M COMME MÈRE CÉLIBATAIRE – Maroc.

Mères. Myriam Bakir, Maroc, 2020, 62 minutes.

E, France la situation sociale des mères célibataires – ces jeunes filles qui ont un enfant hors mariage – a souvent été difficile, marquée par l’exclusion et l’opprobre, comme l’a bien montré le film de Sophie Brédier « Nous les filles-mères » (2020). Au Maroc c’est pire encore. C’est dans la loi que leur condamnation est inscrite. Toute relation sexuelle hors mariage est passible de prison, comme le stipule l’article 490 du code pénal marocain. La grossesse est alors le signe évident du manquement à la loi. On comprend que cela pose des problèmes difficiles à affronter pour les « coupables ». D’autant plus que, le plus souvent, les familles rejettent elles-aussi ces filles qui ont sali leur réputation.

Que peuvent faire ces filles, souvent très jeunes, rejetées par tous, et ne pouvant dès lors trouver ni travail ni hébergement. Que peuvent-elles devenir lorsque leur famille ne les considère plus comme l’une des leurs ?

Face à ces situations inextricables, une association, Oum Al Banine, a été créée à Agadir pour leur venir en aide. C’est le travail de cette association, et en particulier de sa fondatrice-présidente que le film va suivre. Un travail plus que délicat dans la société marocaine actuelle. Mais un travail indispensable.

A Oum Al Banine, il y a un foyer d’accueil pour régler les problèmes d’hébergement, il y a des assistantes sociales pour rappeler le principe de réalité, mais ce sont surtout les séances avec la directrice qui retiennent l’attention de la cinéaste. C’est elle qui reçoit pour la première fois les femmes enceintes, souvent arrivées déjà au 7° ou 8° mois, et qui ont tout fait pour cacher leur situation à leurs parents, qu’elles refusent d’ailleurs de contacter. Mais c’est la directrice se doit de prévenir la mère, de leur proposer une rencontre avec sa fille, en présence du père si possible. Nous suivons longuement une de ces rencontres où la patience et la bienveillance de la directrice finit par arrondir les angles. Un premier pas vers la réconciliation.

Le film de Myriam Bakir est un portrait de cette association et de sa directrice. Mais c’est aussi un réquisitoire, sans violence mais avec fermeté, contre les traditions qui oppriment tant de jeunes filles. C’est aussi une défense de la femme an tant que mère. Et si l’amour des enfants est fondamental, il implique qu’il faille accorder aux parents le droit de s’aimer.

Festival Primed 2020.

ÉMIGRATION – Maroc

Vidas minores. Alfredo Torrescalles. Espagne, 2019, 82 minutes.

Rester au Maroc, y passer toute sa vie, et surtout sa jeunesse, cela semble totalement impossible pour tant de jeunes marocains. Dès 13-14 ans ils n’ont qu’une idée, partir. Partir en Europe, en Espagne, en France, en Suède. N’importe où. Parce qu’au Maroc, il n’y a aucun avenir. Alors ils vont faire le « risky ». Risquer leur vie pour passer les frontières. A Ceuta d’abord. Une porte vers une autre vie. Vers une vie meilleure. Ils le croient tous…

Ils sont de plus en plus nombreux, ces jeunes marocains mineurs, à être candidats à l’émigration. Le film va suivre un petit groupe d’entre eux pendant une année, dans une grande partie de l’Europe. De Ceuta à Madrid ou Barcelone, de Bilbao à Saint Sébastien puis Hendaye et la France. Une courte séquence en Allemagne puis la Suède. Et tout au long de ces longues pérégrinations, nous retournons au Maroc, retrouver la famille – les mères surtout – de ces enfants. Souvent ils restent en contacts avec elles. Et elles, elles ne peuvent les oublier, ne pouvant que demander à Dieu qu’ils réussissent dans leur voyage.

Vidas minores est un portrait de groupe, le portrait de toute une génération. Ils n’hésitent pas à parler à la caméra, à confier leurs espoirs et leur souffrance. Beaucoup refuse d’aller dans les centres pour mineurs qui, à Ceuta et ensuite en Espagne, ont pourtant les moyens de les accueillir. Ils préfèrent rester dans la rue, profitant de la solidarité de groupe en cas de coup dur. A Ceuta, où nous restons une bonne partie du film, ils n’hésitent pas à tenter de se faufiler sous les camions. Certains y laissent leur vie. Tout se passe comme à Calais. Sauf qu’ici il y a du soleil. Et qu’on ne parle pas de l’Angleterre.

En Espagne, l’essentiel sera d’essayer d’obtenir des papiers. Sans papier pas de travail. Pourtant ceux que l’on suit ne semble pas réussir à s’établir. Ils semblent tous condamnés à l’errance sans fin. Un seul revient au Maroc. Est-ce un échec ? Sa situation n’est certes pas donnée en exemple. Pourtant il y a quand même dans le film des moments de bonheur, les retrouvailles par exemple d’Ismaël avec sa mère.  Et le jour de ses 18 ans le directeur du centre qui l’héberge lui annonce qu’il a obtenu des papiers. Il pourra partir en Espagne (en hélicoptère !) après avoir partagé son gâteau d’anniversaire avec ses amis.

Le cinéaste réussit à nous montrer ces jeunes mineurs sans fausse pudeur. Sans compassion non plus. Il y a dans son film de vrais moments d’intimité avec eux. De connivence même. Plus qu’une simple sympathie. Dans des moments plutôt scabreux (par rapport à la police par exemple, ou sur le problème de la drogue), certains s’insurgent contre la présence de la caméra. Si le cinéaste insiste – pas trop quand même – ce n’est pas par voyeurisme. De toute façon il ne montre rien qui leur soit dommageable. Son regard de cinéaste est aussi un regard d’ami.

Escales documentaires, La Rochelle, 2020.

S COMME SŒUR

Carré 35 d’Eric Caravaca, 2017, 67 minutes.

Un film en première personne. Un film autobiographique. Une enquête familiale. Une exploration du passé remontant à une ou deux générations. La volonté de révéler un secret de famille. Une explicitation de la constitution de ce secret.

Le vécu familial est un bon sujet d’investigation. D’autant plus que les principaux protagonistes sont bien vivants, accessibles, et qu’ils ne refusent pas de dévoiler ce qu’ils savent, même s’ils l’on longtemps caché. Ou du moins ils donnent l’apparence d’une parfaite volonté de participations. Après tout si le film est réalisé par sa fille ou son fils, il n’y a pas à hésiter à l’aider. Détenteurs de la connaissance des faits, pourquoi n’en feraient pas état.

Et puis, comme il s’agit d’une période qui n’est pas vraiment reculé dans le temps, il sera toujours possible d’utiliser des documents d’époque des archives officielles, d’origine médiatique le plus souvent, retraçant l’actualité et l’histoire de ce passé qu’il s’agit de faire revivre. En outre, il existe dans toute famille des documents surtout iconiques, photos ou vidéos, puisque à partir du moment où les appareils de prise de vue se sont démocratisés, il est devenu possible à tous de se constituer une mémoire visuelle de son histoire. Une possibilité qui peut très bien être comprise comme une nécessité à propos des fêtes familiales, naissances et mariages en tout premier lieu. Concernant les enfants quelle famille, à partir de le deuxième partie du XX° siècle, ne possède pas un album de la vie de ses progénitures, jusqu’à l’âge adulte au moins, montrant pas à pas comment ils grandissent, en espérant peut-être mieux comprendre comment ils sont devenus ce qu’ils sont.

carré 35

Le cinéaste adopte donc ici la position de l’enquêteur invisible derrière la caméra. Jamais il n’apparait à l’image en dehors des photos anciennes (la présence visuelle du réalisateur est pourtant devenue un lieu commun des films en première personne). Il occupe néanmoins la totalité de la bande son à travers un commentaire personnel où il nous livre sa perception des faits et où il commente la façon dont les membres de sa familles en rendent compte. Un puzzle dont on peut, à la fin du film, faire l’inventaire systématisé. A savoir :

  • Avant la naissance du cinéaste, ses parents ont eu un premier enfant, une fille prénommée Christine, qui est décédée très jeune.
  • Ce qui ouvre la possibilité de l’enquête, c’est que les parents n’ont jamais parlé à leurs deux fils de cette sœur ainée et des causes de son décès.

L’enquête révèle alors peu à peu les incertitudes, les points obscurs, les contradictions même dans les versions des différents membres de la famille.

D’abord, existe-t-il des images de Christine ? La mère affirme avoir détruit après son décès les photos et vidéos en sa possession. Le cinéaste ne possède donc aucune trace-image de cette sœur qu’il n’a pas connue.

Existe-t-il un « carré 35 », cet espace dans la section enfant du cimetière français de Casablanca où est censé être situé la tombe de Christine ?

carré 35 2

Et puis, à quel âge est-elle décédée ? 3 Ans ou 6 mois ? La version 3 ans est soutenue par la mère et ne souffre pour elle aucun doute. Pourtant un autre membre de la famille parle de 6 mois.

Et surtout, de quoi est-elle morte. De la « maladie bleue », une malformation cardiaque congénitale ? Là aussi cette version est pour la mère une vérité incontestable. Et pourtant. Il est fait mention dans le film du fait que Christine était trisomique. Le cinéaste parle alors du déni de sa mère. Elle n’a jamais accepté la possibilité que sa fille ait pu être « anormale ».

Ainsi, de fausses certitudes en dénis, le cinéaste questionne-t-il la mémoire familiale. La mort d’un enfant, même très jeune, même porteur d’une malformation souvent fatale, même handicapé, est toujours un drame. Le sujet du film devient alors la façon dont la famille, et les parents en particulier, ont fait le deuil de cet enfant, comment ils ont pu continuer à vivre, avec en eux le souvenir de ce qu’il était, souvenir que le temps n’efface pas mais qu’il peut très bien transformer.

Continuer à vivre, retrouver le souvenir de cette sœur morte, c’est pour le cinéaste retracer cinématographiquement, à partir d’archives donc, la période historique où se situait sa courte vie, la conquête de l’indépendance, au Maroc et en Algérie. Une guerre dont personne à l’époque, et surtout pas les autorités françaises, ne disait que c’était une guerre. La grande Histoire devient ainsi la métaphore de l’histoire familiale.

Une séquence particulièrement forte, serait alors le centre  du film : sur des images- insoutenables – d’exécutions sommaires, une voix off (la radio de l’époque) évoque l’action pacificatrice, de culture et de progrès, de la France au Maghreb.