M COMME MEDIAPART.

Depuis Médiapart, Naruma Kaplan de Marcedo, 2018, 98 minutes.

Médiapart, le journal, qui fait trembler les hommes politiques !

Un journal en ligne, qui s’affranchit donc des « contraintes des rotatives ».

Un journal d’investigation, selon la terminologie classique, c’est-à-dire un journal d’enquête sur le terrain, de vérification des faits. Aller voir par soi-même en ne se contentant pas des rumeurs, en ne se laissant pas influencer par les on-dit.

Un journal qui essaie de tenir ensemble deux orientations qui ont souvent été antagonistes :

  • Le scoop, suivre au plus près les événements. L’information se fait flux. Il n’est plus possible de passer à côté de quoi que ce soit.
  • Le recul, le temps de la réflexion, de l’analyse, en ayant vérifié les informations.

Un journal qui se veut indépendant, influencé par aucune ligne ou parti, politique. Et qui échappe à la mainmise du financier, des actionnaires ou des propriétaires. Comme le dit son slogan visible tout au long du film sur les affiches présentes dans la rédaction : « Seuls nos lecteurs peuvent nous acheter »

Bref un journal qui se veut différent des autres, qui prétend renouveler la pratique du journalisme, qui n’hésite pas à bousculer les idées reçues et à mettre les pieds dans le plat de la vie politique.

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Le film de Naruma Kaplan de Marcedo nous immerge donc, de façon assez traditionnelle, dans la rédaction de Médiapart, comme Yves Jeuland l’avait fait à propos du Monde (Les Gens du monde 2014), ou Raymond Depardon pour le lancement de ce nouveau quotidien que fut Le Matin (Numéros zéro 1977). Elle choisit une période cruciale de la vie politique française, de mai 2016 à mai 2017, la campagne de l’élection présidentielle, une campagne où « rien ne s’est passé comme prévu », des primaires à droite et à gauche jusqu’à l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, en passant entre autre par l’affaire Fillon. Une période où les journalistes de Médiapart se demandent sans cesse comment rendre compte de ces événements parfois surprenants. Nous assistons donc à leurs discussions personnelles et aux réunions où toute la rédaction réunie débat de la ligne à suivre. Ces interrogations professionnelles très concrètes constituent un des intérêts indiscutables du film.

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Pourtant on reste un peu sur sa faim en ce qui concerne la question de l’évolution actuelle du journalisme et de son avenir. Que change le fait de renoncer au format papier pour faire un journal uniquement en ligne, alors que la presse française jusque-là avait suivi la ligne de la complémentarité des deux formules. Certes le film ne se veut pas une histoire de Médiapart, en particulier de son lancement. Il n’aborde aucun aspect technique et ne présente aucune donnée financière, nombre d’abonnés ou pratique des lecteurs. Tout en restant centré sur la signification éthique et politique du journalisme –ce qui est bien sûr tout à fait légitime, surtout à une époque où beaucoup de médias sont contestés par le public et le journalisme traditionnel de plus en plus remis en cause – il aurait quand même été utile d’aborder plus directement ces questions concernant l’avenir de l’entreprise.

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Dans la vie de cette rédaction où la parole est reine, il est à noter que la présence d’Edwy Pleynel – co-fondateur de Médiapart et « figure » du monde du journalisme – est particulièrement discrète. On le voit souvent en retrait dans les discussions de groupe où il n’intervient pratiquement pas. Il préfère sans doute le tête à tête où il promulgue ses conseils, surtout aux plus jeunes membres de l’équipe. Mais dans les grandes occasions – comme le live télévisé avec Macron à deux jours du deuxième tour de l’élection – c’est lui qui officie. Pour le grand public, son nom reste sans doute attaché à celui de Médiapart.

Entreprise protéiforme (journal en ligne, émissions radiophonique par podcasts, entretien télévisés live, blogs…) Médiapart préfigure-t-il ce que sera le journalisme demain ? Rendez-vous dans quelques années.

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Y COMME YIDDISHLAND.

Les Yatzkan, Anna-Cécilia Kendall-Yatzkan 2014, 73 minutes.

C’est l’histoire d’une famille. Une histoire riche, complexe, unique. Surtout pour la cinéaste puisqu’elle en fait partie. Mais il lui faudra attendre la disparition de sa mère pour qu’elle entreprenne d’en rechercher les documents les plus significatifs  – mais aussi les plus anodins – et d’en faire un film. Un film qui retrace donc une histoire familiale, racontée en première personne. Mais à cause, ou grâce à la personnalité du grand-père et à l’ensemble des activités qui ont constitué sa vie publique, cette histoire personnelle rejoint la grande Histoire – celle des peuples et des civilisations.

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Dans la famille Yatzkan, la figure prépondérante, c’est donc le grand-père, Samuel Yacov. Sa vie s’inscrit dans cette période qui va de la fin du XIX° siècle à la montée du nazisme en Allemagne et son arrivée au pouvoir. De la Lituanie, puis en Pologne, jusqu’à sa dispersion par la Shoah. Une vie passablement tourmentée donc. Il est journaliste, ou plus exactement éditeur de presse. Sa grande œuvre, c’est la création d’un journal « Haynt » phare de la  presse populaire du « Yiddishland » du début du XXe siècle. Un journal rédigé en Yiddish et qui incarne parfaitement cette culture que les nazis voudront faire disparaître définitivement. L’histoire de la famille Yatzkan est donc un excellent indicateur de la montée de l’antisémitisme en Europe. Et lorsqu’une partie de ses membres se résoudront à l’exil, elle montre comment sa survie a été difficile, problématique et pour tout dire miraculeuse.

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Le film repose donc sur les rencontres organisées avec les membres survivants de la famille, qu’il faut aller chercher jusqu’en Amérique. Mais la mère de la cinéaste est peu disposée à lui faciliter le travail et rechigne à évoquer ses souvenirs. Alors il faut bien se retourner vers les archives qui, concernant le grand-père et son journal, sont heureusement nombreuses.

Le film de Anna-Cécilia Kendall-Yatzkan est ainsi un bon exemple de la façon dont une histoire familiale peut avoir du sens au niveau de l’Histoire tout court. La première personne, qui en est l’expression initiale, devient tout naturellement un nous collectif. Il est vrai que l’activité journalistique du grand-père favorise grandement le changement d’échelle. D’autant plus que la culture Yiddish reste à découvrir pour ceux qui lui sont étrangers. Ce à quoi le film contribue avec une force de conviction intérieure tout à fait remarquable.

C COMME CROATIE – Guerre

Chris the Swiss, Anja Kofmel, Suisse, Allemagne, Croatie, 2018, 85 minutes.

Plongé au cœur des atrocités d’une guerre pour les exigences de son métier, le journaliste peut-il rester simple observateur, peut-il rester extérieur à la folie meurtrière, sans réagir d’une façon ou d’une autre, sans être tenté d’entrer dans l’action. Lui faudra-t-il lui aussi prendre les armes, s’engager auprès des combattants ? Peut-il devenir soldat ?

 C’est cette expérience hors du commun – en rupture avec la déontologie de son métier – qu’a vécu un jeune journaliste Suisse – à moins qu’il ait été dès le début un espion –envoyé en 1991 en Croatie par une radio helvète. Il y sera assassiné dans des circonstances obscures.

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Pourquoi est-il devenu membre d’une milice étrangère, la PIV, dont les options idéologiques, plutôt orientées vers l’extrême droite, sont passablement confuses ?

Comment est-il mort ? C’est ce que cherche à savoir Anja Kofmel dans le film qu’elle consacre à Christian Würtemberg, surnommé Chris The Swiss par ses compagnons de guerre.

Chris était le cousin de la cinéaste. Elle avait 10 ans quand il est parti pour l’ex-Yougoslavie. Un cousin qu’elle admirait, mais dont la famille a cherché, après sa mort, a effacé le souvenir. Anja, elle, n’oublie pas. Et 20 ans après les faits, elle décide de partir à son tour en Croatie, de revenir sur les lieux où Chris a combattu, pour essayer d’éclairer les circonstances de sa mort, pour comprendre cette relation si particulière qu’il entretenait avec la guerre. Aurait-il lui aussi pris plaisir à tuer ?

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Le film de Anja Kofmel est donc d’abord une enquête. Une enquête qui prend son origine dans un lien familial. Mais bien évidemment, arrivée sur les lieux des hostilités passées, il lui fut impossible d’en rester à une simple investigation familiale. Son film sera donc à la fois une réflexion sur la position du journaliste dans la guerre dont il est chargé de rendre compte et une plongée au cœur des événements qui ensanglantèrent des années durant toute cette région des Balkans. Il a par là une dimension historique évidente. La cinéaste ne donne pas pour autant un tableau systématisé de la guerre, les différentes forces en présences, les visées politiques des uns et des autres. Même si elle utilise des images d’archives, peu nombreuses au demeurant. Son propos, au-delà de l’histoire, acquiert au fil du film une portée morale fondamentale. Pourquoi la guerre ? Pourquoi cette folie qui pousse les hommes à tuer ? Pourquoi ceux qui se disent soldats en viennent-ils à tuer des civils, femmes et enfants compris ? Simplement pour le plaisir de tuer ?

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Cette démarche, qui n’a rien de banale ni d’anodin – ne pouvait pas s’inscrire dans un film lui-même banal, sans recherche formelle. Et effectivement Chris the Swiss, n’est pas un documentaire comme les autres. Même si elle utilise d’abord les éléments qu’on retrouve habituellement dans les films d’enquête. Elle se filme sur les lieux mêmes où son cousin a vécu sa guerre et a laissé sa vie. Elle retrouve ceux qu’il a connu en Croatie, celui qui était son fixeur, ses confrères journalistes et ceux qui ne se cachent pas d’avoir été des mercenaires. Elle retrouve aussi des documents écrits par Christian, des lettres, des notes, des brouillons. Mais nulle trace du livre qu’il écrivait sur « sa » guerre. Une disparition qui rend le mystère encore plus épais.

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Si le film est tellement original, c’est qu’il introduit dans son déroulement, en alternance avec le filmage en couleur de l’enquête, des séquences animées en noir et blanc et reconstituant son périple croate. Une narration elle-même entrecoupée de séquences dessinées et animées, dans une veine quasi fantastique, pour rendre compte de la violence de la guerre. De grandes branches d’arbre en forme de pieux s’enfoncent dans le sol. Des bourrasques de feuilles tourbillonnantes poursuivent les combattants jusqu’à envahir totalement l’écran. Invariablement le noir triomphe sur la blancheur de la neige.

Alliant l’émotion suscitée par l’enquête personnelle de la cinéaste à la répulsion que suscitent ces animations guerrières, ce film ne laissera personne indifférent.

M COMME MEDIAS

Des films souvent critiques, dénonciateurs. Mais aussi des regards qui peuvent être empathiques, lorsque le cinéaste s’immerge totalement dans ce monde qui a toujours gardé une part de mystère et qui pour cela ne cesse de fasciner

 A la Une du New York Times (Page One: Inside the New York Times)

Film d’Andrew Ross. 2011.

le New York Times , une vénérable institution. Mais une institution en crise. Comme toute la presse écrite, menacée en particulier dans les années 2010 par Internet. Qu’elle soit elle aussi mal en point en dit long sur l’état de l’information écrite dans cette première décennie du XXI° siècle. Et des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour annoncer la disparition prochaine du journal papier. Un document indispensable pour comprendre les enjeux actuels de la presse écrite et des médias d’information dans leur ensemble.

 La Maison de la radio

Film de Nicolas Philibert. 2013

Tous ceux qui supportent mieux les embouteillages et la longueur du trajet pour se rendre au travail parce qu’ils ne sont plus seuls dans leur voiture. Tous ceux qui sont accros à l’info et qui doivent savoir tout ce qui se passe dans le monde au moment même où cela se passe. Tous ceux qui meublent leur solitude avec les voix qu’il y a dans le poste. Tous ceux qui sont passionnés de musique, de sport ou de littérature. Et tous ceux qui, tout simplement, aiment les contacts humains, les découvertes, la connaissance et toute forme de loisirs. C’est à ces milliers d’auditeurs de radio, si différents les uns des autres que s’adresse le film. Même si on ne les voit jamais à l’image, ils sont bien présents à chaque plan, puisque c’est pour eux que sont faites les émissions. Le film de Nicolas Philibert nous fait découvrir l’envers du décor, les coulisses de cette grande maison qu’est la « maison ronde ». Il nous fait découvrir les couloirs et les studios, tous les studios. Il nous invite clandestinement dans les comités de rédaction du journal parlé. Il nous fait suivre les répétitions du cœur de Radio France, nous fait assister à l’enregistrement d’une pièce radiophonique, ou à l’interview d’un écrivain célèbre. Et il réussit à rendre le son photogénique.

 Les Nouveaux chiens de garde

Film de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, 2011.

Paul Nizan avait publié en 1932, sous le titre Les Chiens de garde, une attaque virulente des intellectuels de l’époque accusés de défendre le capitalisme et de propager l’idéologie bourgeoise. Dans Les Nouveaux Chiens de garde de Serge Halimi (1997 et 2005 pour sa réactualisation)  ce sont cette fois les hommes des médias, journalistes, animateurs et autres gens de télévision, qui font les frais du même type de critique. Les médias appartenant dans leur grande majorité aux grands patrons de l’industrie, leurs personnels les plus en vue, ceux qui peuvent avoir de l’influence sur le public, ne peuvent qu’être à leur service. Le film dénonce donc la collusion entre les journalistes et leurs patrons, qui s’entendent comme larrons en foire, ce qui ne peut que déboucher sur un mélange des genres entre information et défense des thèses néolibérales devenues dominantes dans les couches dirigeantes de la société. Ainsi, le détour par l’économie permet de mettre en évidence la soumission des médias au pouvoir politique. Un constat sans concession. . Mais peut-il, ne serait-ce qu’un peu, écorner la fascination que ce monde exerce sur le grand public ?

 Numéro 0

Film de Raymond Depardon, 1977

Un film consacré au lancement du Matin de Paris en 1977. Pendant les 10 jours qui ont précédé la sortie du numéro 1, Depardon a suivi de très près le travail de l’équipe de journalistes réunie autour de Claude Perdriel, rédacteur en chef et directeur de la publication. Le projet est clair. Il s’agit de faire un journal engagé politiquement à gauche, mais sans être l’organe officiel d’un parti, le PS en l’occurrence en cette période d’union de la gauche qui portera Mitterrand au pouvoir. Mais le projet est aussi journalistique. Faire un quotidien nouveau, proche de ses lecteurs, de leurs préoccupations concrète. Le mot d’ordre est : pas de scoop, pas de « coup », pas de scandale. Comme le dit Claude Perdriel, le vrai scandale c’est celui des inégalités sociales.