P COMME PALESTINE – Cisjordanie.

Journal de campagne, Amos Gitai, 1982, 83 minutes.

Dès son premier plan, un texte en surimpression sur les images présente le film : « Il décrit l’occupation de la bande de Gaza et de la Cisjordanie, puis l’invasion du Liban, par l’armée israélienne. » Et plus loin : « Notre objectif est de montrer comment l’occupation se traduit sur le terrain et d’examiner rétrospectivement les motivations qui se cachent derrière l’invasion du Liban et les événements qui l’ont suivie ».

         L’occupation de la Cisjordanie, c’est d’abord la présence de l’armée. Par groupe de trois ou plus, les soldats en armes marchent dans les rues. Patrouille ? Promenade ? Surveillance ? Le cinéaste et son équipe les suivent, à la trace pourrait-on dire. Le film est un long voyage, une sorte de déambulation en voiture, dans les villes, dans les campagnes. En longs plans séquences, nous voyons défiler le paysage, les murs des maisons, toujours filmés de côté, par une fenêtre latérale du véhicule, jamais de face à travers le pare-brise. Lorsqu’ils rencontrent des soldats, ils les accompagnent au ralenti, le plus près d’eux possible. Parfois ils semblent ne pas s’apercevoir qu’ils sont suivis. Le plus souvent ils font comme si ça ne les dérangeait pas. Mais toujours ils voudraient bien se débarrasser de cette caméra gênante. Le cinéaste ne cédera jamais à leur demande, à leur ordre, à leur menace, à leur violence. « Ne filme pas » est la première parole entendue dans le film. Mais tant qu’elle reste en état de marche, quelles que soient les pressions physiques exercées sur celle qui la tient (c’est bien une femme dans l’équipe de Gitai), la caméra continue son travail. Un cinéaste engagé ne renonce pas à son projet au premier ordre militaire qu’il reçoit.

         Cette opposition entre l’armée et le cinéma – on devrait dire cette lutte, ou même cette guerre – se concrétise dans la deuxième séquence du film, avant même d’inscription du titre sur l’écran. Un incipit fort, où domine ce qui deviendra l’image emblématique du cinéma en temps de guerre, de sa présence sur le terrain même des opérations militaires : la main du soldat qui se pose sur l’objectif de la caméra pour réduire l’image au noir. « Ne touche pas à la caméra » hurle Gitaï. Le rapport de force n’est pas en sa faveur. Mais il ne cédera pas un pouce de terrain. La femme qui tient la caméra esquivera par deux fois la main qui s’approche ou ces objets que le soldat veut appliquer à l’objectif

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         La scène est filmée devant la maison du maire de Naplouse, où une délégation des membres du Mouvement israélien pour la paix est venue lui manifester son soutien. Il vient d’être victime d’un attentat qui lui a couté ses deux jambes. L’armée est là pour contrôler la situation. Immédiatement l’équipe du cinéaste les dérange. La caméra d’ailleurs beaucoup plus que le micro et le magnétophone. Pourtant sans le son, si l’on n’entendait pas les ordres donnés (« dégage ») et les tentatives de négociation de Gitai, la scène ne serait pas aussi significative. « Pas de violence » insiste le cinéaste. Pourtant la caméraman (Nurith Aviv) sera bousculée, agressée physiquement. Mais elle ne cédera pas. Et les images chaotiques qu’elle nous livre sont les preuves à charge d’un dossier qui au long du film ne fait que s’alourdir.

         Une bousculade pour empêcher la caméra de tourner, il y en a une autre dans la séquence suivante. Cette fois ce n’est plus l’armée qui est sur la sellette, mais le contremaître, d’une exploitation de fraises. Pour lui, filmer les ouvrières palestiniennes au travail est interdit et il s’opposera par la force à ce que le cinéaste rencontre ces femmes. L’occupation de la Cisjordanie, c’est donc aussi l’exploitation par le travail. Comme c’est l’implantation des colonies, l’expulsion des palestiniens de leur terre, l’arrachage des oliviers au bulldozer la nuit. L’invasion du sud Liban sera montrée de la même façon, par de longs travellings sur les villes dévastées, les maisons et les immeubles en ruine, et les campements de fortune des réfugiés, avec en fond sonore les actualités déversées par la radio israélienne. Au Liban, Gitai ne filme pas la guerre en train de se dérouler. Il en saisit les traces, les plaies avant qu’elles ne se referment, pour ne pas oublier.

         Le film revient sans cesse sur les soldats israéliens, essaie de leur donner la parole, de les faire s’exprimer sur leur présence en Cisjordanie et leur vision de l’avenir du conflit. Pas facile, tant ils se méfient de la caméra. Pourtant Gitai arrive à obtenir des prises de positions, radicales, fondamentalement opposées. Est-il possible de réconcilier arabes et juifs ? Pour les uns, il faut chasser les arabes de cette terre. Le discours de Begin, alors premier ministre, lors d’une cérémonie militaire organisée dans le désert de Judée est nettement du côté de cette violence. Cet extrémisme n’est pas partagé par tous. Il y a même un soldat pour affirmer que la seule solution c’est de rendre les territoires. Le film tranche-t-il ? Quand il montre les ravages de la guerre, le cinéaste n’est certes pas du côté de la violence. D’ailleurs la fin du film revient à Naplouse, chez ce maire dont l’optimisme est sans faille. Reste que si des palestiniens peuvent encore récolter du blé sur leur terre, d’autres ne peuvent compter que sur la distribution de vivre par l’ONU dans leur camp de réfugié. La juxtaposition de ces deux plans ne peut que donner à réfléchir.

C COMME CV- Eliane Raheb

    

Eliane Raheb nous a envoyé son CV et sa filmographie. Un excellent moyen pour aborder son itinéraire cinématographique et découvrir son œuvre.                               

Director-Producer

Eliane Raheb is a female director born in Lebanon. 

She has studied Audiovisual and cinema studies at St Joseph university, Lebanon (Diploma 1994)

She attended a summer school at La Femis, Paris (1993)

She attended a scriptwriting year training (PROFFIL) lead by La Femis, IESAV and ALBA in Lebanon (1997)

She attended a Masters of cinema studies at Paris 8 university (1998)

Eliane Raheb directed several award winning short films and documentaries.

Her main achievements include the documentary titles Sleepless Nights  (ranked 5th in the Sight and Sound magazine’s classification for the best documentaries of 2013) and  “Mayyel Ya Ghzayyel” (Those who remain), a 95 min documentary has participated in more than 50 film festivals and has won 5 awards.

Eliane Raheb is the founder of ITAR Productions, a company that has produced several documentaries awarded in festivals and aired on ARTE/ZDF, France 24, NHK, Al Jazeera documentary and Al Jadeed channels.

Eliane Raheb is also a founding member of the Association for Cinema “Beirut DC” within which she has directed several documentary workshops and played the role of artistic director for its Arab Film Festival Ayam Beirut Al Cinema’iya (Beirut Cinema Days) during six editions.

She gave documentary courses at St Joseph University between 2003 and 2016 and has supervised more than 200 student documentary films.

Between 2014 and 2015, Eliane Raheb was invited to give several lectures about her films and about Arab cinema in some prestigious universities around the world, mainly in Harvard, Georges Town, Georges Mason, Brown at the USA.

Between March and September 2015, Eliane Raheb was an artist in residency in Berlin, guest of the prestigious DAAD arts program.

In May 2015, her new feature documentary project “Miguel’s war” was selected to participate in La Fabrique des cinemas du monde program in Cannes festival.

Between March and August 2016, she was selected to be an artist in residency at La cite des Arts- Paris.

Currently, Eliane Raheb is finishing the production of “Miguel’s war”, a feature documentary that won the Robert Bosch grant in 2016 (co-produced by Kabinett films, Berlin)

She is also preparing her next feature documentary “The great family”.

FULL FILMOGRAPHY AS A WRITER/ DIRECTOR/ PRODUCER

  • 2016: “Mayyel Ya Ghzayyel” (Those who remain), a 95 min documentary that premiered in Dubai festival and received the jury award for the feature film.  It has participated in more than 50 film festivals so far and has won 5 awards.

The film has been aired on France 3 TV, Al Jadeed and BBC Arabic

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  • 2012: “Layali Bala Noom” (Sleepless nights), a 128’ creative documentary that has been screened in more than 60 film festivals.

 It received the Best Documentary Award at the Bird’s Eye View, the Human Rights Award at the Bilbao Cine Invisible Festival, the Critics’ Award for Best Film at the Ismailia Film Festival, the Best Documentary award at the Women Film Festival of Valencia and the award for Best Feature at the LAIFF Festival in Argentina. 

Sleepless Nights was released in 3 movie theaters in Lebanon, in “Les 3 Luxembourg” art house cinema in Paris. It was screened in Arsenal Cinema, Berlin.

The film was aired in Al Jazeera and Al Jadeed channels with a rating view of 250000 persons.

–  2008: “Hayda Lubnan” (This is Lebanon), a 58’ creative documentary which has received the Excellency Award at the Yamagata Film Festival, and was broadcasted on ARTE/ZDF, Al Jadeed and NHK.

–   2003: “Intihar” (Suicide), a 26’ creative documentary that has received the silver conch at Mumbai festival in India and was aired on Arabia TV.

–   2002: “Karib Baiid (So near yet so far), a 59’ creative documentary shown in Goteborg, Rotterdam, Lincoln center NY, Institut du Monde Arabe and aired on Arabia TV.

         –   1996: “Meeting”, short docudrama, 28’

–  1995: “Al Aard Al Akhir” (The Last screening), a 12 min 16mm film, winner of 5 awards

Lire : https://dicodoc.blog/2019/11/04/l-comme-liban/

L COMME LIBAN

Âme qui vive, Eliane Raheb, 2019, 74 minutes.

Le Liban a-t-il une âme ? Peut-il encore avoir une âme, une âme qui ne serait qu’à lui, unique et incomparable, après tant de guerres, de destruction, de malheur ? Du nord au sud, et ici, tout près de la frontière syrienne, les habitants peuvent-ils encore être animés d’une espérance de vie, de paix, de bonheur ?

Haykal, dont le film de Eliane Raheb, fait le portrait, est-il l’âme du Liban ? Il vit seul depuis que sa femme l’a quitté amenant loin de lui leurs quatre enfants. Mais il fait tout ce qu’il faut pour continuer à vivre. Il élève des moutons. Il s’occupe de ses arbres fruitiers. Il a ouvert un restaurant où les camionneurs qui passent par-là s’arrêtent. Et surtout, il reconstruit sa maison, pierre après pierre, littéralement. Haykal est un libanais qui donne une âme à son pays.

Ce pays, le Nord-Liban, le film nous en donne une vision topographique très précise. Puisque la maison de Haykal est située sur une hauteur, nous pouvons observer les villages éparpillés dans la vallée ou sur les versants opposés. Haykal les nomme un par un, en précisant à quelle confession ils appartiennent. Car ici, comme dans tout le Liban, c’est l’appartenance religieuse donne une identité. Et la question de leur cohabitation, de leur entente, revient implicitement tout au long du film, jamais posée ouvertement, mais présente dans tous les esprits. Dans les âmes aussi sans doute.

Et le temps s’écoule inexorablement, ici comme ailleurs. Peut-être un peu plus lentement qu’ailleurs. Nous traversons les quatre saisons, dont le retour de chacune est marqué par les mêmes événements. L’hiver la neige bloque la route et Haykal attend avec impatience la venue de la pelleteuse qui le libérera de son isolement. Au printemps les pommiers en fleurs illuminent le paysage. Mais la quiétude  du lieu n’est pas parfaite. Les camions soulèvent beaucoup de poussière. Il serait temps de goudronner la route. Petit conflit parmi d’autres…

Peut-on filmer une âme ? La caméra scrute longuement en gros plan le visage de Haykal, un visage qui dit tout de sa terre. De cette terre à laquelle il est fondamentalement attaché.

Âme qui vive est lauréat des étoiles de la Scam 2019.