Immersion musicale

Nous l’orchestre. Philippe Béziar, 2025, 90 minutes.

Film musical. Expression bien vague qu’il faut immédiatement préciser. Mais pas un film sur la musique non plus. Un film-musique, voilà l’expression la plus proche de ce qu’est ce film. Un film qui est donc LA musique. Une musique qui nous est donnée à écouter et aussi à voir puisqu’on est au cinéma. Et que les images sont ici indispensables à la musique.

Film sur les musiciens ou mieux avec les musiciens. Le chef, bien sûr, extraordinaire de photogénie. Même vue de dos. Mais ce sont ses mimiques, son attitude globale, sa gestuelle qui nous emportent, qui nous transportent dans la musique. Musique qu’il sait parfaitement rendre vivante.

Mais ce sont surtout les musiciens de l’orchestre qui nous donne accès à la musique ? Tous les 80 musiciens qui forment ce « nous » du titre. Un seul corps, mais où chaque corps de chaque musicien existe à sa place. À part entière. Irremplaçable.

C’est peu dire que nous sommes immergés dans l’orchestre. Et donc dans la musique. Nous sommes véritablement » au cœur de l’orchestre » pour reprendre le titre d’une émission de France Musique. Mais qui ici a un sens encore plus fort, plus exact. Un cœur unique où les cœurs de chaque musicien bat à l’unisson avec tous les autres. Expression facile sans doute, mais qui a, ici, tout son sens.

Ce sont bien les musiciens de l’orchestre que nous suivons dans leur installation à leur pupitre avec leurs instruments, qu’il prépare avec soin, presque maniaque. Ce sont les musiciens de l’orchestre que nous entendons dans de petits apartés avec leurs voisins. A l’insu du chef bien sûr. Mais pas de la caméra et du micro espion placé à leurs pieds ? Ce sont ces mêmes musiciens que nous suivons après la séance de répétition dans la rue, regagnant à pied, leur instrument sur le dos, leur vie privée. Ce sont les musiciens que nous découvrons le matin à leur arrivée à la salle de concert. Et que nous accueillons. Les nouveaux qui viennent d’être recrutés. Nous suivons d’ailleurs une petite séquence d’entretien, de recrutement.

Les musiciens donc, tous les musiciens, rien que les musiciens.

Ce qui implique. Que l’on ne voit pas le public. Il y a bien quelques plans où l’on distingue des figures humaines à l’écoute de la musique. Presque des ombres, des fantômes. En fait la musique n’est pas pour eux. Ils ne participent pas. Pas d’applaudissement, pas d’expression de plaisir, de ravissement. Tout se passe comme si la musique était exécutée là, de façon totalement autonome, dans une bulle fermée. La musique ne serait donc plus communication ? À moins qu’elle ne soit uniquement adressée aux spectateurs de la salle de cinéma. Cette salle que l’on ne voit pas. Qu’on ne verra jamais. Il ne sera pas dans le film. Un public oh combien privilégié puisque lui, il a des images. En particulier ces gros plans des musiciens que l’on ne voit pas depuis la salle.

Être dans la salle de la Philharmonie de Paris est pourtant une expérience forcément exaltante. Tant l’architecture est ici impressionnante, le film nous en donne à voir la majesté par des plans d’ensemble magnifiques. Complétés par des plans de détail architecturaux qui nous amènent à penser que ce film de musique est aussi un film d’architecture.

Terminons par une petite réserve pourtant, sur la mise en scène des entretiens avec les musiciens. Face caméra certains de ces entretiens sont on ne peut plus classiques. Mais pas tous. Certains sont muets. Drôle d’effet de voir un interviewé s’adresser aux spectateurs d’un film sans qu’on l’entende. Sa parole est alors inscrite sur l’écran noir. Un effet, une coquetterie de réalisateur ? Dont il doit bien y avoir une justification, mais qui, dans la salle de cinéma, reste inaccessible. Pourquoi faudrait-il s’évertuer à essayer de comprendre une intention cachée, si bien cachée ? À moins que le réalisateur veuille briser, miner de l’intérieur, cette immersion dans la musique qu’il nous propose, et qui est si parfaitement filmée.

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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