A propos de The ballad of Genesis and Lady Jaye
Mon histoire avec Genesis Breyer P-Orridge a commencé il y a sept ans par une coïncidence miraculeuse – typique de New York. Je l’ai rencontré-e pour la première fois lors d’un concert d’Alan Vega au Knitting Factory. Assister à cette performance de Genesis fut pour moi une révélation. Ses paroles, profondément poétiques, primitives et parfois effrayantes, voltigeaient quelque part entre le chant et la déclamation. Je fus tout de suite hypnotisée. Je n’avais encore jamais vu quelqu’un comme lui/elle. Le lendemain j’étais à l’ouverture d’une galerie à Soho. Il y avait du monde et j’ai marché sur des pieds, je me retourne pour m’excuser, et je vois le visage de Genesis, son sourire brillant de toutes ses dents en or. Nous avons parlé brièvement. Cela a scellé le début de notre collaboration artistique, de notre amitié et ma rencontre avec Lady Jaye. La première fois chez Genesis et Lady Jaye, je me suis retrouvée assise sur une chaise verte en forme de main, ils m’ont observée pendant un moment. Nous avons parlé, il leur a semblé alors évident que je ne connaissais pas leur travail. Comme je ne faisais pas de films dits « commerciaux », Jaye a dit « C’est elle ! ». Ils m’ont dit qu’ils cherchaient depuis longtemps quelqu’un pour faire un film sur leur vie. Une demi-heure plus tard, ils m’invitaient à les suivre en tournée avec Psychic TV3. C’est comme ça que tout a commencé. Je suis partie dans un bus géant avec le groupe de musique et ma Bolex, datant de l’époque du muet et une tonne de pellicules de 3 min. A partir de là, j’ai travaillé seule, à la caméra, au son, au montage, pendant 7 ans.
« Le propos de mon projet n’est pas le genre. Certains / certaines ont l’impression d’être un homme piégé dans un corps de femme ou une femme piégée dans un corps d’homme, le pandrogyne, pour sa part, est piégé dans un corps quel que soit son genre. Le corps n’est que la valise dans laquelle nous sommes transportés. La pandrogénie, c’est l’esprit, la conscience. » Genesis P-Orridge.
Genesis et Lady Jaye sont tous deux nés avec des maladies qui allaient changer le cours de leur existence. Dès l’enfance, ils ont eu une relation complexe avec leur corps. Plus tard, ils sont devenus des activistes du transgenre, faisant de leurs mutations un objet artistique, qu’ils documentèrent avec la peinture, la photographie, l’écrit et les performances. Après la mort de Lady Jaye, Genesis, pour honorer la mémoire de son amour perdu, a continué sa quête de la pandrogénie.
C’est en 2003, alors qu’il commençait la série de performances « Breaking Sex » que Genesis P-Orridge a changé son nom en Genesis Breyer P-Orridge. Ce projet avait pour thème la fusion entre le genre masculin et le genre féminin en un être hermaphrodite parfait grâce à la chirurgie plastique. Genesis et Lady Jaye voulaient flouter les lignes entre les sexes, pour être physiquement au plus proche. À la mort de Lady Jaye, j’ai cru que cette tragédie mettrait fin au film, mais Genesis a voulu continuer le tournage, finir ce film pour faire honneur à l’amour et à la vie partagés avec Lady Jaye. Comme un message d’espoir et de solidarité envers tous les artistes et tous les amoureux, quel que soit leur genre ou leur orientation sexuelle. Genesis m’a donnée accès à leurs vies professionnelles et personnelles, grâce à cela je pense avoir pu raconter une histoire au-delà de la fiction. Une histoire dont le message est fondé sur le plus basique des
Le film a principalement été tourné avec une caméra Bolex 16 mm. Comme je filme seule, la Bolex est devenue une partie essentielle de mon corps, un pinceau, une marque, presque une main supplémentaire. La caméra utilisant des bobines de 3 minutes, l’image filmée doit être très précise, réfléchie, presque montée au moment du tournage. L’absence du son synchro, m’a toujours aidée à me rapprocher de mes sujets et à me concentrer sur l’image, tout en donnant au sujet du film une grande liberté, d’ailleurs souvent le sujet oublie même qu’il est filmé. Les similitudes entre Genesis et son parcours artistique basé sur le « Cut-Up » étaient en parfait accord avec ma méthode de travail et mon esthétique.
Genesis m’a ouvert sa collection personnelle de disques, de cassettes et d’archives (lettres, posters, carnets, projets.) J’ai eu la chance de découvrir des milliers de lettres, la correspondance avec Derek Jarman, William S.Burroughs, Brion Gyson, des musiciens, artistes, des photos, des milliers de cassettes audio et vidéo avec Throbbing Gristle, tous ces disques, dont certains, inédits, datent de plusieurs décennies.
Le film est un patchwork, un collage mobile et enjoué d’images iconiques. Un film qui capture l’activité constante, le flot ininterrompu et la théâtralité qui caractérisent la vie de Genesis et Lady Jaye. The Ballad of Genesis and Lady Jaye est construit à partir d’histoires, de souvenirs, de rêves, de musique et d’interviews. Pour les scènes tournées en studio, nous avions des costumes et des chorégraphies afin de donner plus d’intensité à des moments clés de la vie de Genesis et Lady Jaye. Dans une séquence, je filme Genesis dans un costume d’oiseau, que j’ai conçu pour lui, on le/la voit en train de parler de son processus de création musicale. Ses mots et gestes sont traduits en images, tandis que, lui, siffle sa musique et parle de la manière dont il crée les sons. L’intégralité de cette scène devient magique, Genesis mime sa musique et le costume amplifie l’aspect humoristique et très libre de sa personnalité. Un aspect que peu de gens ont eu la chance d’observer. On a construit un décor où il/elle rejoue sa première rencontre avec Lady Jaye. C’est une scène pour moi très émouvante, qui dépeint l’évolution de son amour pour Lady Jaye.
La musique est la partie la plus connue de la vie de Genesis. Partie intégrante du film, elle permet d’en façonner la narration et le rythme. Genesis, Psychic TV3 et Thee Majesty m’ont généreusement donnée l’autorisation d’utiliser des morceaux. Elle est associée à des enregistrements d’interviews, de concerts, de répétitions de ces dernières années. Bryin Dall, qui a mixé tous les albums de Psychic TV3, a été d’une grande aide pour construire cette bande audio complexe faite de quinze couches de sons.
Pendant sept ans, j’ai filmé des histoires incroyables racontées par ses amis proches avec entre autres témoignages, ceux de musiciens, d’écrivains, de cinéastes, de plasticiens tels Orlan, Gibby Haynes, Peaches ou encore Chris Christopherson. Puis arrivée au montage, j’ai décidé de tout enlever et de ne pas inclure ces interviews pour rester au plus proche de la voix de Genesis et Lady Jaye.
Dès mes premiers films, j’ai compris que ma seule présence suffisait pour changer l’essence même de ce que je filmais. De plus, je ne suis pas ce qu’on peut appeler un participant neutre. Je suis constamment engagée et inspirée par ce qui se passe devant ma caméra. J’ai choisi de capter l’essence de mes sujets via une multiplicité d’angles, en retirant plusieurs couches de réalité afin de révéler quelque chose d’inattendu. C’est pourquoi la fiction et la réalité sont devenues des parties intégrantes de mon travail, une sorte de psychodrame permettant à mes sujets de se révéler et de sortir de leurs schémas mentaux habituels et de s’oublier. À travers le prisme de la fiction, on peut alors commencer à comprendre la fantaisie de la vie d’un personnage, ses désirs, ses rêves les plus secrets, ses sentiments les plus profonds sur le monde et la place qu’il y tient.
