Itinéraire d’un film : Green line de Sylvie Ballyot.

En tant que cinéaste française qui n’a pas connu de guerre, ce qui m’interpelle dans le Liban et son état de guerre quasi permanent va au-delà du Liban. J’ai regardé cette guerre comme s’il s’agissait d’un concentré du monde en miniature. Peut-être est-ce dû à sa situation géopolitique au centre des tensions mondiales ; à son côté ‘trait d’union’ entre Orient et Occident, entre monde arabe et monde occidental, qu’il affiche si fièrement; ou à cause de sa si petite taille où l’on trouve néanmoins des ‘succursales’ de toutes les grandes idéologies du monde ; ou encore parce que toute chose s’y passe de manière exacerbée, crue, et accrue, comme poussée à son paroxysme : la guerre, la violence, l’effondrement, la destruction, le traumatisme. Le Liban est à mes yeux comme un thermomètre du monde. L’observer, que ce soit dans ses guerres d’hier ou d’aujourd’hui, me donne des indications sur l’hier et le demain ailleurs dans le monde.

L’idée de ce film est née il y a 20 ans quand j’ai rencontré Fida pour la première fois en2006, au moment d’encore une autre guerre au Liban. A cette époque, je ne savais pas comment regarder les guerres des autres, ni que ces guerres me regardaient et n’étaient pas juste celles des autres. Mais ça me travaillait. Fida est, malgré elle, devenue mon interprète : elle m’a initiée à la compréhension de la grammaire de la guerre loin des sentiers battus. Dans la vie hors caméra, Fida est linguiste. En linguistique, pour décrire une langue on choisit des passeurs qu’on appelle « des informants »: ce sont des natifs de cette langue qui nous l’enseignent. Dans la langue de la guerre, Fida a été ma traductrice, m’expliquant les lieux de souffrance. Et elle l’a fait sans pathétisme ni esprit revanchard. En tentant d’apporter de la lumière là où il n’y en avait pas. Je me suis dit ‘c’est elle qui sera mon fil rouge’; je la trouvais plus belle à filmer que la guerre et son tas de morts et de destructions. Mais très vite, j’ai compris que je ne pourrais pas me soustraire à cette violence, qu’il fallait que moi aussi j’y plonge à travers les images d’archives et que j’en témoigne. Le film a mis plusieurs années à se fabriquer. Le temps a été un véritable allié, il m’a permis de mieux connaître Fida, que notre lien prenne de la profondeur, et qu’elle accepte l’idée d’un film.

Au départ, j’avais imaginé un récit de fiction pour lequel je n’ai pas trouvé d’argent. Alors qu’en parallèle, se profilait avec Fida un processus délicat de remémoration. Il y avait un sentiment d’urgence à honorer la confiance que Fida m’accordait et à l’accompagner dans ce retour vers le passé. J’ai alors décidé de faire autrement, d’imaginer et de fabriquer d’autres outils de cinéma. J’ai pris ce que j’avais sous la main : des jouets miniatures, des matériaux recyclés pour fabriquer les décors, pour remettre en scène les souvenirs morcelés que Fida m’avait raconté par bribes, ce dont elle se rappelait. Parfois j’ai moi-même imaginé les parties manquantes de ses souvenirs. Mes animations étaient très simplifiées et stylisées au début. Ces premières maquettes m’ont permis de rencontrer mes futurs collaborateurs et collaboratrices, de leur donner envie de participer à l’aventure. D’abord Béatrice Kordon la chef opératrice qui a été la première à me rejoindre, puis Nicolas Lemée spécialisé en animation en volume et photos découpées. Puis Charlotte Tourrès, la monteuse, avec qui j’avais déjà travaillé sur mes précédents films, et Céline Loiseau la productrice. Sans ces collaborations, ce film n’aurait pas pu se fabriquer.

Ce film a été un long processus, avec beaucoup de strates de travail, et plusieurs propositions formelles qui devaient s’emboîter. Dans mon travail, la question du temps est reliée à la notion d’espace. À chaque film, je cherche un espace spécifique pour le fabriquer, aussi bien intérieur qu’extérieur, qui me permette de mener mon geste jusqu’au bout, sans injonction extérieure autre que la nécessité de dire quelque chose qui tiendrait tête à la pensée commune, et permettrait de renouveler le langage, notamment autour de tout ce qui a été dit sur la guerre – pas que la guerre au Liban. Green Line n’est pas un film que j’aurais pu préméditer dans mon esprit tel qu’il est aujourd’hui avant de le réaliser. C’est un film qui s’est construit et imposé à moi par couches. D’abord, la plongée dans les souvenirs d’enfant de Fida que j’ai reproduits avec des figurines et des décors en miniature ponctués par sa parole à la fois enfantine et poétique en voix off. Ensuite, j’ai ressenti le besoin de prendre de la distance par rapport aux souvenirs personnels de Fida, et de les confronter à des acteurs extérieurs de la même époque. J’ai proposé à Fida de basculer dans une forme plus documentaire où elle rencontrerait des adultes civils qui ont vécu la guerre et des milicien.ne.s. On en a rencontré beaucoup. Très vite, je me suis rendu compte qu’il manquait un centre de gravité à toutes ces rencontres, quelque chose qui donnerait du corps, de la réalité à ces paroles et à ce passé douloureux. Et c’est venu à la fois avec le choix de décliner les maquettes et figurines des souvenirs d’enfance en un ‘théâtre de parole cathartique’, et avec le choix du lieu de tournage, un bâtiment détruit symbolique de la guerre qui, pour moi, était un personnage à part entière. Enfin, au moment du montage, j’ai eu besoin d’inviter des images d’archives, qui pour certaines sont violentes, pour donner encore plus de réalité.

Au début, on ne pensait pas que tous ces ex-milicien·nes accepteraient de parler. Mais à la fois les maquettes, qui proposaient un ancrage enfantin au premier abord, et la posture de Fida qui cherchait une vraie rencontre avec chaque personne plutôt que des interviews, ont rendu cela possible. On a commencé par filmer des combattants de Beyrouth Ouest, issus du quartier de Fida ou alentour. Et très vite on s’est dit qu’il fallait franchir la ‘green line’ et aller filmer de l’autre côté. Le monde de l’enfance de Fida s’est soudain élargi. D’une rencontre à l’autre, moi je poussais Fida non seulement à les comprendre, mais aussi à les confronter, dans le but à la fois de continuer à les comprendre mais aussi de se faire entendre par eux. Et j’ai su que le tournage avec ces miliciens était fini quand on a rencontré le dernier personnage qui est la combattante chrétienne, car avec elle Fida allait plus loin dans sa propre réflexion sur la guerre et sur la violence.

Le problème pour moi est que j’ai beau chercher à filmer l’absolu, je ne l’ai pas trouvé. Je n’ai trouvé dans la vraie vie que du relatif, du subjectif, mon regard, votre ressenti, et je dois faire avec ! Nous vivons dans un monde de plus en plus polarisé où il y a les méchants et les victimes, et c’est peut-être rassurant pour certains. Mais moi je ne suis rassurée que par ce que je vois et j’expérimente. Si j’invite quelqu’un à le filmer, je lui dois de respecter sa vision du monde. Sauf que, dans Green Line, je filmais à la fois Fida et les milicien.ne.s, et j’étais tout le temps dans cette polarité de respecter autant leur vision que celle de Fida (que j’étais parfois plus attentive à respecter qu’elle-même). Plongée dans leur écoute, Fida oubliait parfois de leur faire entendre son vécu (car il faut savoir que Fida est hyper polyglotte et son sport favori est d’écouter l’autre jusqu’à décoder la grammaire de ses émotions et perceptions). Au final, certes on leur a donné la parole et on se devait de la respecter, mais ce n’est pas sur un terrain neutre qu’on les a invité.e.s, c’est sur le terrain de Fida avec ses outils (maquettes et figurines), et dans un lieu dédié (ce grand bâtiment détruit pendant la guerre). C’était important que ces rencontres n’aient pas lieu sur leur terrain, mais dans un lieu choisi par nous, pour que cette parole advienne.

Et puis il y avait une question qui me semblait essentielle et qui était au centre de ces rencontres : d’une seconde à l’autre pourrait-on tous basculer et un jour ‘tuer’ ? Ou n’est-ce le cas que de certaines personnes qu’on appelle alors ‘tueurs’ ? Y a-t-il une ligne infranchissable entre les deux ? Serait-ce possible un jour de cesser l’effroyable cycle de vengeance qui est le terreau des guerres : « je te tue car tu as tué mon enfant, ma mère. Et tu me tues car j’ai tué ton enfant, ta mère…etc… » ? Peut-être que si l’on décortiquait les conditions de vie et d’apparition de l’injustice et du sentiment de vengeance chez tous ces ‘tueurs’, pourrait-on mieux les comprendre ? Mais suffit-il de les comprendre pour leur pardonner ? Utiliser le terme ‘tueur’ correspond à une vision essentialiste de ces combattants qui empêche de les voir en entier. En les réduisant à ce terme, on ne voit plus leurs aspérités.

Dans Green Line, il y a la posture de Fida personnage principal du film, et il y a la posture du film lui-même. Et elles sont différentes. Plus qu’apolitique à proprement dire, Fida est quelqu’un qui est très attirée par la racine des maux humains. Pour elle, la politique n’est qu’une branche de l’arbre, elle ne cherche pas à comprendre ce qui s’y passe, d’autres pourraient le faire mieux qu’elle, semble-t-elle penser. Elle va plutôt fouiller dans les racines, voir ce qui s’y passe avant d’en arriver à la politique. J’ai choisi Fida comme personnage principal justement parce que j’avais besoin d’une ‘linguiste de la souffrance et de l’impuissance’, son esprit va directement et spontanément à l’endroit de la souffrance parce que la souffrance c’est souvent du muet, du non-dit. Et c’est par le langage qu’on peut faire advenir la lumière. C’est par la parole qu’on crée un lien à l’autre, un lien de vraie réciprocité, qui peut nous sortir des ténèbres, et de l’enfer qu’est une guerre. En la filmant j’ai voulu dessiner le contour de ce personnage-là qui m’intriguait, car sa façon de penser est loin de la mienne, aussi loin que celle des milicien.ne.s avec qui je n’étais souvent pas d’accord. La posture du film lui-même par contre est la mienne : Moi je suis quelqu’un de révolté par ce que je perçois comme de l’injustice. Le cinéma m’a sauvée à l’époque où, encore jeune, je ne savais pas parler. Je pense qu’il peut en sauver d’autres que moi. Green Line est donc clairement positionné du côté des peuples massacrés, des morts de la guerre, des opprimés. Il y a donc cette polarité dans le film entre, d’une part, Fida personnage principal qui dit que la seule solution serait de sortir du binarisme méchants-victimes, de la justification de la souffrance et de la guerre au nom de la légitimité, afin de voir que la vengeance appelle la vengeance, le sang appelle le sang. D’autre part, moi avec ces images d’archives et le montage dans son ensemble qui dit qu’il ne faut pas oublier toutes les victimes. Je n’ai pas d’autre nom pour les désigner. Et c’est ce mélange entre ces deux points de vue qui fait le trajet de réparation proposé dans ce film. Je transforme Fida tout en restant au plus près de ce qu’elle est dans cette scène symbolique d’animation où elle porte les morts d’un bord à l’autre de la rive, pour leur redonner un peu d’existence, et les déposer sous nos yeux.

L’amnistie annoncée à la sortie de la guerre a non seulement obligé à tourner la page sans aucun jugement mais elle a, en plus, placé les chefs des milices à la tête du gouvernement naissant. D’où ce mélange à la fois de colère et d’abattement chez les Libanais quand ils sont invités à parler de guerre. D’où également cette méfiance à l’égard des mots : à quoi ça sert de faire craquer la couche de béton qui scelle les tristes souvenirs pour en parler ? Puisque parler implique d’utiliser des mots, les mêmes mots qu’utilisent nos anciens bourreaux d’hier pour nous parler du vivre-ensemble aujourd’hui ? Au Liban, oublier sans oublier est un art de vivre. Les gens nous ont souvent dit : « Pourquoi encore parler de la guerre ? Il faut oublier ». Un personnage dans le film cite un proverbe local pour se donner du courage :«L’humain s’appelle oubli». Je ne leur jette pas la pierre, mais je pense que c’est un grand sujet. L’oubli plonge le passé dans les ténèbres. Avec Fida, nous avions à cœur de traverser ces ténèbres. Habituellement, les ténèbres sont recouvertes soit d’oubli, soit d’une parole banale, de bavardage, car on ne sait pas en parler. Dans ce film, on a tenté ‘d’écluser’ le bavardage pour aller vers une parole plus dense, révélatrice. Le dispositif de filmage a été pensé pour que cette parole-là advienne. Sans faire de miracle qui les dissiperait, nous avons voulu repousser les ténèbres, ne serait-ce que d’un millimètre.

J’ai choisi les archives avec grande attention. Pour moi, elles ne devaient pas avoir seulement un rôle historique, de reconstitution, mais aussi d’évocation, de retour sur des sensations du passé de Fida. Certaines mettent en scène des micro événements de la guerre : passer un check point, se crier des insultes à travers la ligne de démarcation, courir dans Beyrouth détruit. Elles sont aussi des témoignages que tout cela a bien eu lieu, comme par exemple les corps morts du massacre de Sabra et Chatila.

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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