Parole de cinéaste : Anat Even

A propos de Collapse

Dès que les routes ont réouvert, j’ai senti le besoin de retourner à Nir Oz. J’ai habité là pendant des années, beaucoup de mes amis y vivaient encore et j’ai voulu leur rendre visite. Ils ont tous été relogés dans des hôtels au Sud d’Israël après l’évacuation du kibboutz. Ce voyage m’a donné envie de voir comment étaient les lieux. Un ami m’a demandé de filmer. J’ai pris ma caméra en pensant fabriquer une archive pour le futur du kibboutz. Ce que j’ai vu était si inconcevable que j’y suis retournée encore et encore en imaginant que le temps et l’observation finiraient par rendre cette situation incompréhensible plus claire à mes yeux. Ce lieu m’est familier, je l’aime profondément. D’un coup, il m’était devenu étranger. Collapse a commencé ainsi, sans réflexion préalable, dans un geste purement physique. Le choc du 7 octobre a laissé propager l’idée que la seule réaction possible à ce massacre, était la guerre. Tous les hommes politiques se sont mis, avec une certaine folie, à parler d’un droit à la vengeance. Mais plus je tournais et plus des questions de cinéma se posaient à moi. Je me demandais par exemple comment filmer une guerre dont on ne connaît pas l’issue, et surtout, que l’on ne voit pas. On l’entend, très fortement, en continu. Mais elle reste invisible.

J’ai très tôt senti que j’avais besoin d’être accompagnée. Mon regard était trop familier. Un autre point de vue était nécessaire. Même si je pouvais comprendre le chagrin et la colère de mes amis israéliens face à cette situation si terrible, j’avais du mal à les écouter. Il m’était impossible de parler librement avec eux. C’est là que j’ai appelé mon ami Ariel Cypel. J’ai pensé qu’ensemble, nous pourrions comprendre ce qui s’était passé là-bas. Nous nous connaissons depuis très longtemps. Nous nous sommes toujours entendus sur ce qui se passe en Israël depuis de nombreuses années. En parlant avec lui, je me sentais en sécurité. Vivre loin d’Israël lui donnait le point de vue distancié dont j’avais besoin.

À partir du moment où Ariel a accepté de m’accompagner, nous nous sommes parlé tous les soirs. Je lui envoyais des rushes et nous en discutions. Nous avons dans un premier temps questionné le langage. Comment aborder la guerre dont le monde entier parle ? L’agression, les changements de la société israélienne, avec quels mots les qualifier ? L’une d’entre elles, centrale, était : comment parler de Gaza ? Pendant le montage, nous avons commencé à nous disputer beaucoup, à rencontrer des difficultés. Ces divergences ont donné sa forme à Collapse.

Je suis effarée par l’absurde des images que j’ai vues et filmées : voir toute cette ingénierie militaire sur des terrains agricoles, transformer une terre abondante en territoire de mort … tout cela traversait mon esprit sans cesse. Mes images n’ont pas la puissance d’un film de guerre. Ce qui permet au spectateur d’en percevoir l’horreur sans la voir, c’est le temps que je lui laisse pour penser.

Quand j’ai commencé à tourner, j’étais submergée par la rage, le chagrin, la confusion. Dans ces mois d’incertitudes, j’ai eu des dizaines d’idées différentes. J’ai imaginé en faire un opéra, un film de propagande contre cette société et cette guerre. J’ai aussi pensé à utiliser des archives pour représenter Gaza car je n’étais pas certaines que mes images suffiraient. C’est seulement au montage que nous avons conclu que mon regard devait s’imposer et que je ne pouvais regarder Gaza que depuis le point de vue israélien. Aujourd’hui, Gaza est devenu un trou noir qui ne produit que de la peur. Personne ne veut le voir, personne ne se questionne sur ce qui s’y passe. Quand j’ai découvert des témoignages de Palestiniens, j’ai pensé qu’avec les plans de la frontière, leurs mots parviendraient à donner le sentiment de ce que vivre dans cette situation représente.

J’ai surtout filmé des soldats dont, bien sûr, je n’avais aucune envie de me sentir proche. D’autant que je ne savais pas si j’avais le droit de les montrer à l’écran, c’est pourquoi j’ai flouté leurs visages. Même chose pour les colons. Ce film a un autre langage que celui du gros plan : c’est le paysage qui parle. Dans le kibboutz, mon amie Adi est comme un fantôme qui hante ces lieux. C’est pourquoi je n’ai pas filmé son visage non plus. Lors de mon retour à Nir Oz, ma première expérience a été le son, celui du fracas des bombes et de comment les milliers d’oiseaux qui vivent là réagissent à ces bruits terrifiants. Cette symphonie absurde m’a fascinée. Dès le départ j’ai pensé que cela devait être au centre, d’où mon idée d’un opéra, qui n’a pas abouti. C’est Oron Adar, le monteur, qui a suggéré que je parle à des experts des oiseaux et de munitions.

Lors de ma première visite à Nir Oz, quand j’ai aperçu un paon, j’ai cru avoir rêvé. C’était une vision si absurde de découvrir cet oiseau si majestueux dans un lieu dévasté. Cet animal est devenu pour moi un symbole de l’arrogance israélienne, du suprémacisme, de ce sentiment d’omnipotence dans lequel cette société se complaît. C’était un lieu de vie, des terres cultivables. Et soudain, seuls des soldats occupent le terrain. Ça n’a aucun sens. C’est cela que je souhaitais accentuer.

Le Solidarity Human Rights Film Festival de Tel Aviv a programmé Collapse pour sa prochaine édition à la fin de l’année. J’espère que la police ne m’arrêtera pas. Il y a beaucoup de fous dangereux en Israël, mais surtout, notre pays ne connait plus la loi. On peut désormais y être arrêté n’importe quand sans raison.

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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