, Samuel Yacov. Sa vie s’inscrit dans cette période qui va de la fin du XIX° siècle à la montée du nazisme en Allemagne et son arrivée au pouvoir. De la Lituanie, puis en Pologne, jusqu’à sa dispersion par la Shoah. Une vie passablement tourmentée donc. Il est journaliste, ou plus exactement éditeur de presse. Sa grande œuvre, c’est la création d’un journal « Haynt » phare de la  presse populaire du « Yiddishland » du début du XXe siècle. Un journal rédigé en Yiddish et qui incarne parfaitement cette culture que les nazis voudront faire disparaître définitivement. L’histoire de la famille Yatzkan est donc un excellent indicateur de la montée de l’antisémitisme en Europe. Et lorsqu’une partie de ses membres se résoudront à l’exil, elle montre comment sa survie a été difficile, problématique et pour tout dire miraculeuse.

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Le film repose donc sur les rencontres organisées avec les membres survivants de la famille, qu’il faut aller chercher jusqu’en Amérique. Mais la mère de la cinéaste est peu disposée à lui faciliter le travail et rechigne à évoquer ses souvenirs. Alors il faut bien se retourner vers les archives qui, concernant le grand-père et son journal, sont heureusement nombreuses.

Le film de Anna-Cécilia Kendall-Yatzkan est ainsi un bon exemple de la façon dont une histoire familiale peut avoir du sens au niveau de l’Histoire tout court. La première personne, qui en est l’expression initiale, devient tout naturellement un nous collectif. Il est vrai que l’activité journalistique du grand-père favorise grandement le changement d’échelle. D’autant plus que la culture Yiddish reste à découvrir pour ceux qui lui sont étrangers. Ce à quoi le film contribue avec une force de conviction intérieure tout à fait remarquable.

C COMME CROATIE – Guerre

Chris the Swiss, Anja Kofmel, Suisse, Allemagne, Croatie, 2018, 85 minutes.

Plongé au cœur des atrocités d’une guerre pour les exigences de son métier, le journaliste peut-il rester simple observateur, peut-il rester extérieur à la folie meurtrière, sans réagir d’une façon ou d’une autre, sans être tenté d’entrer dans l’action. Lui faudra-t-il lui aussi prendre les armes, s’engager auprès des combattants ? Peut-il devenir soldat ?

 C’est cette expérience hors du commun – en rupture avec la déontologie de son métier – qu’a vécu un jeune journaliste Suisse – à moins qu’il ait été dès le début un espion –envoyé en 1991 en Croatie par une radio helvète. Il y sera assassiné dans des circonstances obscures.

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Pourquoi est-il devenu membre d’une milice étrangère, la PIV, dont les options idéologiques, plutôt orientées vers l’extrême droite, sont passablement confuses ?

Comment est-il mort ? C’est ce que cherche à savoir Anja Kofmel dans le film qu’elle consacre à Christian Würtemberg, surnommé Chris The Swiss par ses compagnons de guerre.

Chris était le cousin de la cinéaste. Elle avait 10 ans quand il est parti pour l’ex-Yougoslavie. Un cousin qu’elle admirait, mais dont la famille a cherché, après sa mort, a effacé le souvenir. Anja, elle, n’oublie pas. Et 20 ans après les faits, elle décide de partir à son tour en Croatie, de revenir sur les lieux où Chris a combattu, pour essayer d’éclairer les circonstances de sa mort, pour comprendre cette relation si particulière qu’il entretenait avec la guerre. Aurait-il lui aussi pris plaisir à tuer ?

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Le film de Anja Kofmel est donc d’abord une enquête. Une enquête qui prend son origine dans un lien familial. Mais bien évidemment, arrivée sur les lieux des hostilités passées, il lui fut impossible d’en rester à une simple investigation familiale. Son film sera donc à la fois une réflexion sur la position du journaliste dans la guerre dont il est chargé de rendre compte et une plongée au cœur des événements qui ensanglantèrent des années durant toute cette région des Balkans. Il a par là une dimension historique évidente. La cinéaste ne donne pas pour autant un tableau systématisé de la guerre, les différentes forces en présences, les visées politiques des uns et des autres. Même si elle utilise des images d’archives, peu nombreuses au demeurant. Son propos, au-delà de l’histoire, acquiert au fil du film une portée morale fondamentale. Pourquoi la guerre ? Pourquoi cette folie qui pousse les hommes à tuer ? Pourquoi ceux qui se disent soldats en viennent-ils à tuer des civils, femmes et enfants compris ? Simplement pour le plaisir de tuer ?

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Cette démarche, qui n’a rien de banale ni d’anodin – ne pouvait pas s’inscrire dans un film lui-même banal, sans recherche formelle. Et effectivement Chris the Swiss, n’est pas un documentaire comme les autres. Même si elle utilise d’abord les éléments qu’on retrouve habituellement dans les films d’enquête. Elle se filme sur les lieux mêmes où son cousin a vécu sa guerre et a laissé sa vie. Elle retrouve ceux qu’il a connu en Croatie, celui qui était son fixeur, ses confrères journalistes et ceux qui ne se cachent pas d’avoir été des mercenaires. Elle retrouve aussi des documents écrits par Christian, des lettres, des notes, des brouillons. Mais nulle trace du livre qu’il écrivait sur « sa » guerre. Une disparition qui rend le mystère encore plus épais.

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Si le film est tellement original, c’est qu’il introduit dans son déroulement, en alternance avec le filmage en couleur de l’enquête, des séquences animées en noir et blanc et reconstituant son périple croate. Une narration elle-même entrecoupée de séquences dessinées et animées, dans une veine quasi fantastique, pour rendre compte de la violence de la guerre. De grandes branches d’arbre en forme de pieux s’enfoncent dans le sol. Des bourrasques de feuilles tourbillonnantes poursuivent les combattants jusqu’à envahir totalement l’écran. Invariablement le noir triomphe sur la blancheur de la neige.

Alliant l’émotion suscitée par l’enquête personnelle de la cinéaste à la répulsion que suscitent ces animations guerrières, ce film ne laissera personne indifférent.

M COMME MEDIAS

Des films souvent critiques, dénonciateurs. Mais aussi des regards qui peuvent être empathiques, lorsque le cinéaste s’immerge totalement dans ce monde qui a toujours gardé une part de mystère et qui pour cela ne cesse de fasciner

 A la Une du New York Times (Page One: Inside the New York Times)

Film d’Andrew Ross. 2011.

le New York Times , une vénérable institution. Mais une institution en crise. Comme toute la presse écrite, menacée en particulier dans les années 2010 par Internet. Qu’elle soit elle aussi mal en point en dit long sur l’état de l’information écrite dans cette première décennie du XXI° siècle. Et des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour annoncer la disparition prochaine du journal papier. Un document indispensable pour comprendre les enjeux actuels de la presse écrite et des médias d’information dans leur ensemble.

 La Maison de la radio

Film de Nicolas Philibert. 2013

Tous ceux qui supportent mieux les embouteillages et la longueur du trajet pour se rendre au travail parce qu’ils ne sont plus seuls dans leur voiture. Tous ceux qui sont accros à l’info et qui doivent savoir tout ce qui se passe dans le monde au moment même où cela se passe. Tous ceux qui meublent leur solitude avec les voix qu’il y a dans le poste. Tous ceux qui sont passionnés de musique, de sport ou de littérature. Et tous ceux qui, tout simplement, aiment les contacts humains, les découvertes, la connaissance et toute forme de loisirs. C’est à ces milliers d’auditeurs de radio, si différents les uns des autres que s’adresse le film. Même si on ne les voit jamais à l’image, ils sont bien présents à chaque plan, puisque c’est pour eux que sont faites les émissions. Le film de Nicolas Philibert nous fait découvrir l’envers du décor, les coulisses de cette grande maison qu’est la « maison ronde ». Il nous fait découvrir les couloirs et les studios, tous les studios. Il nous invite clandestinement dans les comités de rédaction du journal parlé. Il nous fait suivre les répétitions du cœur de Radio France, nous fait assister à l’enregistrement d’une pièce radiophonique, ou à l’interview d’un écrivain célèbre. Et il réussit à rendre le son photogénique.

 Les Nouveaux chiens de garde

Film de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, 2011.

Paul Nizan avait publié en 1932, sous le titre Les Chiens de garde, une attaque virulente des intellectuels de l’époque accusés de défendre le capitalisme et de propager l’idéologie bourgeoise. Dans Les Nouveaux Chiens de garde de Serge Halimi (1997 et 2005 pour sa réactualisation)  ce sont cette fois les hommes des médias, journalistes, animateurs et autres gens de télévision, qui font les frais du même type de critique. Les médias appartenant dans leur grande majorité aux grands patrons de l’industrie, leurs personnels les plus en vue, ceux qui peuvent avoir de l’influence sur le public, ne peuvent qu’être à leur service. Le film dénonce donc la collusion entre les journalistes et leurs patrons, qui s’entendent comme larrons en foire, ce qui ne peut que déboucher sur un mélange des genres entre information et défense des thèses néolibérales devenues dominantes dans les couches dirigeantes de la société. Ainsi, le détour par l’économie permet de mettre en évidence la soumission des médias au pouvoir politique. Un constat sans concession. . Mais peut-il, ne serait-ce qu’un peu, écorner la fascination que ce monde exerce sur le grand public ?

 Numéro 0

Film de Raymond Depardon, 1977

Un film consacré au lancement du Matin de Paris en 1977. Pendant les 10 jours qui ont précédé la sortie du numéro 1, Depardon a suivi de très près le travail de l’équipe de journalistes réunie autour de Claude Perdriel, rédacteur en chef et directeur de la publication. Le projet est clair. Il s’agit de faire un journal engagé politiquement à gauche, mais sans être l’organe officiel d’un parti, le PS en l’occurrence en cette période d’union de la gauche qui portera Mitterrand au pouvoir. Mais le projet est aussi journalistique. Faire un quotidien nouveau, proche de ses lecteurs, de leurs préoccupations concrète. Le mot d’ordre est : pas de scoop, pas de « coup », pas de scandale. Comme le dit Claude Perdriel, le vrai scandale c’est celui des inégalités sociales.