A COMME ASSASSINAT

Assassinat d’une modiste. Catherine Bernstein, 2005, 87 minutes.

         Ce film retrace l’histoire d’une famille, une famille juive, à travers l’évocation d’un de ses membres, Odette Fanny Bernstein, la grand-tante de la réalisatrice. Une histoire familiale prétexte à aborder l’Histoire de la France de l’entre-deux-guerres et de l’occupation. Un film historique donc, mais construit comme le récit d’une recherche de l’histoire familiale. Une enquête précise sur la politique du gouvernement de Vichy vis-à-vis des juifs en France.  En même temps, la reconstitution d’une destinée individuelle qui devient le symbole du sort des juifs de 1940 à 1943. Une histoire personnelle qui ajoute à la connaissance historique toute l’émotion dont est capable le cinéma.

         Malgré le fait qu’elle ait été déportée et qu’elle soit morte à Auschwitz, Odette Fanny Bernstein aurait pu rester une victime anonyme, parmi tant d’autres, de la barbarie nazie. Son destin est pourtant en soi digne d’intérêt. Née en 1901 à Neuilly, dans une famille aisée, elle quittera ses parents à 23 ans et aura la hardiesse, non seulement de voler de ses propres ailes, mais surtout de fonder une entreprise artisanale. Modiste installée à Paris près des Champs Elysées (rue Balzac près du cinéma du même nom), elle prendra le nom de Fanny Berger et deviendra riche et célèbre grâce à la création de chapeaux qui firent la mode avant-guerre et même au début de l’occupation. Le film retraçant sa vie aurait pu en rester à cette position en soi déjà fortement porteuse de sens : un désir d’émancipation qui pourrait être considéré comme annonciateur de positions féministes ; une implication sociale et culturelle dans le développement de la mode parisienne. Ce deuxième aspect est présent à travers les commentaires d’une historienne de la mode. Le premier, par contre, est quasiment absent du film, sans doute parce que la réalisatrice n’a trouvé que très peu de documents concernant la vie personnelle de sa grand-tante. Avant-guerre, il n’existe d’elle pas de rentrer pratiquement pas de photos ou de correspondances. Ou alors, la réalisatrice n’a pas souhaité les dévoiler. Son propos n’est pas d’entrer dans l’intimité, la vie sociale ou sentimentale de son personnage. Il s’agit de l’histoire d’une femme juive. Ce qui est autrement plus important.

         La dimension historique du film, c’est d’abord l’énumération exhaustive des lois concernant les juifs promulguées par le gouvernement de Vichy, de l’obligation de porter l’étoile jaune aux diverses interdictions dont ils étaient frappés. C’est ensuite l’explication tout aussi minutieuse des mécanismes de spoliation mis en place pour « aryaniser » l’économie française, de la nomination d’administrateurs provisoires à la vente forcée des entreprises sans que les propriétaires en perçoivent le revenu. C’est enfin la mise en lumière des étapes de la déportation, des camps du Loiret à Auschwitz en passant par Drancy et les grandes rafles parisiennes, en montrant comment la police française s’est faite l’exécutant zélé de la politique allemande.

          Le film de Catherine Bernstein est un film historique dans lequel la réalisatrice fait œuvre d’historienne. Mais elle fait en même temps œuvre de cinéaste. Le choix d’un historien intervenant sur la spoliation des juifs doit sa pertinence à des compétences historiques. La façon de filmer les façades des immeubles des avenues où a résidé Fanny renvoie à son talent de cinéaste. Les images d’archives, en particulier celles des camps du Loiret n’ont pas qu’une valeur informative. Leur place dans la construction du film, leur relation aux images qui les entourent, est certes un travail de montage. Mais aussi une interpellation du spectateur. Quant à la photo de Fanny, cette jeune femme élégante, l’insistance avec laquelle la réalisatrice la cadre est un élément émotionnel déterminant. Toute une vision de l’Histoire réside dans cette image.

G COMME GRAND-PÈRE.

J.A. Gaëlle Boucand, France, 2020, 61 minutes.

Faire un film sur son grand-père, une idée assez banale en somme. Même si ledit grand-père est une personne plutôt originale et dont la vie est bien remplie. A priori, pour le grand-père de Gaëlle Boucand, l’idée pouvait se révéler bonne. Il y a sûrement dans sa vie de quoi susciter l’intérêt. C’était sans compter sur le caractère imprévisible de l’homme. Subitement il met fin à sa coopération avec la cinéaste. Impossible de poursuivre le projet du film ?

Et bien non ! Si le film  – un film qui risquait d’être un peu banal  – suivant la vie du grand-père selon les indications et la volonté de celui-ci ne se fera pas, il reste une possibilité. C’est d’utiliser tout ce qui a été tourné avec le grand-père pour préparer le film, les repérages de lieux, la recherche d’archives, des photos en particulier, et surtout le récit qu’il veut bien faire de ses souvenirs. Un making off à l’envers en quelque sorte. Le film qui en résulte est donc une œuvre en train de se faire. Mais il ne s’agit pas de montrer comment le film de la vie du grand-père a été fait (puisqu’il n’a pas été réalisé), mais comment il aurait pu être fait. Et en définitive, on a bien affaire dans J.A. à un portrait, rentrant dans l’intimité d’un homme au soir de sa vie.

Ce grand-père évoque donc très spontanément – avec un peu de complaisance quand même – ses trois passeports (Israélien, Français et Suisse) et ses multiples identités. Il a en effet changé plusieurs fois de noms, en fonction des vicissitudes de la vie et en particulier de la guerre. J.A., le titre du film, c’est Jacques Aron, ou Jacob Aron, qui deviendra Jean Jacques Aumont. Est-il français ? Il affirme l’avoir été. Suisse, il a demandé à l’être. Israélien ? Il l’est depuis toujours, du moins administrativement. Ces péripéties ont visiblement beaucoup occupé sa vie. Et il ne rechigne pas à en rendre compte, ce qui permet à la cinéaste d’évoquer la judaïté de sa famille et de sa situation pendant la guerre. Pourtant cette période où le grand-père d’aujourd’hui était adolescent  est pour lui de plus en plus difficile à restituer. Au point que subitement, par un coup de téléphone sec, il renonce à poursuivre le projet de film, laissant sa petite-fille surprise et quelque peu déboussolée.

Gaëlle, pourtant ne s’avoue pas vaincue. Et elle va entreprendre une suite, radicalement différente de ce qu’était le film jusqu’alors. Sous prétexte d’un casting à la recherche d’un jeune acteur qui pourrait tenir le rôle du grand-père adolescent, elle va se lancer dans une sorte de reconstitution – une pseudo reconstitution en fait – de cette jeunesse si difficile à évoquer. Successivement trois jeunes hommes sont interrogés devant la caméra, sans aucun décor, sur leur vécu familial. Comment ont-ils vécu cette judaïté qui n’avait pas de dimension pratiquante ? Une façon d’esquisser – mais aussi d’esquiver le problème de la foi.

Le film se termine par une marche en montagne, au pied de sommets enneigés. Une occasion de faire de belles images !

Cinéma du réel 2020.

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