Je suis allé présenter Retour à Forbach au cinéma Utopia de Saint-Ouen l’Aumône à côté de Cergy. C’est à cette occasion que j’ai rencontré Annie Ernaux qui avait aimé le film et qui m’a invité à visiter la ville nouvelle où elle est installée depuis longtemps. Le film met en scène cette rencontre, cette balade de mai 2017, il est nourri de la correspondance qui en a découlé.
Je connaissais très bien son œuvre avant de la rencontrer, évidemment son auto-socio-biographie avait irrigué mon film précédent. Pour celui-ci c’était davantage son écriture photographique du réel qui m’inspirait car je crois que nos travaux se rejoignent aussi à cet endroit-là. J’ai le sentiment que mon cinéma tente modestement de filmer la vie, avec au cœur de mon projet cinématographique, permettre aux autres d’énoncer un récit de vie, leur récit. A la suite de notre premier rendez-vous, je suis venu régulièrement à Cergy pour faire des rencontres et découvrir la ville en profondeur. A chaque visite, nous échangions sur ce que je voyais, j’entendais. Je découvrais la ville à travers les yeux des autres, leur joie d’habiter là et je voulais traduire ce sentiment. Le film raconte ce lieu à travers les récits des habitants qui s’y croisent et façonnent son histoire

Parallèlement à ces visites régulières, j’ai travaillé avec un groupe de lycéens pendant un an. Très vite, ils sont devenus mes alliés de fiction, me permettant en les suivant d’arpenter les lieux. C’est avec eux que j’ai commencé à faire circuler les textes. Et très vite, ils m’ont dit s’y reconnaître, avoir le sentiment qu’ils traduisaient leur expérience. J’aime l’idée que la littérature irrigue mon travail, c’est le cas depuis Nous, princesses de Clèves évidemment. Elle est un formidable témoin qu’on peut faire circuler comme dans une course de relais d’un personnage à l’autre. J’ai très vite construit le film dans l’idée que je ne m’entretiendrai pas avec Annie Ernaux, mais qu’elle serait présente par ses fragments de textes dits par elle et les autres. Le choix des textes a été guidé par les lieux, et les personnages. Avec Agnès Bruckert la monteuse nous avions décidé que chaque lieu devait nous amener à un personnage qui y croiserait un autre et ainsi de suite. Je voulais ainsi rendre compte de mon expérience de déambulation. Les textes viennent s’articuler aux situations sans jamais les décrire, l’image ne devait pas illustrer les textes mais nous devions trouver à chaque itération la possibilité de faire dialoguer les mots d’Annie Ernaux et le récit du film porté par les histoires des un.e.s et des autres.
Ce sont des rencontres fortuites, au fil de mes séjours dans la ville nouvelle. Les jeunes m’amenaient aussi à rencontrer leur famille, avec eux j’avais un lien particulier. Et puis il y avait la nécessité d’intégrer tous ces gens venus d’ailleurs, avec une migration très récente en raison de la présence d’un centre d’accueil en plein cœur de la ville. La mise en scène des un.e.s et des autres tient compte de leurs déplacements dans la ville, et des croisements qui s’y opèrent. C’est comme un ballet.
L’utopie est dans les gens qui font la ville, lui donne cette incroyable énergie. Les pratiques communes ont laissé des traces dans le tissu associatif très présent et cette idée d’un horizon commun, par-delà les douze colonnes sur l’axe majeur, un horizon symbolique que résume bien cette jeune fille venue de Côte d’Ivoire qui dit simplement « peu à peu, je me suis fait des amis, ici à Cergy. »
