Analyse filmique du film de Bouchaid El Messaoudi : AMGHAR

Par Fabienne Le Houérou

Film AMGHAR (2020)

RéalisateurBouchaid El Messaoudi
ScénarioBouchaid El Messaoudi
ImageTahar Addellaoui
MontageTahar Abdellaoui
FormatFilm documentaire, 61 minutes, Maroc, 2020
 

Amghar est un lexème d’origine amazighe dont le champ sémantique recouvre notamment les notions de « chef », de « sage », d’« ancien » et, par extension, de « vieillard ». Selon les contextes, le terme fonctionne comme un titre d’autorité et de reconnaissance sociale, attribué à une figure réputée pour son expérience et sa légitimité au sein du groupe. Polysémique, il articule ainsi une dimension statutaire (fonction) et une dimension symbolique (prestige associé à l’âge et à l’expertise).

Dans les usages socio-politiques, l’Amghar désigne un détenteur d’autorité locale (chef de tribu ou de fraction, responsable communautaire, voire relais administratif), notamment attesté dans différents ensembles amazighs, y compris chez les Touaregs. Le terme possède également des prolongements onomastiques : les patronymes Amghar ou Amgar peuvent être rapprochés de u-amghar, littéralement « fils du vieux ». Dans le cadre de ce compte rendu, la référence concerne les Aït Ouirra, tribu amazighe du Maroc central (région de Béni Mellal), fréquemment mobilisée dans la littérature ethnographique pour analyser les transformations des modes de subsistance, du pastoralisme mobile vers des formes d’installation plus sédentaires.

Compte rendu filmique d’Amghar

Dans Amghar, Bouchaid El Messaoudi compose bien davantage qu’un récit sur l’autorité villageoise : il filme une relation organique entre un homme, une communauté et un territoire. Le film donne au paysage marocain une présence souveraine, comme si la terre, l’eau, les rochers, la lumière et l’architecture vernaculaire participaient eux-mêmes à l’ordre social. Le regard du cinéaste s’attache à ce lien profond qui unit le chef de village à l’espace qu’il habite, qu’il protège et qu’il régule.

Un territoire vivant

La force du film tient d’abord à sa manière de faire exister le terroir non comme simple décor, mais comme réalité sociale, symbolique et sensible. Les plans sur le village, ses pentes, ses terres, ses rocs et son horizon ouvrent un espace de contemplation où le Maroc rural apparaît dans sa beauté concrète, non idéalisée, mais intensément habitée. Le territoire n’est jamais dissocié des pratiques humaines : il porte les traces du travail, des circulations, des tensions et des solidarités qui structurent la vie collective.

Cette attention au cadre donne au film une densité rare. Le paysage n’est pas seulement vu ; il est écouté, parcouru, interprété. La terre n’est pas un fond neutre : elle est une mémoire, un héritage et un principe d’organisation. Ainsi, la beauté du lieu ne relève pas d’un exotisme de surface, mais d’une forme d’ancrage profond entre les hommes et leur environnement.

L’eau comme cœur du social

Au centre de cette organisation se trouve l’eau, véritable diamant autour duquel s’ordonne la vie collective. Le film montre qu’elle n’est pas seulement une ressource matérielle, mais le noyau des pratiques sociales et de l’organisation du travail. Tout y converge : les usages, les partages, les accords, la vigilance et les conflits.

C’est là que la fonction de l’Amghar prend tout son sens. Il apparaît comme le garant de l’ordre local, chargé d’assurer la régulation autour de ce bien à la fois précieux et vulnérable. Il veille à un partage juste, désamorce les débordements et protège la communauté des voleurs d’eau, dont la menace cristallise les tensions les plus vives du terroir. Le film souligne ainsi que son autorité tient moins à la contrainte qu’à une connaissance fine de l’économie sociale de l’eau. Le parallèle avec d’autres sociétés arabo-musulmanes est d’ailleurs éclairant, notamment avec l’Égypte, où la gestion de l’eau procède de dynamiques comparables.

La beauté du consensus

L’un des aspects les plus remarquables du film réside dans son attention aux assemblées villageoises, admirablement filmées. Elles donnent à voir une forme de discussion collective que les sociétés modernes ont largement perdue : le souci du consensus. Le film ne montre pas seulement des conflits à résoudre, mais la beauté sociale d’un accord recherché patiemment, dans la parole partagée, l’écoute et la négociation.

Cette dimension confère au film une portée presque politique. Le consensus n’y apparaît pas comme une abstraction, mais comme une pratique concrète du vivre-ensemble, fruit d’une éthique locale de la discussion. Le village s’organise autour de cette capacité à débattre, à arbitrer et à restaurer l’harmonie. En ce sens, le film révèle une intelligence collective qui oppose à la fragmentation contemporaine une forme de cohésion fondée sur la responsabilité mutuelle.

L’arbitre du territoire, le bâtonnier de l’eau

Le chef de village, l’Amghar, est ainsi présenté comme la figure centrale de cette régulation. Il n’est pas seulement un chef, mais celui qui veille sur l’ordre du territoire, sur la distribution de l’eau, sur la paix sociale et sur les équilibres du travail. Il incarne une autorité de médiation, enracinée dans la connaissance des hommes, des terres et des tensions qui traversent la communauté.

Le film saisit avec finesse la dimension ethnographique de cette fonction. L’Amghar est à la fois gardien du commun, arbitre des différends et garant de la continuité sociale. Le film montre que son pouvoir est moins celui d’imposer que celui de faire tenir ensemble, de maintenir la communauté dans une logique d’accord et de réciprocité.

Une esthétique de l’attention

Sur le plan filmique, Amghar se distingue par une esthétique de la retenue et de l’attention. Le film préfère l’observation patiente aux effets démonstratifs, laissant advenir les gestes, les visages, les reliefs et les silences dans leur densité propre. Cette discrétion formelle renforce la portée du propos : elle permet de sentir que le rapport au territoire passe aussi par des rythmes, des tensions contenues et des formes de continuité.

La musique, avec ses quelques accords hypnotiques, participe à cette immersion. Elle accompagne le film sans l’écraser, en enveloppant les images dans une sorte de respiration lente qui donne au monde filmé une cohérence presque rituelle. Elle contribue à faire sentir que tout, dans ce territoire, est organisé pour préserver l’équilibre de la vie commune.

Portée du film

Amghar propose finalement une méditation sur la manière dont un territoire fait société. En filmant la beauté du Maroc rural, la place du chef de village, l’importance de l’eau et les médiations coutumières, Bouchaid El Messaoudi donne à voir une forme de sagesse collective où l’espace, la parole et le conflit s’articulent étroitement. Le film vaut ainsi autant comme œuvre sensible que comme document sur une organisation sociale profondément liée à son terroir.

Il met surtout en lumière une valeur devenue rare : le consensus. Là où les sociétés modernes tendent à fragmenter, accélérer et opposer, Amghar fait apparaître la lente construction d’un accord, porté par des assemblées villageoises et par une autorité juste. C’est dans cette économie fragile de l’eau, du travail et de la parole que se joue le cœur du film.

Fabienne Le Houérou

Retired Research Director at CNRS

Associated to IREMAM-Aix-Marseille-University

Fellow Institut Convergences Migration

Film Director- Author

Film : Self-fiction, Self Migrations (2023)

Latest book: Tibetan Muslims:  a Minority Within a Minority, Lit Verlan, Berlin, 2023

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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