En 2013, à la fin d’une projection de mon premier film, une femme de mon âge est venue me trouver. Elle m’a dit qu’elle avait une histoire à raconter, advenue neuf ans auparavant, mais qu’elle ne savait pas quoi en faire. Nous nous sommes revues. Ada m’a confié comment, alors qu’elle avait à peine 19 ans, elle avait été violée trois fois dans la même semaine par un homme qu’elle connaissait.
Malgré la réelle empathie que j’éprouvais pour elle, je me suis surprise, au cours de ce récit, à relever malgré moi tous les éléments qui ne correspondaient pas à l’image fantasmée que je me faisais du viol : commis de nuit, dans une ruelle déserte par un malade mental inconnu, brutal, voire armé. Cette histoire m’a poursuivie. J’en ai parlé autour de moi. Plusieurs amies très proches m’ont avoué avoir vécu une expérience comparable. Leur grand nombre m’a beaucoup troublée. Ainsi que le fait qu’elles ne m’en aient pas parlé
Il m’est apparu très clair que je n’avais jamais pris la mesure de ce qui fait l’essence de cette expérience. J’ai voulu comprendre ce que l’on peut faire du mal que l’on nous a fait, et que dans une certaine mesure on a « laissé faire ». Je n’ai pas été violée. Mais comme toutes les filles, j’ai grandi avec cette menace et avec la certitude, à plusieurs reprises, de ne pas être passée très loin. A 19 ans, mes représentations de l’amour étaient si naïves, mes limites étaient si vagues, que si, comme Ada, j’étais tombée sur la mauvaise personne, je ne sais pas si j’aurais su m’en tirer mieux qu’elle.
L’une des raisons qui m’a poussé à réaliser ce film est la certitude que l’histoire d’Ada n’était pas une simple catastrophe personnelle, mais qu’elle faisait partie d’un phénomène sociétal d’une grande ampleur. Au moment où j’ai décidé de faire ce documentaire, l’affaire Weinstein n’avait pas eu lieu, et je mesurais la difficulté à entendre et à s’identifier à une femme qui ne présentait pas les atours de « la bonne victime ». Les réactions face à l’histoire d’Ada étaient parfois très vives et je savais que l’un des enjeux du film serait de réussir à transmettre quelque chose de cette histoire sans que sa violence ne fasse écran à tout, sans qu’elle ne nuise non plus à celle qui l’a vécue
La construction du récit est organisée pour que le spectateur suive le même chemin qu’Ada, qu’il ne sache tout d’abord pas qualifier ce à quoi elle est confrontée. La nature de l’événement reste trouble assez longtemps et le mot «viol» n’apparaît qu’assez tard dans le film. Car loin d’épuiser l’expérience qu’il désigne, ce terme finit presque par cacher passivement la réalité qu’il prétend décrire. En choisissant qu’Ada n’existe que par le récit, j’ai voulu que le spectateur constitue lui-même l’image de cette femme, à travers des visages qui pourraient tous être celui d’Ada et qui en même temps ne sont pas elle. Je voulais que ce visage inventé, universel car démultiplié, porte le spectateur d’un bout à l’autre du film. Parce que l’empathie que l’on ressent pour quelqu’un est plus souvent liée à sa personnalité qu’aux faits vécus et racontés par cette personne, j’ai tenu à ce que certains passages soient joués par différents interprètes. Ainsi, je voulais que le spectateur s’interroge sur ses mécanismes d’identification. Si le film mélange jeu et témoignage en une mise en abyme du récit à travers ses protagonistes, il s’agit bel et bien d’un documentaire : il documente non seulement l’histoire d’Ada, mais aussi celles des personnes qui l’incarnent et font liens avec elle.
Alexe Poukine
