A propos de Ziyara
ZIYARA est un mot arabe pour dire pèlerinage, mais c’est aussi une visite, un voyage. Au Maroc, où je suis née, où j’ai grandi jusqu’à l’adolescence, on l’utilise surtout dans le contexte du culte des saints La « visite » des marabouts est une pratique populaire très ancrée à la fois chez les musulmans et chez les juifs.
Les saints sont des sages, des guérisseurs, des soufis ou des kabbalistes, des figures protectrices et légendaires. Leurs tombeaux, souvent surmontés de coupoles, parsèment le paysage. Parfois il n’y a pas de tombe, le saint est dans une source ou au pied d’un arbre, en bord de mer, dans une grotte ou un rocher. J’ai lu chez les anthropologues qu’il y avait plus de 650 saints juifs au Maroc, et parmi eux plus de 150 saints partagés, c’est-à-dire vénérés à la fois par les juifs et par les musulmans.
L’idée du film est partie de ce partage de croyances. Au Maroc, les juifs représentaient une communauté de plus de 250 000 âmes jusqu’aux années 50. Aujourd’hui, leur présence s’est réduite à une peau de chagrin, quelques centaines de familles au plus. J’ai voulu voir ce que les sanctuaires juifs étaient devenus après leur départ. Je voulais voir ce qui restait d’eux, ou plutôt de nous, de moi, dans les paysages et dans les cœurs.
Cette idée de faire un road movie qui serait un pèlerinage profane où j’irai à la recherche des lieux de mémoire juifs a pris un tournant décisif lorsque j’ai commencé à rencontrer les gardiens musulmans de ces sanctuaires, mais aussi de cimetières et de synagogues. Ce sont pour la plupart des personnes très croyantes, humbles et modestes, des musulmans absolument sincères dans leur rapport à la sacralité des lieux juifs dont ils ont reçu la charge en héritage familial. A leur contact, une sorte de miracle est arrivé à la mécréante que je suis ! Alors que j’avais commencé les repérages en parlant en français ou en m’aidant d’un traducteur, soudain la langue de l’enfance qui était enfouie au fond de moi-même m’est revenue aux lèvres, et je me suis mise à parler en « Darija », le dialecte Arabe marocain que je croyais avoir complètement oublié. Du coup, le film est tourné en Darija, avec très peu de scènes en français et une seule séquence en anglais. Mon parler marocain est émaillé de mots français, espagnols, moyen-orientaux, il est un peu ébréché, mais il est mien et ne laisse aucun doute sur mon identité première. Dès que j’ouvre la bouche les gens savent d’où je suis et ils devinent à peu près tout de mon parcours, pas besoin de le leur expliquer. Ils devinent que je suis partie enfant, que j’ai vécu en Israël, puis en France, mais que le Maroc est mon paysage d’enfance, que c’est à partir de là que je me suis construite avant d’accueillir par la suite d’autres identités en moi, et que rien ne pourra jamais rien y changer, et tant mieux. C’est ainsi que ce titre en Darija, ZIYARA, s’est imposé avant même le tournage.
ZIYARA est mon premier film de cinéma tourné au Maroc, il représente une continuité pour moi. J’ai l’impression de toujours faire le même film, de toujours tourner autour des mêmes obsessions. Le thème de ZIYARA s’inscrit dans une démarche qui est la mienne depuis plus de trente ans. Dans beaucoup de mes films, je sonde et je raconte, par l’image et le son, les relations entre juifs et Arabes. Je l’ai surtout fait en Palestine et en Israël, où j’ai souvent filmé le pire. Au Maroc, j’ai voulu filmer aussi ce qui relève du meilleur et qui s’est terminé trop tôt, comme on dit de quelqu’un qu’il est mort trop jeune.
Dans le film, Ma voix est celle d’un personnage candide en voyage, qui salue et qui mène la conversation, une voix que l’on guide et qui guide le film. La caméra filme ce qu’elle voit, le film rencontre ceux avec qui elle passe un moment. Cette « revenante » qui visite son pays natal ressemble beaucoup à ce que je suis, mais ce n’est pas tout à fait moi. C’est un personnage que j’ai déjà mis à contribution dans d’autres films, en particulier dans MUR (2004) où une voix qui parlait tantôt en hébreu et tantôt en arabe laissait un doute sur son identité et se mettait au centre des contradictions pour recueillir la complexité de la relation entre Israéliens et Palestiniens. Il s’agissait de moi et de ma voix, mais j’étais en représentation, ma présence et mon identité plurielle provoquant la parole pour mieux la recueillir. Pour ZIYARA, je reprends ce personnage judéo-arabe en même temps que sa fonction de révélateur du réel, sans laisser cette fois planer le doute sur mon identité.
Au Maroc ma configuration identitaire ne pose aucun problème, ce n’est pas une provocation d’être à la fois juif et Arabe, juif et berbère, juif et Marocain. Bien au contraire, j’ai choisi ce dispositif de tournage car il met en confiance et s’inscrit dans le quotidien. Les Marocains ont l’habitude de voir débarquer chez eux des juifs nostalgiques en pèlerinage sur les lieux de leur enfance ou sur les tombes de leurs ancêtres, un appareil photo ou une caméra vidéo à la main La rencontre avec une femme juive sexagénaire qui fait sa « ziyara », son pèlerinage, délie les langues et ouvre les cœurs des personnages musulmans, il déverrouille la mémoire commune. Quant à moi, il m’est très facile de « jouer » ce personnage de « primo revenante », même si dans les faits, depuis de nombreuses années, je passe presque autant de temps au Maroc qu’en France !
Une haine autodestructrice commence à se généraliser aujourd’hui, particulièrement en France, entre juifs et musulmans. Pour ces deux communautés originaires du Maghreb dont je me sens également proche, c’est une aberration qui m’empêche littéralement de vivre, parfois même de respirer. Mon film est le fruit d’une grande inquiétude politique et d’un déchirement intime. Il constitue pour moi une réponse symbolique aux pyromanes de tous bords qui dressent les cultures et les identités les unes contre les autres au lieu de tout faire pour les réconcilier.
