Le livre de Maspero raconte la randonnée d’un écrivain le long du RER B, une ligne de train de banlieue, qui traverse des espaces géographiques et sociologiques extrêmement variés. J’ai grandi dans une cité, à Aulnay-sous-bois, qui est un point de cette ligne. J’ai découvert ce livre il y a 15 ans. Je me souviens d’avoir eu à sa lecture une réaction assez épidermique. Le livre parlait de mon quartier, de la cité des 3000, des gens que j’avais côtoyés. Je reconnaissais dans certaines descriptions les amis de mon frère, des gens que j’avais bien connus. J’ai arrêté le livre au moment où je suis tombée sur la photo d’une petite fille noire prise devant la devanture du centre commercial de la cité, un endroit où j’allais tous les jours parce qu’il jouxtait mon immeuble, et pendant un instant j’ai cru que c’était moi… j’étais stupéfaite et j’ai refermé le livre. Avec le recul je me dis qu’à ce moment-là de ma vie j’étais en train de quitter tous ces lieux qui m’avaient vue grandir, de les quitter physiquement et aussi socialement. Je quittais la banlieue pour rejoindre l’autre monde. Depuis cette périphérie je tentais de me faire une place au centre, à Paris, par mes études, et mon travail de réalisatrice qui débutait, mais j’étais encore précaire, sans ancrage et sans doute que ce livre me renvoyait à tout un inconscient, un passé, une histoire que je n’avais de cesse de vouloir étouffer. Aujourd’hui, je me rends compte que cet horizon qui m’apparaissait alors comme désirable ne l’est plus tant que ça et que tous mes films n’ont fait que témoigner de cette culpabilité d’avoir voulu partir. Mais à ce moment-là, quand je découvre ce livre, c’est trop violent pour moi de m’y replonger, donc j’ai arrêté la lecture sur le visage de cette petite fille qui aurait pu être moi, et j’ai mis des années à ouvrir le livre à la même page pour me convaincre que ce n’était pas moi. Parce qu’au fond c’est moi…
Et puis j’ai relu le livre précisément en 2015 au moment des attentats. Cette période a été un choc. J’ai eu le sentiment, confus à ce moment-là, mais que je peux exprimer clairement maintenant, que tout mon cinéma portait en germe l’annonce de cette catastrophe. Il y a peu de gens qui ont pu, comme moi, en venant d’où je viens, accéder à cet autre monde ; et c’est bien le problème de la France ! Mais je me suis rendue compte que d’avoir fait ce trajet dont j’ai eu honte pendant longtemps, c’était une force, qui me permettait d’avoir une vision de la société française beaucoup plus vaste que la plupart des gens qui se sentent autorisés à prendre la parole dans ce pays. C’est pour cela que j’ai vu venir la catastrophe, et ladite catastrophe, ce n’était pas seulement la progression d’un Islam radical, mais bien celle d’un pays à ce point coupé en deux qu’on pouvait légitimement se demander s’il n’était pas en train de se disloquer. Les attentats de janvier ont mis au jour une fracture très forte et je me suis dit qu’il fallait en prendre acte. Je me souviens dans les journées qui ont suivi du bruit assourdissant, des commentaires tonitruants de tous ces gens qui voulaient nous expliquer, qui convoquaient la banlieue à tout va, tous ces débats stériles autour d’experts autoproclamés discourant sur l’Islam radical et l’islamisation des banlieues. Et je n’avais qu’une envie, c’était de leur dire « taisez-vous », j’avais besoin de silence. Il fallait échapper à la trop grande réactivité du temps médiatique : éteindre la télévision, se taire, prendre le temps de déposer et réfléchir était un acte d’humilité et un geste politique. Et puis il y a eu la marche du 11 janvier. J’ai décidé d’y aller et j’ai senti dans mon corps qu’il y avait aussi mes ennemis dans cette foule. Une femme que j’ai accidentellement bousculée m’a traitée de sauvage. Les gens chantaient la Marseillaise par salves, moi je ne la chantais pas. Une femme m’a regardé, méfiante, et demandé « pourquoi vous ne chantez pas ? ». Je lui ai répondu « parce que je ne chante pas la Marseillaise avec n’importe qui ». Sa question était presque une injonction, elle m’intimait de lui donner la preuve que j’étais bien française, en tout cas c’est comme cela que je l’ai ressenti. Le lendemain, le journal Libération, exalté par cette marche où deux millions de personnes avaient défilé, titrait : « Nous sommes un peuple ». Et je me suis demandé qui était ce « nous » pour eux, parce que j’avais vu, à cette marche, majoritairement des gens blancs, et je me demandais où étaient les autres, tous les autres. Quel était donc le « nous » pour Libération ? Quel est donc ce « peuple » dont le journal parlait ? Je crois que le désir de ce film part de cette question formulée dans ces circonstances funestes.
Je donc repris l’argument du livre de Maspero : arpenter ce territoire, humblement, sans discours préconçu, et tenter de comprendre de façon sensible ce qui fonde une communauté constituée de gens si dissemblables, désaccordés. Le film est tout entier tenu dans cette interrogation : qu’est-ce que ce « nous » ? Le projet de Maspero tentait déjà d’y répondre : en suivant cette ligne de trains de banlieue, extrêmement symbolique, qui traverse des lieux chargés d’histoire comme la Basilique de Saint-Denis où sont enterrés les rois de France ou le mémorial de la Shoah qui jouxte le camp de Drancy. Suivre cette ligne, c’est donc traverser une histoire de France, mais c’est aussi additionner des récits, des mémoires, des visages, sans être mû par un discours sociologique ou politique, mais animé par cette question : qu’est-ce donc que ce « nous » ? Je crois que le film tente de dire aussi que ce « nous » est autant une question qu’un doute, une affirmation ou un projet en construction. S’il y a bien des mondes qui vivent à la lisière les uns des autres, le film tente de tisser un lien et un chemin entre ses îlots.
En réalité, le film ne parle pas seulement de la banlieue. La chasse à courre, Bergounioux, les gens qui votent Front National, la banlieue des pavillons, la banlieue des grands ensembles, mon père, les rois de France, les mecs de cité, les enfants, sans hiérarchie, sont intégrés dans mon « nous », qui est un « nous » ouvert. Et en partant de cet espace géographique qu’est la banlieue, le film questionne plus largement les sociétés contemporaines. D’une part, il interroge la représentation de la banlieue, parce que je la regarde dans son ordinaire, dans sa quotidienneté ; et regarder la banalité du quotidien c’est déjà politique parce qu’aujourd’hui faire un film de banlieue c’est se conformer à des stéréotypes et à un imaginaire très attendu. Donc il y a d’une part ce désir de déjouer cet attendu tout en m’inscrivant dans le sillage de cinéastes ou de photographes comme Pialat ou Doisneau. Je me suis beaucoup inspirée des photographes de la DATAR (Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale) qui en 1980 ont eu pour mission de fixer l’imaginaire de la banlieue à un instant précis, et l’aspect purement documentaire de Nous s’inscrit dans cette démarche de réinterroger subjectivement l’imaginaire de la banlieue pour en questionner les représentations. Mais, je le répète, le propos du film dépasse le cadre de la banlieue. J’ai été bouleversée et consolée, à l’occasion des manifestations antiracistes qui ont embrasé le monde à la suite à la mort de George Floyd, de voir dans les rues la jeunesse française, des Blancs, des Noirs, des Arabes, des personnes d’origine asiatique, des jeunes de vingt ans tous français, qui sont nés ici et sont ancrés ici et qui réclamaient à l’unisson le droit à l’égalité. C’est ça qui était extrêmement bouleversant. Et là, on a pu voir comment le pouvoir y répond : avec une loi sur le séparatisme ! Comment peut-on ainsi nier le réel déjà à l’œuvre ? Comment peut-on répondre à la revendication d’égalité formulée par la jeunesse de son propre pays par une loi qui dit « faites attention aux communautarismes » ? Alors que c’est justement une demande de reconnaissance de l’appartenance à la communauté qui y était formulée, c’est-à-dire à ce « nous » qui est beaucoup plus élargi que ne le pensent certains. Mais ce « nous » élargi, que certains refusent de voir, c’est le réel de la société française et de toutes les sociétés contemporaines. Et c’est important de le dire parce que c’est déjà là, depuis longtemps, et on ne le sait pas parce qu’on vit à la lisière les uns des autres. C’est donc aussi un film qui fait s’entrechoquer ces mondes qui vivent à côté les uns des autres et ce faisant le film fait exister ce « nous » et le rend visible. Les mondes s’entrechoquent, ils se percutent, et c’est inconfortable, mais en se percutant ils s’additionnent et ils se lient et ils se prolongent. C’est cela la modernité des sociétés contemporaines et c’est ce dont on doit faire le récit.
