1 origine du film (la première idée)
Un matin je me réveille avec ce désir : je veux filmer du sang.
D’abord je vois la beauté de ce rouge éclatant qui circule en nous et nous échappe toujours puisqu’on ne peut jamais le voir tel qu’il est, en mouvement.
Le sang, c’est magique.
Le sang, c’est la vie et c’est la mort.
Le sang, c’est nos entrailles mais c’est aussi nos origines, notre hérédité, dans nos veines coule le même sang que celui de nos ancêtres, le sang c’est notre histoire et notre géographie.
Le sang c’est le fer qui colore l’hémoglobine en rouge, on trouve le même fer dans les étoiles, nous portons en nous de petits bouts d’étoiles.
Le sang, c’est l’ange des Ailes du Désir qui se découvre homme lorsque son sang coule.
Le sang, c’est la matière même du cinéma, les tueurs, la mafia, les vampires.
Le sang, c’est le terrorisme, Paris en 2015 transformé en fontaine de sang.
Le sang, c’est la Belle au Bois Dormant qui se pique le bout du doigt, c’est Perceval, trois petites gouttes de sang sur la neige. Le sang, c’est le Graal.
Le sang, c’est les mythes et la tragédie grecque, le sacrifice des animaux, les religions, toutes les religions.
Le sang c’est les premières règles des jeunes filles, le drap taché, la perte de la virginité.
Le sang, c’est ce qui se mélange au sperme, à la salive, aux larmes, parfois le mauvais sang. Qui sait ce que le sang charrie vraiment ?
Le sang c’est le rouge de la robe du procureur, le rouge des drapeaux couverts du sang des martyrs.
Le rouge du rideau de théâtre derrière lequel les morts se relèvent à la fin du spectacle.
C’est le chien de rouge, ce chien de chasse spécialement dressé pour pister les traces de sang de la bête blessée qui est allée se cacher au fond de la forêt. Les chasseurs ont un nom pour cette traque. Ils l’appellent la recherche au sang.
(Introduction au dossier artistique)
2 production
Entre ce désir énoncé par ces mots je veux filmer du sang, émergeant un beau matin de 2017, et la première du film en 2023, il s’est écoulé six ans.
Six ans de lutte. Le plus dur a été la traversée du Covid. Je découvrais alors l’un des moteurs les plus puissants du film : à la télévision où je travaillais dans les années 1990, on m’avait interdit de montrer du sang lors du procès du sang contaminé que je suivais en tant que chroniqueuse judiciaire. Pendant que le Covid vidait Paris (2020), je retrouvais mes carnets remplis de notes de l’époque du procès du sang contaminé (1999) et se collisionnaient alors deux contaminations, le sida et le Covid. Je me rendais compte qu’on n’avait rien retenu du grand scandale sanitaire des années 1980, tout recommençait, comme dans un cauchemar. Il a fallu traverser tout ça et ça se retrouve dans le film, une grande traversée de la nuit dans Paris. Tout film est le reflet de ses conditions de production. Je ne sais plus qui dit ça mais c’est tellement juste.
Richard Copans aux Films d’Ici est mon producteur « historique », il a produit tous mes films. Il m’a accompagnée dans mon désir de filmer du sang depuis le premier jour. Il a ensuite été rejoint par Joëlle Bertossa productrice à Genève en Suisse (Close Up Films) et le film est devenu une coproduction internationale. Je vois mes producteurs comme des membres de l’équipe à part entière, avant tout des interlocuteurs artistiques.
3 réalisation
D’abord une pulsation. Une scansion intérieure.
Le sang c’est la vie quand il circule, invisible, dans nos veines.
Le sang c’est le risque de mort quand il s’échappe de nos corps.
Je veux placer ma caméra dans cet entre-deux.
Quand le sang passe d’un être à l’autre.
Au cœur de mon projet de film, un motif, celui de la transfusion, réelle et métaphorique.
Dans transfusion, il y a trans, qui marque le passage, la transmission, la transformation, et fusion, mélange intime.
Avec ce motif j’interroge ce qui nous relie les uns aux autres.
J’ai vécu dans la terreur mes années de jeune fille. Le pic de l’épidémie du sida, au milieu des années 1980, correspond à la fin de mon adolescence.
Aujourd’hui je me rends compte que ma peur de l’autre est toujours là. Elle va de pair avec toute une série de préjugés, que j’avais en tête en commençant mes repérages pour ce film : nous vivons dans une société de plus en plus cloisonnée… les écarts se creusent… la méfiance règne… c’est chacun pour soi… les rencontres deviennent rares voire impossibles…
Et puis j’ai regardé vraiment la chaîne du sang dans Paris, qui a toujours été là mais que j’ignorais. J’ai trouvé beau cet invisible de la ville qui se dévoilait peu à peu devant moi. Pas du tout anecdotique. Au contraire, profond. À la fois tragique et aussi parfois comique. Humain.
Mohamed le convoyeur de sang… Maia la jeune infirmière… Jacqueline la vieille dame transfusée… les receveurs, les donneurs, parmi eux ma mère… Stéphanie la doctoresse… Isabelle la juive en qui circule du sang allemand… et moi derrière la caméra, protagoniste à part entière du film.
C’est cette chaîne humaine que je veux mettre en lumière.
Filmer les uns et les autres dans des moments de vie, au travail ou ailleurs, sentir ce qui passe entre eux, entre nous.
Aller vers les autres, ouverte à la rencontre vraie, c’est-à-dire à la surprise, l’inattendu, les laisser s’emparer de ma présence à la caméra. Voilà ce que j’aimerais. Dépasser, un tout petit peu, ma peur de l’autre. Restituer une transformation. Le filmé change au fur et à mesure qu’il est filmé. La filmeuse change aussi au contact de celui qu’elle filme.
C’est ce trajet que j’aimerais faire vivre au spectateur.
(Extrait de la note d’intention)
4 distribution et parcours en festival
Chienne de rouge fait sa première mondiale à Cinéma du Réel au Centre Pompidou à Paris en mars 2023, et dans la foulée sa première internationale à Visions du Réel à Nyon en Suisse. Ensuite il circule dans le monde entier. Le sang est universel, mais selon la culture il est perçu très différemment. J’en fais l’expérience en circulant un peu partout, notamment à Madrid (Documenta, où le film obtient le prix du public), en Corée du Sud (DMZ, où le film remporte la Mention spéciale du Jury, São Paulo (Mostra), à Mexico City (Black Canvas), à Agadir (FIDADOC), à Montréal, Québec (Cinémania, festival du film francophone), en Italie (FrontDoc)…
Le film sort en salles en France en février 2024, distribué par Shellac, puis en Suisse en septembre 2024. Comme je l’avais fait pour mon long-métrage précédent (Retour au Palais), je l’accompagne lors d’un grand nombre de séances, en organisant des débats avec des invités, à la rencontre du public.
